Alexandre Astier : « Sortir de son imagination »

Alexandre Astier : « Sortir de son imagination »

20 juillet 2021
Cinéma
Alexandre Astier
Alexandre Astier SND
Entretien avec Alexandre Astier (2/5). Compositeur, auteur, réalisateur, monteur, acteur, dialoguiste… il est sur tous les fronts en termes de création artistique. Alors que Kaamelott - Premier volet s’apprête à sortir en salles le 21 juillet prochain, nous avons interrogé Alexandre Astier sur son rapport à l’écriture. Entre autres… Un entretien fleuve en cinq épisodes, que nous vous proposons de découvrir tout au long de la semaine.

Pour en revenir à l’écriture scénaristique, vous avez évoqué l’influence qu’ont pu avoir le mythologue Joseph Campbell ou l’auteur Christopher Vogler sur votre approche. Que mettez-vous en pratique de leurs réflexions ?

Alexandre Astier : Je vais faire un parallèle avec la musique pour vous répondre. Quand on étudie l’écriture musicale, on étudie le contrepoint, dont l’écriture rigoureuse a disparu avec Bach à la fin du Baroque pour laisser la place à une écriture classique qui garde une notion de contrepoint, mais qui l’a noyée dans tout un tas d’autres paramètres. Quand vous étudiez le contre point, il arrive un moment où vous ne pouvez plus rien écrire tellement la méthode est rigoureuse. Tout ce que vous écrivez ne va pas : vous vous rendez compte que cette phrase-ci, vous ne pouvez pas la mettre là… Vous acquérez une grande timidité alors qu’avant, vous étiez libre d’écrire avec insouciance.

« Une science du récit intimidante »

Avec Campbell et Vogler, c’est la même chose. Vous avez l’impression de ne rien faire bien. Vous êtes devant cette science du récit, science très intimidante qui prétend non seulement provenir d’Aristote mais qui compile aussi tous les contes du monde entier et de toutes les époques en leur reconnaissant des points communs. On vous met face à de grandes évidences humaines quant à un phénomène qui nous est propre : nous avons besoin d’expériences en lien avec la réalité, comme nous casser la figure dans l’escalier pour comprendre qu’il faut faire attention, se faire mordre par un loup pour comprendre qu’il ne faut pas aller dans la forêt la nuit... Et tout autant, on a besoin de choses fausses, parce que l’être humain est capable à la fois d’apprendre de vraies expériences comme de fausses. Il a cette faculté incroyable de se nourrir d’expériences qu’il n’a pas vécues. Pour le loup, pas besoin de s’être fait mordre pour s’avoir qu’il ne vaut mieux pas s’y aventurer !

« Connaître suffisamment les règles pour y déroger »

Quand vous êtes face aux théories de Campbell, qui est une sommité et qui se montre très exhaustif dans sa manière d’aborder cette science du récit, vous avez forcément l’impression d’être au pied de la montagne et qu’il y a intérêt à ne pas faire n’importe quoi. C’est comme pour le contrepoint : quand vous vous frottez à ses méthodes, vous avez l’impression de ne plus pouvoir écrire quoique ce soit, d’être dans le faux tout le temps. Puis arrive une période que j’aime beaucoup où, une fois que vous avez emmagasiné tous ces problèmes, vous ne vous en occupez plus. Toutes ces frustrations sont devenues une simple expérience d’observation. Vous prenez tel élément, qui a l’air particulier, et vous vous rendez compte qu’il serait à ranger dans la boîte des incidents déclencheurs… Et quand on avance un peu, comme avec tous les arts ou toutes les techniques, on arrive à être beaucoup moins sévère, plus souple, plus créatif. Le problème de toutes ces techniques, c’est qu’elles doivent cesser de vous contraindre pour devenir des outils de développement et non de réduction. Pour ça, il faut de la patience avant de pouvoir se dire qu’on connaît suffisamment ces règles pour pouvoir y déroger.

« Sortir de son imagination »

Avez-vous des outils qui vous servent à nourrir votre imaginaire ?

