« C’est surtout en matière d’exportation que San Sebastian est important pour l’industrie française »

« C’est surtout en matière d’exportation que San Sebastian est important pour l’industrie française »

19 septembre 2019
Cinéma
Affiche du Festival de San Sebastian 2019
Affiche du Festival de San Sebastian 2019 DR
Alors que le festival international du film de San Sebastian ouvre ses portes le 20 septembre, nous avons rencontré l’un de ses délégués, Alex Masson, qui revient sur son travail et l’importance du festival pour le cinéma français.

A quoi correspond le travail du sélectionneur de films français pour le festival de San Sebastian ?

D’abord une précision d'importance : je ne suis pas sélectionneur, mais délégué. C’est l'équivalent d'un correspondant, autrement dit, une courroie de transmission entre l'industrie cinématographique d'un pays (en l'occurrence pour San Sebastian, je suis en charge de la France, la Belgique et le Canada) et le festival. Plus concrètement, je suis en contact régulier avec les vendeurs et les producteurs de ces pays afin de savoir quels sont les films qu'ils pourraient ou voudraient soumettre au festival. Dans le sens inverse, quand c'est le festival qui est demandeur, je tente de les convaincre de montrer les films voulus au comité de sélection. A ceci s'ajoute un travail de surveillance des projets qui pourraient correspondre à la ligne éditoriale du festival, afin que le comité de sélection puisse manifester son intérêt suffisamment tôt ou simplement qu’il ne passe pas à côté d'un film dont il n'aurait pas entendu parler.

C’est un travail qui vous occupe à l’année ?

Comme tous les grands festivals, San Sebastian lance sa sélection très tôt. La prospection de l’année à venir commence en fait dès que la précédente édition du festival est terminée, fin septembre. Mais il y a trois moments clés. D’abord le marché du film de Berlin puis celui de Cannes où, accompagné du directeur du festival, je fais le tour de tous les vendeurs de films français, belges et canadiens. A ce moment-là, ces derniers nous présentent leurs line-up et nous les questionnons sur des projets en cours qui n'y sont pas mais pourraient être finalisés à temps. Les négociations commencent à s’engager. Et puis il y a les deux sessions de projections organisées spécifiquement pour les sélectionneurs, à Paris. Une avant Cannes et une après.

Quelle est la place de San Sebastian dans l’économie des festivals ?

L'équipe a coutume d'en parler comme le plus « petit » des « gros » festivals. C’est un festival de catégorie A, comme Venise, Berlin et Cannes. Avec une différence forte : s'ils ont bien sûr une partie dédiée à l'industrie, il n'y a pas comme dans les autres festivals A un marché à proprement parler. Il s’agit plutôt de rendez-vous comme le forum de co-production, ou des sections non publiques – Cinema en construccion, Glocal in progress - dédiées à des films inachevés où les gagnants remportent une aide technique à la post-production, tout en servant de laboratoire pour les autres festivals. A un autre niveau, San Sebastian se distingue par son public très nombreux, là où Cannes et Venise sont plutôt destinés à l'industrie. Le baromètre de l'accueil fait aux films, par le public et la critique, devient du coup un outil fondamental. Que ce soit pour les distributeurs espagnols, comme pour les structures d'export des films étrangers.

Le marché hispanophone est important pour l’industrie française ?

D’abord, même encore fragile, le marché du cinéma en Espagne connaît une vraie renaissance. Il repart à la hausse depuis quelques années. Mais c’est surtout en matière d’exportation que San Sebastian est important. L’espagnol, c’est une porte ouverte vers l’Amérique latine. Et San Sebastian est un festival qui donne des perspectives sur des territoires plus vastes que ce qu’offrent les autres festival européens : le marché hispanophone est plus dense que l’italien (Venise) ou l’allemand (Berlin). Unifrance, qui l'a parfaitement compris, est d'ailleurs un partenaire aussi inestimable que fondamental pour San Sebastian.

C’est donc un festival essentiel pour les films français ?

De plus en plus. Ça a commencé à bouger avec Intouchables. C’est ici qu’a eu lieu la première mondiale du film d’Eric Toledano et d’Olivier Nakache, en clôture. Ce fut un véritable triomphe à l’époque et le film est devenu, comme on le sait, l’un des plus gros succès du cinéma français à l’étranger mais particulièrement en Espagne, renforçant l’intérêt des distributeurs locaux pour le cinéma hexagonal. On peut citer aussi l'exemple du Semeur : le film de Marine Francen a remporté ici le prix de New Directors (section dédiée aux seconds et premiers films). Ce prix a déclenché l’intérêt d’un distributeur qui, en travaillant idéalement sa sortie, lui a permis de rapporter plus de recettes en salles espagnoles que dans la plupart des autres pays où il a été distribué, y compris en France. Le festival a joué un rôle moteur dans cette histoire. Depuis Intouchables, l’industrie française considère San Sebastian avec bienveillance. Plus encore quand le comité sélectionne en compétition des films oubliés par les autres festivals de classe A, comme par exemple Louise-Michel de Kervern et Delépine ou Le Skylab de Julie Delpy.

Quelle est la ligne éditoriale des sélectionneurs ?

Elle est très large. Encore une fois parce que San Sebastian accorde une importance essentielle au public. Pour la compétition principale, on peut passer du film de genre sud-coréen (comme J'ai rencontré le Diable) à des comédies françaises (Le Skylab ou Le Sens de la fête) en passant par la Japanimation (Your name), le film d’auteur roumain (Pororoca, pas un jour ne passe) ou les films espagnols. Cette année, le spectre est large côté français. On passera de Thalasso de Guillaume Nicloux à Proxima d’Alice Winocour. Et je ne parle même pas des autres sections (comme Zabaltegi, consacrée à des formats ou des œuvres plus pointues)... Cette ligne doit beaucoup à la structure du festival : son équipe a beau être en charge du plus important festival espagnol, donc institutionnellement lourd à gérer, ils arrivent à maintenir un fonctionnement fluide et quasiment familial. Les prises de décisions sont rapides, unanimes et enthousiastes.

Quel est le rapport de San Sebastian avec les autres festivals d’automne ?

Du point de vue du calendrier (les dates de San Sebastian sont très proches de celles de Venise) et des exclusivités que réclament certains gros festivals, il y a un effet naturel de concurrence. Mais San Sebastian a décidé d’y remédier en trouvant un accord de compatibilité avec le TIFF, permettant que des films puissent être présentés dans les deux festivals. Ce cas rare de collaboration, au delà de la possibilité de ne pas priver San Sebastian de « gros » films - notamment américains qui assurent la présence des stars sur les tapis rouges et drainent le public – permet aux vendeurs de films étrangers d'éventuelles ventes simultanées sur le marché américain et espagnol. Cela résume assez bien le choix clair de San Sebastian : s'adresser à la fois au public comme à l'industrie.