Saga de l’été : BD et cinéma Mathieu Sapin : quand un dessinateur passe derrière la caméra

Saga de l’été : BD et cinéma Mathieu Sapin : quand un dessinateur passe derrière la caméra

23 juillet 2020
Cinéma
Mathieu Sapin
Mathieu Sapin Bac Films
Saga BD et cinéma - Il est l’auteur de BD documentaires sur la campagne présidentielle ou sur Gérard Depardieu. Mathieu Sapin raconte comment ses expériences l’ont amené à se lancer dans l’aventure du cinéma et à réaliser son premier film, Le Poulain.

Etait-ce une évidence pour vous de passer de la BD au cinéma ?

Je suis assez méfiant vis-à-vis des parallèles entre BD et cinéma. Pour moi, ce sont de faux amis. Je suis arrivé au cinéma assez tard. C’est en côtoyant, au début des années 2000, mes camarades d’atelier Joann Sfar et Riad Sattouf, qui passaient le pas, que l’intérêt m’est venu. Je dois à Joann Sfar mon premier contact sur un plateau quand j’ai suivi le tournage de Gainsbourg (vie héroïque) pour faire une bande dessinée « making of ». Nous l’avons intitulée : Feuille de chou : journal d’un tournage.

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Comment vous êtes-vous retrouvé dans cette aventure ?

L’initiative vient d’un troisième larron, notre ami et éditeur commun, Lewis Trondheim [fondateur de L’Association et directeur de la collection Shampooing chez Delcourt] qui m’a proposé de suivre Joann Sfar. C’était ma première bande dessinée documentaire. Au départ, l’idée était de faire quelques pages, une sorte de mini-reportage, et j’ai fait du zèle parce que je suis passionné par le cinéma. J’ai donc fait 500 pages au lieu de 50 ! J’ai même publié un deuxième tome [Feuille de chou : Journal d’un après tournage] car je trouvais intéressant d’expliquer qu’un film c’est aussi la post-production, l’accompagnement de la sortie… Couvrir ce tournage a ouvert mon appétit pour le cinéma. Quand on exerce un métier aussi solitaire que celui de dessinateur, la création en groupe qu’est le tournage d’un film est très attirante. Gainsbourg (vie héroïque) a été une étape fondatrice pour moi. A partir de là, j’ai entamé une relation plus étroite avec le cinéma et j’ai enchaîné la création de BD documentaires.

C’est en chroniquant le quotidien de la rédaction de Libération que vous avez votre deuxième contact avec le cinéma ?

Tout à fait, je suivais le quotidien de la rédaction et le service cinéma m’a embarqué au Festival de Cannes. C’était intéressant de voir le cinéma du côté de la presse. Journal d’un journal est sorti en 2011. Mes livres, et notamment celui sur Libé, m’ont emmené vers la politique. J’ai ainsi suivi la campagne présidentielle de François Hollande.

En 2012, vous participez à un documentaire, Macadam Popcorn, dont vous êtes le héros… Le film mettra cinq ans à sortir en salles.

C’est en lisant ma BD sur le tournage de Gainsbourg (vie héroïque) - et notamment en constatant mon intérêt pour le métier de projectionniste- que le réalisateur Jean-Pierre Pozzi a eu l’idée de me proposer de le suivre à travers la France à la rencontre des patrons des petits cinémas de campagne qui sont aujourd’hui face au défi de la projection numérique. Il me filmait en train de dessiner. Ça m’a permis d’avoir un premier rapport à la caméra et en même temps de découvrir un sujet ô combien important : l’exploitation en salles.

Quand est venue l’envie de passer vous-même derrière la caméra ?

Les productions Bizibi m’ont contacté, à peu près à cette période, pour adapter une de mes bandes dessinées, Supermurgeman [une série parodique où le superhéros chaussé de bottes et d’un slip rouge combat les méchants, armé de sa supermurgebière] en live. Je participais à l’écriture. Ça m’intéressait de m’investir dans l’adaptation. Et au fur et à mesure, j’ai réalisé que je voulais le mettre en scène. Finalement, le long ne s’est pas fait mais c’est avec ce producteur que j’ai réalisé mon premier court métrage, Vengeance et terre battue, avec Charlotte Le Bon, Gustave Kervern, Thomas Solivérès. On a tourné huit jours à Paris et région parisienne. C’était ma première expérience de mise en scène, j’ai adoré et je n’avais qu’une envie : m’y replonger.

 Pour autant, avant de réaliser votre premier film, vous faites chemin commun avec un monstre du cinéma, Gérard Depardieu… 

Tout a commencé après la campagne présidentielle de 2012, quand une société de production m’a demandé si je voulais accompagner Gérard Depardieu en Azerbaïdjan sur les traces d’Alexandre Dumas. J’ai accepté parce que cela me semblait complètement improbable. Ce qui devait être un tournage d’une dizaine de jours s’est transformé en aventure au long cours. J’étais tellement fasciné par la personnalité de Depardieu que je n’ai pas pu me résoudre à m’en tenir là et assez vite, je me suis rendu compte qu’il constituait un sujet de BD à lui tout seul. Ça n’a pas été facile de lui proposer… Mais une fois qu’il a dit oui, nous avons noué une relation sur le long terme et mon travail s’est étalé sur cinq ans [Gérard : Cinq années dans les pattes de Depardieu]. Fatalement, le cinéma devenait central puisque Depardieu c’est le cinéma à lui tout seul. Ce qui m’a stupéfait quand je l’ai approché, c’est de voir comment il était plus complexe que l’image qu’on avait de lui.

