Comment est née l’idée de cette série documentaire ?
Agnès Pizzini : Le producteur Tancrède Ramonet, de la société Temps Noir, est venu nous trouver après la mort d'Yvan Colonna, en détention en mars 2022. Il pensait que c'était le moment de comprendre ce qui se jouait en Corse depuis des décennies. Avec Ariane, nous avons voulu raconter comment, en partant de la naissance d'un militant, on arrive à la mort d'un homme dont le destin va avoir des conséquences politiques majeures.
Ariane Chemin : Notre approche était de raconter une histoire qui ressemble à une boucle tragique, de l'assassinat du préfet Claude Érignac à celui d'Yvan Colonna en prison. Il se trouve que j’avais déjà fait un documentaire avec Tancrède Ramonet, et qu’il sait que j’ai suivi la Corse de longues années pour le journal Le Monde. Il a eu l’idée de nous associer avec Agnès.
Comment votre collaboration s’est-elle construite ?
A. C. : Nous ne nous connaissions pas avant ce projet, mais nous avons très vite constaté que nous partagions la même vision. Nous savions où nous voulions nous situer face à cette histoire : ni dans le militantisme, ni dans le commentaire à distance. Cette position commune a rendu les choses très fluides.
A. P. : Nos parcours étaient différents mais complémentaires. Nous avons mené les entretiens ensemble et beaucoup discuté de la place que nous voulions donner à chaque parole. Ce qui nous réunissait, c'était la volonté de raconter cette histoire avec sobriété, sans chercher à imposer une démonstration. À mesure que le travail avançait, nous avions souvent les mêmes intuitions sur les témoins, les archives ou la manière d'organiser le récit.
Pourquoi avoir choisi Yvan Colonna comme fil conducteur ?
A. C. : Yvan Colonna n'est pas une idole, c'est un symptôme. Il est le symptôme de la relation extrêmement compliquée que Paris et la Corse entretiennent depuis les années 1970, faite de malentendus, de blessures partagées, de méfiance, de mauvaise gestion. Son parcours permet de raccorder la petite histoire à la grande.
A. P. : Son itinéraire nous donnait aussi une structure narrative. À travers lui, on traverse le réveil identitaire des années 1970, la radicalisation d'une partie du mouvement nationaliste, l'affaire Érignac, la cavale, puis sa mort en détention. Son parcours permet de comprendre les causes, les effets et les conséquences de plusieurs décennies d'histoire corse.
Comment avez-vous construit ce récit qui couvre plus d’un demi-siècle d’histoire sur trois épisodes ?
A. P. : Il a fallu faire des choix. Nous avons décidé de suivre une trajectoire humaine plutôt que d'accumuler les événements. Certains épisodes historiques importants ont dû être écartés parce qu'ils nous éloignaient du récit principal. Ce qui nous intéressait, c'était de comprendre ce qui anime ces hommes et ces femmes à chaque époque plutôt que de dresser une chronologie exhaustive.
A. C. : Le découpage en trois parties s'est imposé assez naturellement : le militant, la cavale et le procès. Cela permettait de suivre l'évolution d'un homme tout en racontant celle d'une société et d'un mouvement politique.
La série réunit d’anciens militants nationalistes, des magistrats, des policiers, des responsables politiques comme Nicolas Sarkozy et des proches d’Yvan Colonna. Comment avez-vous obtenu leur confiance ?
A. P. : Nous avons eu le sentiment d'arriver à un moment où les gens avaient envie de parler. Cette histoire reste douloureuse pour beaucoup, mais le temps a permis une forme d'apaisement. Certaines personnes ont accepté de revenir sur des épisodes qu'elles n'avaient jamais racontés publiquement.
A. C. Nous avions surtout une règle simple : mettre tout le monde au même niveau. Nous voulions donner le même espace de parole à un ancien militant nationaliste, à un haut fonctionnaire ou à un responsable politique. Cette égalité de traitement a été essentielle pour obtenir des témoignages sincères.
Comment raconter une histoire sur laquelle subsistent encore autant de récits contradictoires ?
