À quel moment avez-vous compris que Les Évaporés ne serait pas un polar comme les autres ?
Louis Grangé : C’était dans l’ADN du projet dès le départ. Nous partions d’un phénomène de société réel et, par son sujet, ce n’était pas un polar puisque la police ne peut pas enquêter sur ces affaires. Tout l’enjeu était donc de faire du polar sans faire du polar, mais sans être anti-polar non plus ni rejeter les codes du genre. Le polar possède des outils narratifs formidables. Nous avons donc créé le concept d’une disparition. Une disparition crée immédiatement une question et, dès qu’il y a une question, il y a une forme de récit possible en cherchant, en suivant des indices. Nous reprenons certains codes en gardant cette efficacité qui fait que le polar est très suivi. Mais nous avons cherché à déplacer la réponse apportée au spectateur.
Comment cette mécanique fait-elle évoluer le suspense au fil de l’épisode ?
Dans beaucoup de polars, la promesse est : « À la fin, vous saurez qui a commis le crime. » Ici, le spectateur découvre pourquoi quelqu’un a décidé de disparaître. Et cela change beaucoup de choses, parce qu’une disparition volontaire oblige à pénétrer dans l’intimité d’une personne. Le spectateur ne se demande pas seulement où est la personne, mais ce qu’il va découvrir sur elle. Le suspense évolue au cours de l’épisode. La question du « où est-elle partie ? » devient « pourquoi est-elle partie ? ». Et il y a un dernier volet : est-ce que la personne acceptera de rentrer ? Mécaniquement, nous avons aussi un secret : pour partir, cela implique qu’une personne a commencé à construire quelque chose en parallèle ou, a minima, qu’elle a caché une décision ou un acte à son entourage. En enquêtant, nos personnages vont donc découvrir progressivement que la personne recherchée n’était pas exactement celle que ses proches pensaient connaître.
Quels codes du polar souhaitiez-vous absolument conserver ?
Tout bon polar raconte toujours quelque chose de notre société, de là où nous en sommes, des dérives, du numérique, du communautarisme… Ça, nous l’avons gardé. Sauf qu’au lieu de parler d’un phénomène, nous parlons d’une personne qui s’intègre, avec sa vie à elle, dans ces mouvances-là. Nous avons aussi gardé le côté « bande », que j’avais pu faire dans Les Invisibles. Mais pas une bande d’enquêteurs policiers ou gendarmes : des enquêteurs amateurs. C’est un trio complémentaire où chacun, avec ses qualités, va pouvoir faire avancer le cas. Et puis nous voulions conserver la structure « un épisode, une histoire », très liée au polar historiquement, pour pouvoir brosser une galerie de personnages et de disparitions.
Pourquoi était-il important que ces enquêteurs ne soient pas des policiers ?
Ils occupent un espace assez spécial, qui n’est ni celui d’un policier ni celui d’un représentant de la loi. C’est un entre-deux entre le désir absolument légitime d’une famille de savoir ce qui est arrivé à son proche et le droit tout aussi légitime d’un individu à partir. Un policier peut convoquer quelqu’un, accéder à des fichiers, procéder à des interpellations. Notre trio doit rentrer chez les gens autrement : convaincre, écouter, observer, un peu mentir parfois, mais surtout créer une relation de confiance. Je trouve cela beaucoup plus intéressant dramatiquement, parce que leur principal outil, ce n’est pas l’autorité, c’est vraiment l’humain.
Ce choix a-t-il aussi permis de renouveler les personnages traditionnels du polar ?
Oui. Très vite, nous avons voulu qu'il s'agisse de gens un peu comme tout le monde, différents et complémentaires, mais « normaux ». Ils ont des boulots à côté. Douma, par exemple, est coach de basket : s’il y a un match de qualification avec son équipe, il doit lâcher l’enquête et y aller. Là où, en général, dans un polar, l’enquête est reine, dans notre série, pas tant que ça.

