Adapter un classique centenaire sans en faire une reconstitution patrimoniale : c’est l’ambition du Mystère de la chambre jaune, libre adaptation contemporaine du roman de Gaston Leroux produite par Incognita pour TF1. Pour cette mini-série de 6x52’, les scénaristes Sophie Dab, Audrey Nolie, Sarah Farkas et Eliane Vigneron ont conservé le cœur de l’intrigue - une tentative de meurtre dans une pièce fermée de l’intérieur - mais ont profondément transformé l’identité du personnage principal, les relations entre les protagonistes et le décor.
Publié en 1907, Le Mystère de la chambre jaune constitue la première aventure de Joseph Rouletabille, jeune reporter appelé à résoudre une énigme en chambre close. Le personnage est ensuite devenu l’une des figures emblématiques de la littérature populaire française, au fil de neuf aventures et de nombreuses adaptations. Pour Incognita, l’enjeu n’était donc pas de reproduire le roman mais de déterminer ce qui, dans sa mécanique, pouvait encore fonctionner aujourd’hui.

De Joseph Rouletabille à Joséphine
« Gaston Leroux, c'est un peu notre Agatha Christie », résume Édouard de Vésinne, producteur chez Incognita. Si Rouletabille appartient au patrimoine de la littérature populaire française, le producteur a estimé que son profil de jeune journaliste enquêteur se prêtait particulièrement à une transposition contemporaine. « Si Gaston Leroux réécrivait Le Mystère de la chambre jaune aujourd’hui, probablement qu’il transformerait Rouletabille en un personnage féminin », avance-t-il.
Cette féminisation a constitué la transformation la plus visible du projet. Dans la série, Joseph Rouletabille devient Joséphine, une jeune journaliste qui revient dans son village natal de L’Artuby après la tentative de meurtre de son amie d’enfance Mathilde. Elle conserve ainsi l’une des fonctions essentielles du personnage originel : celle d’un journaliste qui s’immisce dans une affaire criminelle et mène sa propre enquête, en parallèle de celle de la police.
Mais le changement ne s’est pas limité au prénom et au genre du personnage. Les scénaristes ont également repensé son environnement relationnel. Joséphine est notamment confrontée à des personnages féminins importants, parmi lesquels sa mère et Mathilde. Cette nouvelle configuration permet aux auteurs de faire évoluer les thématiques du roman vers des préoccupations contemporaines, comme « la violence faite aux femmes, qui est une thématique très forte chez Gaston Leroux », souligne Édouard de Vésinne. Le producteur a également vu dans plusieurs œuvres de l’écrivain une réflexion sur « beaucoup d’histoires d’emprise ». Des éléments déjà présents dans l’œuvre originale, mais qui prennent une résonance différente une fois le personnage central féminisé.
Pour Incognito et TF1, l’objectif n'était pas d'ajouter artificiellement une problématique contemporaine sur le roman, mais de partir de ses ressorts existants. « Il y a beaucoup de choses qui ont changé dans le roman. Nous avons féminisé le personnage, nous avons fait évoluer les relations entre les personnages », résume Florent Gellie, coproducteur de la série.
Du château du Glandier aux Gorges du Verdon
L’autre transformation fondamentale a concerné le décor. Dans le roman, l’énigme se déroule au château du Glandier, propriété du professeur Stangerson. La série a préféré quitter cet environnement aristocratique pour installer l’histoire dans le village fictif de L’Artuby, niché dans les Gorges du Verdon. Ce choix est directement lié à la connaissance du territoire par l’une des scénaristes, « qui connaît très bien la région car elle y va en vacances depuis qu’elle est toute petite et a eu cette idée », explique Florent Gellie.
Le territoire s’est ainsi imposé progressivement comme une alternative au château imaginé par Gaston Leroux. « Le château du Glandier nous paraissait un peu poussiéreux », poursuit Édouard de Vésinne. « Nous avons pensé qu’avec ce côté sport extrême, canoë, beauté des paysages, falaises, c’était un peu dingue. » Les reliefs du Verdon ont donc permis d’introduire une dimension d’aventure et de spectacle absente du huis clos originel. « Le côté grand parc naturel, à l’américaine, nous a parlé », souligne Édouard de Vésinne.
Le choix du territoire a accompagné, enfin, une transformation sociale du récit. « Nous voulions aussi atténuer le côté très aristocratique du roman et être dans un vrai village français », explique le producteur. Le Verdon s’est ainsi imposé à la croisée de plusieurs intentions d’écriture : actualiser le roman, sortir d’un imaginaire patrimonial jugé trop daté, donner davantage d’ampleur visuelle au récit et inscrire l’énigme dans un territoire connu et maîtrisé par l’une des scénaristes. La production a ensuite tourné dans les Gorges du Verdon et plus largement en Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Conserver la mécanique, déplacer les codes
Si les personnages et le décor changent, les auteurs ont en revanche veillé à préserver ce qui constitue le moteur du roman : l’énigme. La chambre close demeure le point de départ du récit. Mais son traitement a été associé à des codes narratifs contemporains, notamment ceux du journalisme numérique et du true crime. Dans la série, Joséphine enquête aux côtés de Sainclair, devenu podcasteur à succès. Là encore, la transformation a permis de transposer une fonction ancienne dans un environnement actuel. « Le podcast true crime parle énormément aux jeunes. Il y a une espèce de passion journalisme true crime qui a saisi les moins de 30 ans et qui est totalement dans notre époque », estime Édouard de Vésinne.
Florent Gellie résume le principe de cette actualisation : « Effectivement, c’est l’équivalent du journalisme aujourd’hui, mais avec les réseaux sociaux. » Le personnage de Rouletabille pouvait ainsi être conservé dans ce qui fait son identité, à savoir sa curiosité et son goût de l’enquête, tout en changeant les outils dont il dispose. Cette logique a également guidé le travail sur les relations entre les personnages. « Nous les avons faites évoluer », confirme Florent Gellie. Ainsi, Sainclair n’est plus simplement le narrateur et compagnon de Rouletabille, il devient un partenaire d’enquête inscrit dans un écosystème médiatique contemporain.
Pour autant, les auteurs ne souhaitaient pas sacrifier l’ADN de l’œuvre. « En revanche, il y a une chose qui a toujours été certaine, c’est que nous garderions la fin, parce qu’elle marche extrêmement bien », précise Florent Gellie. Une limite volontaire à la liberté prise avec le matériau original.
LE MYSTÈRE DE LA CHAMBRE JAUNE
Création : Sophie Dab, Audrey Gagneux et Sarah Farkas
Scénario : Sophie Dab, Audrey Gagneux, Sarah Farkas et Eliane Vigneron
Réalisation : François Velle
Production : Incognita Télévision
Coproduction : TF1
Diffusion : TF1
Diffusion depuis le 3 septembre 2026
La série a bénéficié du Fonds de soutien audiovisuel (automatique) du CNC.