Parallèlement vous suivez le quotidien de l’Elysée [Le Château]. Cela devait être étrange de passer de l’un à l’autre ?

Je ne l’ai pas fait exprès mais c’était assez drôle de voir Depardieu un jour, et d’être à l’Elysée le lendemain. C’était comme un point de vue double. Gérard ne me posait pas trop de questions, mais du côté des politiques il y avait une curiosité à son égard, surtout que c’était juste après ses déclarations sur la Russie. J’ai noté que les politiques sont souvent fascinés par le cinéma.

Comment est née l’idée du Poulain, votre premier long métrage ?

Suite à ma bande dessinée sur la campagne présidentielle de 2012, j’ai été contacté par Stéphane Parthenay chez Pyramide, qui voulait parler des coulisses de la politique au cinéma et trouvait mon approche intéressante. Il m’a mis en relation avec le scénariste Noé Debré et nous avons créé une fiction romanesque sur la communication politique. On s’est inspirés des récits initiatiques du XIXe siècle de Balzac ou Stendhal où un personnage un peu mal dégrossi arrive à la capitale. Pour fabriquer Le Poulain, j’ai vraiment utilisé la bande dessinée. Pendant la préparation du film, je suis retourné sur le terrain car je savais que l’importance des réseaux sociaux avait changé la politique entre 2012 et 2017. Du coup, avec le prétexte de documenter le réel en BD, je me suis de nouveau mis à suivre la présidentielle. Je me suis aussi efforcé d’emmener beaucoup mes comédiens sur le terrain pour suivre des conférences de presse de candidats, des sorties de conseils des ministres, des meetings de tous bords… Je tenais beaucoup à ce que Le Poulain soit, comme dans mes BD, une comédie appuyée sur le réel.

L’expérience de dessinateur vous a-t-elle aidé pendant le tournage ?

La clé, c’est vraiment la préparation. Ce qui est difficile au cinéma, c’est de faire comprendre à toute l’équipe ce qu’on a précisément en tête. Si on arrive à faire passer ça, après ça roule tout seul. Mon aisance au dessin a été utile et m’a permis de mettre le film en story-boards, de montrer des plans, de montrer des cadrages. Et puis grâce à mes BD, je connaissais bien le milieu dans lequel se déroulait le film.

Est-ce facile d’être pris au sérieux quand on vient d’un autre domaine ?

Oui, je crois. La BD m’a beaucoup aidé. On devait tourner Le Poulain avant la sortie de ma BD sur Depardieu et puis, pour des raisons de financements, ça a été repoussé. Gérard a eu beaucoup d’échos à sa sortie. Les comédiens m’en ont beaucoup parlé, ça leur donnait une clé pour voir ma démarche, mon regard. Comme en plus, le livre était sur un comédien – et pas des moindres !-, ça les rassurait aussi parce qu’ils voyaient quelle approche je pouvais avoir.

Comptez-vous emprunter régulièrement cette passerelle entre BD et cinéma ?

C’est génial de faire les deux. La bande dessinée est beaucoup plus facile dans le sens où il n’y a pas d’intermédiaire, on maîtrise tout. On n’a pas les mêmes enjeux, pas la même pression. Le cinéma est passionnant parce que c’est une aventure collective. Je viens de terminer une bande dessinée, Comédie Française [dont la sortie est prévue en octobre], sur le cinéma, la politique et le pouvoir. Et j’écris un scénario avec Noé Debré et Emmanuel Poulain-Arnaud sur le milieu des médias.

Vous n’avez pas été tenté d’adapter vos propres bandes dessinées ?

Je travaille sur une adaptation de Supermurgeman en série. Un film d’animation demande un investissement tellement long que ce n’est pas spontanément ce vers quoi j’ai envie de me diriger.

Vous parliez au début de cet entretien de Riad Sattouf et de Joann Sfar. Y a-t-il un collectif de dessinateurs – cinéastes ?

On se parle tous les jours car même si Joann et Riad ne sont plus physiquement à l’Atelier, on continue de tenir compte des avis des uns et des autres. On se montre nos travaux, nos scénarios. Mais notre complicité est née du fait de l’Atelier - que nous partagions aussi avec Christophe Blain -, pas de notre envie commune de faire du cinéma. La bande dessinée est un petit milieu. Les collaborations sont faciles. Je suis aussi très ami avec Patrick Pion avec qui j’ai écrit des BD de genre. Je suis très proche de Lewis Trondheim, d’Emmanuel Guibert, de Marguerite Abouet.

Quel est le cliché qui vous énerve le plus sur le lien entre BD et cinéma ?

Je déteste entendre ou lire cette phrase : « Ce film, on dirait une BD ! ». Je ne sais pas ce que ça veut dire, ou plutôt je comprends trop bien. Mais je trouve formidable que les cinéastes songent de plus en plus à adapter des bandes dessinées. Le fait que quelqu’un comme Bertrand Tavernier fasse Quai d’Orsay ou Abdellatif Kechiche La vie d’Adèle marque un tournant dans le cinéma français. Il n’y a pas si longtemps, cela aurait semblé bizarre.