Cette volonté de distance avec le polar traditionnel s’est-elle prolongée dans les décors et le casting ?
Nous avons fait le choix de Nantes pour le tournage car je connaissais la ville et la comédienne Faustine Koziel vit là-bas. Il y a très peu de séries qui y sont installées contrairement à des régions comme l'Occitanie ou les Hauts-de-France. C'est une région magnifique avec des paysages très différents : la ville, la proximité de Pornic, La Baule, les bords de Loire aussi. France Télévisions nous a encouragés à nous y installer. Concernant le décor principal, il est loin de ressembler à un commissariat fonctionnel puisque les personnages sont des bénévoles. C’est avec les moyens du bord. Il y a des poufs, un canapé miteux, ils peuvent dormir là-bas. Il y a un côté presque associatif que nous aimons beaucoup. Pour le casting, nous souhaitions aller au bout de notre différenciation en ne prenant pas des comédiens déjà vus dans des séries policières. Alexia Barlier nous est apparue assez vite comme logique pour porter le rôle, parce qu’elle a fait beaucoup de choses très différentes. Pour les deux autres personnages, nous avons mené des castings assez longs et les acteurs ont aussi transformé les personnages. Douma, par exemple, n’avait pas été imaginé comme ça au départ : il a apporté une telle sensibilité, une telle fragilité et une vraie douceur que nous avons un peu réécrit en fonction de lui.
La mise en scène devait-elle, elle aussi, éviter les signes extérieurs du polar ?
C’était particulièrement important. Le sujet pouvait assez facilement entraîner une image très « polar », avec des codes de thriller très appuyés et une dramatisation permanente. Alors que la disparition volontaire peut commencer dans le quotidien le plus banal : un appartement, un bureau, un repas de famille. Et puis, d’un coup, il y a quelqu’un qui n’est plus là. C’est aussi cela que j’appelle « faire du polar sans faire du polar » : ne pas signaler à chaque fois au spectateur qu’il regarde un polar, mais laisser entrer d’autres tonalités et d’autres façons de mettre en scène. Avec les réalisateurs, il y avait toujours la volonté d’être au plus près des trois personnages, d’assister à leur rapprochement et d’être beaucoup dans l’émotion et la subtilité plutôt que dans le grandiloquent d’une scène de crime ou d’une course-poursuite.
Quel était finalement le principal enjeu pour les scénaristes ?
Celui de ne pas transformer le concept en collection de curiosités autour des personnes qui disparaissent. Il fallait trouver ce que ce phénomène raconte de nous, en quoi il est universel, et chercher derrière chaque cas une motivation humaine suffisamment forte pour que le spectateur puisse la comprendre. Nous partons du principe que nous allons être en empathie avec cet évaporé. L’enjeu, des scénarios jusqu’au montage, était de garder cette idée-là : chercher à comprendre pourquoi une personne a disparu et comprendre ses raisons, même si nous sommes à mille lieues de traverser les mêmes problèmes. Chaque fois qu’une intrigue commençait à ressembler à une enquête policière traditionnelle, il fallait revenir à notre promesse initiale : qu’est-ce qui fait que cette histoire est une histoire de disparition volontaire ? Il fallait préserver cette question originelle, en faisant à la fois de l’humain et une mécanique efficace de bouclé. L’évaporé n’est ni une victime ni un coupable. C’est une zone grise. Et c’est ce que nous essayons de montrer avec la série.
LES ÉVAPORÉS
Création : Hélène Duchateau, Mathieu Gleizes, Raphaël Luc
Scénario : Hélène Duchateau, Mathieu Gleizes, Raphaël Luc, Baptiste Filleul, Lila Delmas
Réalisation : Emilie Grandperret, David Morley
Production : Storia Television
Coproduction : France Télévisions, SEQUEL PROD
Diffusion : France Télévisions
Ventes internationales : Mediawan Rights
La série a bénéficié du Fonds de soutien audiovisuel (FSA)