Dans l’inconscient collectif, j’allais même dire populaire, l’imagination, la créativité, c’est la richesse de l’artiste. Je pense que c’est faux, car en fait, l’imagination est loin d’être débridée. C’est quelque chose qui a des bornes, c’est une petite cour cloisonnée. On a l’impression qu’elle est sans limite car personne n’est en pénurie d’idées et il en existe beaucoup de bonnes qui plus est. Mais les idées, c’est une fausse valeur. Je cherche à sortir de mon imagination. Je rêve évidemment du geste du peintre qui va mettre son pinceau dans un seau et d’un seul coup va faire un chef-d’œuvre. Mais dans le cinéma, ça ne se passe pas comme ça ! Si on commence à intellectualiser, on va perdre l’essence de ce geste créatif. Alors, comment retrouver dans nos métiers longs, besogneux et à multiples étapes le geste du peintre ? Il faut d’abord respecter au plus haut point sa première idée. Généralement, c’est celle qui échappe à tout le reste. Et se méfier absolument de tous les outils que vous allez utiliser après pour concrétiser vos idées. Ces outils sont indispensables, mais il faut veiller à ce qu’ils n’enlèvent rien à l’envie de ce que vous voulez faire, car c’est l’envie, et même le besoin, qui vous garantit que vous êtes en train de créer. Il faut faire attention à ne pas tout bousculer parce que parfois, vous construisez par-dessus votre première idée, vous faites votre pont, votre pilier, vous tendez des câbles, et vous ne vous rendez pas compte que les fondations sont parties avec les gravas !

« Se libérer de son cerveau, l’ennemi majeur de l’artiste »

C’est le subconscient, et non ces outils auxquels vous faisiez allusion, qui permettent d’accomplir ces idées. Pour y avoir accès, on peut s’inspirer de la lecture du poète Thomas de Quincey qui relate les effets du laudanum sur la production de son œuvre (Confessions d'un Anglais mangeur d'opium – ndlr). Pour ma part, je ne prends ni substances, ni alcool, ni rien de tout ça ! Je suis obligé d’être ultra conscient dans ce que je fais ! Ma seule échappatoire, c’est l’épuisement, car je me surveille moins, certainement. C’est une façon de faire tomber les barrières, surtout quand on est très auto-critique comme je peux l’être. Pour ça, la grande fatigue m’aide bien. L’urgence aussi : savoir que ce qui est écrit là, ça part demain et ça ne bougera plus. Il faut pouvoir se libérer de son cerveau, qui reste l’ennemi majeur de l’artiste. Les outils qu’on utilise alors sont les outils d’après : ceux de l’ingénieur, de la rationalisation, utiles pour rendre toute cette matière lisible par le public, que ça puisse émouvoir d’autres personnes que l’artiste.

 

KAAMELOTT - PREMIER VOLET

Affiche Kaamelott - Perceval

Date de sortie en salles : 21 juillet 2021
Durée : 2h00
Réalisateur : Alexandre Astier 
Scénariste : Alexandre Astier 
Producteur : Regular Production
Distributeur :  SND 
Avec : Alexandre Astier, Lionnel Astier, Alain Chabat, Géraldine Nakache, Christian Clavier, Clovis Cornillac, Guillaume Galienne, Antoine de Caunes, Franck Pitiot, Jean-Christophe Hembert, Joëlle Sévilla, Jacques Chambon, Thomas Cousseau, Serge Papagalli, Alain Chapuis, François Morel, Caroline Ferrus, Gilles Graveleau, Nicolas Gabion, Audrey Fleurot, François Rollin, Jean-Robert Lombard, Alexis Henon, Alban Lenoir, Damien Roux, Jehnny Beth, Bruno Fontaine, Stéphane Margot, Marie-Christine Orry, Mark Eacersall, Pascal Vincent, Tony Saba, Anthony Martin, Jean-Charles Simon, Brice Fournier, Dominique Bastien, Anne Girouard 
Nationalité : France

Aide obtenue auprès du CNC : Aides à la création visuelle ou sonore (CVS)

Bande annonce