A.P. : Nous avons été très claires dès le départ sur notre position : Yvan Colonna a été jugé et condamné à trois reprises pour l'assassinat du préfet Érignac, nous n'allions pas refaire le procès ni remettre en cause la décision de justice. En revanche, nous pouvions interroger tout ce qui entoure cette histoire : le contexte politique, les conséquences de l'affaire ou encore les circonstances de sa mort en détention. L'important était d'être transparent avec tous nos interlocuteurs sur le film que nous étions en train de faire.
A.C. : Il fallait aussi trouver la bonne distance. La Corse reste un territoire où les mémoires sont très vives et où certaines lectures des événements continuent de s'affronter. Nous avons essayé de construire un récit à partir des faits établis tout en laissant chacun raconter sa part de cette histoire. Ce qui nous a frappées, c'est que beaucoup d'acteurs, qu'ils soient militants ou représentants de l'État, étaient aujourd'hui capables de porter un regard plus nuancé sur cette période.
Vous aviez une ligne directrice commune : ne pas être « en surplomb ». Qu’est-ce que cela signifiait concrètement ?
A. C. : Nous ne voulions ni d'un regard parisien, ni d'un regard militant. Sur la Corse, les récits sont souvent très polarisés. Nous avons essayé d'occuper une place différente : celle de l'écoute et de la compréhension.
A.P. : Nous avons toujours été transparentes avec nos interlocuteurs : notre objectif n'était pas de refaire l'enquête judiciaire ni de distribuer les responsabilités. Nous voulions comprendre comment cette histoire s'était construite et comment elle continuait de résonner aujourd’hui.

Comment avez-vous travaillé les archives et les images ?
A. P. : Les archives ont été essentielles. Elles permettent de raconter les transformations de la Corse sur plusieurs décennies. Certaines images, notamment celles de l'arrivée du tourisme de masse, sont très éloquentes. Elles montrent concrètement ce que certains Corses ont vécu comme un bouleversement.
A.C. : Nous avons aussi cherché à éviter les images attendues. Nous ne voulions pas de carte postale ni de folklore. Les archives de la vie quotidienne, des paysages transformés ou encore du travail de la terre racontaient souvent davantage que les images les plus spectaculaires.
Le témoignage du père d’Yvan Colonna occupe une place importante dans la série. Pourquoi était-il essentiel ?
A. P. : Nous voulions comprendre qui était Yvan Colonna avant qu'il ne devienne une figure publique. Les témoignages de ses proches apportent une dimension intime qui permet de mieux saisir son parcours. Nous avons rencontré ses parents à plusieurs reprises avant de tourner. Il a fallu du temps pour instaurer une relation de confiance. Finalement, nous avons pu recueillir le témoignage de son père, Jean-Hugues Colonna, alors âgé de 92 ans. Quelques semaines plus tard, il disparaissait. Cette parole a donc une valeur particulière. Elle donne une profondeur humaine au récit et rappelle qu'avant d'être une figure politique ou judiciaire, Yvan Colonna était aussi un fils, un berger et un homme profondément lié à sa terre.
A.C. : Ce témoignage était précieux parce qu'il permettait aussi de raconter une histoire familiale et générationnelle. Il apporte un éclairage intime, que l'on avait très peu entendu jusqu’ici.
Qu’espérez-vous que le public retienne après avoir vu Colonna, une tragédie corse ?
A. C. : J'aimerais que les spectateurs comprennent que comprendre n'est pas excuser, mais que c’est important. Comprendre les mécanismes qui ont conduit à cette histoire ne revient pas à justifier la violence. C'est simplement essayer de regarder les choses avec davantage de complexité.
A. P. : Cette histoire paraît souvent très complexe alors qu'elle raconte aussi plusieurs décennies de malentendus entre une île et l'État. Si la série peut donner quelques clés de lecture et permettre de regarder la Corse autrement que par les clichés, alors nous aurons atteint notre objectif.
Agnès Pizzini a présidé la Commission des aides à l’écriture et au développement de séries documentaires du CNC en 2024 et 2025.
COLONNA, UNE TRAGÉDIE CORSE
Réalisation : Agnès Pizzini
Scénario : Agnès Pizzini et Ariane Chemin
Production : Temps noir, INA
Diffuseur : France Télévisions
Dès le vendredi 5 juin sur france.tv ; à l’antenne le mardi 9 juin à 21.10 sur France 2
Cette série documentaire a bénéficié du Fonds de soutien audiovisuel (Aide automatique)