Comment choisir les projets d’adaptations ciné de BD : réponse avec Laurent Duvault des Editions Dupuis

Comment choisir les projets d’adaptations ciné de BD : réponse avec Laurent Duvault des Editions Dupuis

11 juillet 2020
Cinéma
Le film Gaston Lagaffe
Le film Gaston Lagaffe Arnaud Borrel
Saga BD et cinéma - Comment un éditeur de bandes dessinées décide-t-il quelles œuvres peuvent être transposées sur grand écran ? Les auteurs ont-ils leur mot à dire ? Éclairage avec Laurent Duvault, qui gère notamment les droits audiovisuels de Dupuis, Dargaud et Le Lombard au sein du groupe Média-Participations.

« Au début, les bandes dessinées étaient surtout adaptées en dessins animés. Et puis il y a eu Michel Vaillant, Blueberry... Les gens ont découvert que la BD pouvait aussi exister au cinéma avec de vrais acteurs », se souvient Laurent Duvault. En charge des droits audiovisuels du groupe Média-Participations, il est celui qui échange avec les producteurs afin, entre autres, de leur vendre les droits d’adaptation des bandes dessinées « Dupuis, Dargaud, Le Lombard, Fleurus, Mango... Et comme nous avons dernièrement fusionné avec le groupe Le Seuil-La Martinière, nous représentons 4 000 bandes dessinées et 100 000 romans ».

Article sur le même sujet

Quand la BD s'anime

En près de dix ans au poste de directeur du développement, il a pu observer de nombreux changements dans les envies de ses interlocuteurs. « L’industrie s’est mise à s'intéresser aux films familiaux et aux films pour enfants, notamment avec Iznogoud mais aussi L'Élève Ducobu, qui est, dans son genre, une formidable success story ». Il s’agit d’un travail d’adaptation complexe, puisque les scénaristes doivent s’inspirer de bandes dessinées composées de gags d’une page, et les transformer en film. Avant, on adaptait surtout au cinéma des histoires complètes, comme avec Astérix, Tintin ou Lucky Luke. C’était plus facile ».

Ancien éditeur dans la bande dessinée, Laurent Duvault assure que s’il démarche les producteurs, ces derniers viennent aussi à lui : « Et puis chaque cas est différent : parfois c'est un coup de cœur de la personne, ou bien un rêve d’enfant. Voire l'enfant du producteur qui alerte son parent car il est lui-même fan de la BD ! Et certains sont attirés par le grand nombre d'albums vendus ou la pérennité de la marque ». Laurent Duvault et son équipe parcourent les salons à l’année (« plus de vingt-cinq ») et ont actuellement 200 films ou séries télé en développement, « et toujours une cinquantaine en négociation ».

« Plus la licence est grosse, plus on peut mettre des barrières »

Laurent Duvault DR

Les droits de la grande majorité des bandes dessinées sont disponibles pour ceux qui souhaiteraient les acquérir, mais certains auteurs refusent catégoriquement de voir leurs œuvres transposées sur grand écran : « Quoi qu’il arrive, c’est toujours un choix en accord avec les auteurs ou les ayants droit. On ne force jamais une adaptation : si des auteurs ne veulent pas être adaptés, on peut leur reproposer régulièrement, mais on respecte leur refus. Ils peuvent aussi poser leurs conditions, comme ne pas vouloir d’un film à sketches ou que la sortie se fasse sur une plateforme de streaming... Après, chaque producteur est différent : certains invitent les auteurs sur le tournage ou leur proposent de monter les marches de Cannes, et c'est une entente parfaite. D'autres s'achètent un jouet, et il faut l'accepter. Nous avons des points de contrôle (comme des droits de consultation et de suggestion) mais la décision finale appartiendra au producteur. Par contre, plus la licence est grosse, plus on peut mettre des barrières. Et on peut parfois se permettre d’avoir notre mot à dire sur le casting ».
 
Comme avec Gaston Lagaffe, œuvre culte de Franquin qui vaut de l’or. En 2017, Pierre-François Martin-Laval l’adaptait sur grand écran : « Il y a eu un casting financier mais aussi un casting artistique. C'est un pari d'adapter Gaston, donc il fallait trouver les bonnes personnes. Les cinq plus gros producteurs de la place de Paris s'y sont intéressés de très près. L’argent n’était pas un problème pour eux, mais certains n'ont pas apprécié qu'on leur demande de détailler leur vision du projet. On a discuté longuement avec des producteurs des équipes artistiques : l'action se situait-elle dans les années 50 ? Aujourd'hui ? Quel âge avait Gaston ? On a choisi en toute connaissance de cause ; on a décidé de s’associer avec des producteurs très motivés, qui depuis plus de dix ans attendaient de pouvoir faire quelque chose avec le personnage. Ils avaient, avec Pierre-François Martin-Laval, un projet extrêmement solide, qui n'a malheureusement pas rencontré le succès. Mais il y a eu une honnêteté, un engagement et un souci du détail de la part de toute l'équipe qu'on peut encore louer aujourd’hui ».

Et si certaines bandes dessinées de chez Dupuis ou Dargaud n’ont pas encore été transposées au cinéma, ce n’est pas forcément parce que leurs auteurs ou les ayants droit ne le souhaitaient pas. « Cela peut aussi être parce qu'on ne nous l'a pas demandé, qu'on ne nous l'a pas proposé ou bien simplement qu'on n'a pas rencontré les bonnes personnes pour le projet... C'est vraiment du cas par cas. Comme tout ce qui se fait au cinéma, les choses naissent souvent d’une rencontre et d’une envie », détaille Laurent Duvault.

Coup de projecteur

Une fois les droits achetés par un ou des producteurs, la maison d’édition représentée par Média-Participations est rémunérée, notamment en fonction du nombre d’entrées : « Si ça marche, il n'y a pas de raison qu'on n’en profite pas. Mais il faut aussi être raisonnable, c’est tout l'art de la négociation. Il n'y a pas de règles, et le marché change très régulièrement ». Pour autant, un beau succès au cinéma n’est pas forcément synonyme de ventes de bandes dessinées. « Disons que ce n'est pas automatique. C’était sans doute plus le cas avant, quand il y avait moins d'adaptations et moins de divertissements disponibles. Le "vu à la TV" ou "vu au cinéma" n'est plus une phrase magique. Mais ça permet de remettre un coup de projecteur sur une BD ». Sauf que du côté des éditeurs, le coût de production des PLV et des affiches pour la promotion de la BD font qu'à l'arrivée, « la part de l'éditeur touchée pour le film est souvent réinjectée pour le marketing et l'accompagnement. En fait, on y gagne sur le long terme, en recrutant des lecteurs. Le cinéma fonctionne comme un flash : le film va vivre trois semaines, peut-être quatre quand tout va bien. Alors qu'en BD, on remet tout en jeu chaque année avec un nouvel album, et il faut qu'on retourne au charbon. Évidemment, si le film est réussi et le bouche-à-oreille excellent, ça va aider ».
 
Et quand le nombre de spectateurs n’est pas proportionnel à l’importance de la licence dont le long métrage s’inspire ? « On est toujours triste quand un film ne marche pas », promet Laurent Duvault. « C’est une aventure émotionnelle assez forte car on est engagé sur un temps long, de trois à cinq ans. La négociation est très longue, et ensuite il faut deux à trois ans pour écrire et financer le film, puis quelques semaines pour le tourner et parfois plus d'un an pour le sortir ».