Nicolas Legendre, votre livre Silence dans les champs a été récompensé par le prix Albert-Londres. À quel moment avez-vous senti que cette enquête devait devenir un film documentaire ?
Nicolas Legendre : Je n’avais pas forcément en tête une adaptation au moment de l’écriture du livre. Après sa sortie, plusieurs sociétés de production m’ont contacté, notamment Vivement Lundi ! avec qui j’avais déjà travaillé. Ce sont eux qui ont pris l’initiative de proposer une adaptation documentaire.
Magali Serre : Vivement Lundi ! m’a ensuite contactée pour rencontrer Nicolas. Nous avons très vite compris que nous partagions les mêmes exigences journalistiques et la même envie de faire un film rigoureux et fondé sur des informations solides.
Comment s’est organisée votre collaboration ?
N.L. : Je n’aurais pas pu faire ce film seul. J’ai apporté les enquêtes, les témoignages et ma connaissance du sujet. Magali, elle, a construit le documentaire : l’écriture audiovisuelle, la réalisation, le montage. Quand j’ai rendu une première version, elle n’était pas satisfaisante parce que je ne maîtrisais pas encore les codes de l’écriture télévisuelle : Magali a permis de transformer cette matière journalistique en véritable film.
M.S. : La coréalisation peut parfois être compliquée, mais notre collaboration a été très fluide grâce à une vraie complémentarité.
Le titre de l’enquête a été modifié pour la télévision avec ce mot fort de « violence ». De quelle violence exactement est-il question dans le film ?
N.L. : Nous savions dès le départ qu’il serait impossible d’adapter l’intégralité du livre. Il fallait trouver un angle fort. Très vite, la question de la violence s’est imposée comme une évidence. Les menaces, les intimidations ou les représailles étaient déjà des éléments très présents dans le livre. Mais en travaillant le documentaire, nous avons compris que cette violence était surtout une clé de lecture du système agricole lui-même.
M.S. : Le film parle de violences multiples. Les violences envers les agriculteurs, envers le vivant, envers celles et ceux qui tentent de sortir du modèle productiviste… Cette violence agit comme une chape de plomb sur le monde agricole.
Le documentaire s’inscrit dans une démarche chronologique, en revenant d’abord sur l’après-Guerre pour expliquer la naissance du modèle productiviste…
N.L. : Oui, le modèle agricole moderne est né d’un contexte qui est le fruit d’un choc géopolitique, la Seconde Guerre mondiale. Après le conflit, il y a eu non seulement une nécessité de nourrir la population française, mais aussi l’essor du capitalisme, du consumérisme, de la mondialisation et de l’exode rural. On cherche souvent une décision politique précise qui aurait fait basculer le système. En réalité, c’est surtout une conjonction de facteurs économiques, sociaux et culturels.
M.S. : C’est aussi l’époque des Trente Glorieuses et de la croyance absolue dans le progrès technique. On ne voit pas encore les conséquences de la production à tout prix…

Comment avez-vous choisi les agriculteurs qui témoignent dans le film ?
N.L. : J’avais accumulé énormément de témoignages pendant l’enquête du livre, puis après sa sortie. Il a fallu faire un tri, reprendre contact avec certaines personnes et convaincre celles qui accepteraient de témoigner face caméra. Certains personnages se sont imposés naturellement : ils témoignent anonymement dans le livre et ils ont accepté d’apparaître dans le documentaire.
M.S. : Nous voulions représenter toute la diversité du monde agricole, sans réduire le film à un seul syndicat ou à une seule catégorie de paysans. Ce qui m’a le plus marquée, c’est l’emprise psychologique du système productiviste. Je n’avais pas conscience du niveau d’endettement des agriculteurs ni de la difficulté à sortir de ce modèle, non seulement économiquement mais aussi culturellement et socialement.
Certaines séquences sont particulièrement dures. Était-il important de montrer cette violence frontalement ?
N.L. : Nous ne voulions surtout pas édulcorer la violence du système. Certains témoignages d’agriculteurs, qui racontent la détresse face caméra, étaient essentiels. Mais malgré cela, le film reste assez sobre par rapport à l’ampleur des violences recueillies pendant l’enquête : suicides, menaces, conflits familiaux, agressions, alcoolisme… Nous ne voulions pas tomber dans une forme de spectaculaire. L’objectif restait de comprendre un système.
Quel rôle peut jouer votre documentaire dans le débat sur l’agriculture en France ?
N.L. : Je suis convaincu que ce film contribue à libérer la parole sur les questions agricoles. Il y a quinze ou vingt ans, un documentaire comme celui-ci n'aurait sans doute pas été possible sous cette forme. Beaucoup de violences étaient tues ou alors considérées comme normales. Depuis plusieurs années, des enquêtes, des travaux scientifiques et des œuvres comme le film Au nom de la terre (2019, Edouard Bergeon) ont aidé à faire évoluer les regards. Notre documentaire s'inscrit dans cette continuité. Le changement se construit dans le temps, à mesure que les mentalités évoluent et que la parole se libère.
M.S. : C’était très important pour nous de ne pas seulement dresser un constat. Nous voulions aussi montrer qu’il existe des agriculteurs qui parviennent à sortir du système productiviste et à mieux vivre de leur métier. Mais cette transition demande du temps. Même pour un agriculteur qui souhaite changer de modèle, cela peut prendre plusieurs années. Il faut transformer ses pratiques, retrouver de l’autonomie, parfois réapprendre un métier.

N.L. : Ce qui nous intéressait, c’était aussi de montrer que le productivisme est devenu une idéologie. Beaucoup de paysans sont enfermés dans une logique dont ils perçoivent les limites mais qu’ils ont du mal à quitter parce qu’elle structure aussi leur environnement social et culturel. Le changement passe donc autant par des questions économiques que par une évolution des mentalités. (...) Les travaux scientifiques montrent qu’une agriculture sans pesticides de synthèse est techniquement et économiquement possible, à condition d’accompagner cette transition. La difficulté réside surtout dans les verrouillages du système actuel et dans l’accès au foncier pour les nouvelles générations d’agriculteurs.
M.S. : Les évolutions viendront aussi de la société. Les questions liées aux pesticides, à l’eau ou à la santé prennent de plus en plus de place dans le débat public. Cette prise de conscience est indispensable.
Sur quels projets travaillez-vous aujourd’hui ?
M.S. : Je développe actuellement un documentaire sur l’intelligence artificielle et la guerre pour ARTE, ainsi que plusieurs autres projets dont un documentaire sur le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani. Aujourd’hui, pour vivre de ce métier, il faut développer plusieurs films en parallèle. Je développe aussi un projet de série consacré à la famille Wildenstein, la plus grande famille de marchands d’art du XXᵉ siècle.
N.L. : Je publie prochainement un livre d’entretiens sur le sujet de l’agriculture, et j’accompagne également une adaptation en ciné-concert ou concert-enquête de mon livre Silence dans les champs. Je travaille parallèlement sur un nouveau livre, consacré aux forêts.
VIOLENCE DANS LES CHAMPS
Réalisation : Nicolas Legendre et Magali Serre
Scénario : Nicolas Legendre
Production : Vivement Lundi !
Coproduction : France Télévisions
Diffusion : France 5, France.tv