Comment Denis Parrot a réalisé « Coming out »

Comment Denis Parrot a réalisé « Coming out »

29 avril 2019
Cinéma
Coming Out de Denis Parrot
Coming Out de Denis Parrot Dryades Films - Upside Films
Pour son premier long métrage, Denis Parrot a créé un montage à partir de vidéos glanées sur internet où des filles et des garçons du monde entier font leur coming out. Entretien.

Votre film est construit à partir de vidéos glanées sur le net où des garçons et des filles du monde entier font leur coming out. Y a-t-il une vidéo en particulier qui a enclenché l’envie de faire un long-métrage ?

Oui par défaut. Elle s’appelle Twins Come Out to Dad on voit deux jumeaux qui appellent leur père pour leur dire qu’ils sont gays tous les deux. Elle a été vue plus de 27 millions de fois. Je n’aimais pas du tout son aspect trop larmoyant, son impudeur. En revanche, elle m’a emmené vers d’autres vidéos plus intéressantes, touchantes, où l’intime n’était pas mis en scène pour faire du spectacle mais rendre compte d’un moment décisif. L’idée a toujours été de ne pas faire un film tragique avec cette idée qu’un film LGBT se doit d’être tragique, sombre et triste. Je voulais surtout dépasser le sujet et l’ouvrir sur quelque chose de plus universel. J’espère que Coming Out est aussi un film sur la famille, la façon dont certains parents projettent des choses sur leurs enfants et aimeraient qu’ils soient à l’image de leurs propres désirs. Il est question aussi de la place de la religion. On pourrait imaginer le même film où à la place de l’homosexualité, il s’agisse par exemple d’une jeune musulmane qui annonce à sa famille qu’elle aime un juif. J’aimerais que le film ne s’adresse pas qu’aux LGBT.  

Sur quels critères avez-vous choisi les vidéos ?

Après avoir vu le film, certaines personnes m’ont avoué trouver impudique de se montrer devant une caméra comme ils le font. Je peux comprendre et de fait, beaucoup de vidéos vues sur le net sont très narcissiques. Je les ai immédiatement rejetées pour ne garder que celles qui me paraissaient sincères, justes. Bien-sûr qu’il y a de la mise en scène, mais je voulais justement montrer ces moments où les personnes filmées perdent le contrôle. Ça passe par une émotion, un mot, un regard… Au moment crucial, celui de la confession, ils ne peuvent qu’être naturels.

Combien avez-vous vu de vidéos ?

Près de 1200 vidéos !  Elles faisaient toutes en moyenne une vingtaine de minutes. Il n’en reste à chaque fois que 3, 4 minutes. Il y un gros travail de montage certes mais aussi de mixage son. En cela, Coming Out est un vrai objet cinématographique, avec un dispositif précis, des enjeux dramatiques, du suspense et surtout des personnages forts pris à un moment décisif de leur vie.

La caméra est un outil finalement assez protecteur…

Ils savent tous que ce moment peut être très compliqué et que le fait de placer un appareil comme une caméra va obliger leurs parents à faire attention à leurs réactions. Les plans sont le plus souvent fixes et permettent de saisir les visages. Coming Out est une succession de portraits. Et puis, il n’y a jamais personne derrière l’objectif, à part le spectateur. Une journaliste m’a tout de même demandé si c’est moi qui avait proposé à ces jeunes gens de faire leur coming out devant ma caméra ! Je suis très étonné que l’on puisse penser ça en voyant le film. Pour chacune des personnes présentes dans le film, ces vidéos sont l’unique moyen de révéler leur sexualité.  

L’idée de ne pas produire vous-même d’images a été bien comprise par vos différents interlocuteurs ?

J’ai tout entendu : « film d’escroc, de feignant… »  A la base, je suis monteur image et infographiste. Est-ce que j’aurais eu ces réflexions si j’avais fait un film sur la Seconde Guerre mondiale à partir d’images d’archive ? Non et pourtant c’est la même chose, je considère chacune de ces vidéos comme des archives. Les choix que j’ai effectués sont très personnels, chaque témoignage résonne avec ma propre histoire. Je vois Coming out comme un autoportrait. Pour autant, je n’avais pas envie de mettre une voix-off, de trop m’imposer…  En exergue du film, j’ai tout simplement écrit : « Quand j’étais jeune il n’y avait pas internet… », pour rappeler la façon dont les réseaux sociaux par exemple ont pu libérer la parole. Ces vidéos n’étaient pas possibles il y 20 ans et elles ne seront pas les mêmes dans 20 ans. Je voulais donc les conserver, les archiver avant qu’elles ne disparaissent dans le ventre de l’internet. Tous ces moments racontent quelque chose de notre époque.

Certains territoires sont absents de votre film…

… Je n’ai effectivement trouvé aucune image provenant d’Afrique - à part d’Afrique du Sud - ni dans tout le Moyen-Orient. Cela s’explique évidemment par la façon dont l’homosexualité est criminalisée dans certains pays… Leurs absences dans le film disent quelque chose de cette situation.

Le film a voyagé dans plusieurs festivals du monde entier (Corée du Sud, Espagne, Bulgarie, Roumanie, Pologne, Angleterre...). L’accueil a-t-il toujours été chaleureux ?

Bien-sûr, il y a des différences entre les pays mais globalement tout a été plutôt simple. Je me souviens tout de même qu’avant la projection du film à Varsovie, une organisatrice m’a exprimé son inquiétude car lors d’une projection deux ans avant de 120 battements par minute, des militants d’extrême droite avaient fait irruption dans la salle. Pour moi, tout s’est bien passé. Une jeune fille est venue me voir après la séance, très émue, pour me dire à quel point être lesbienne dans une grande ville très conservatrice comme Varsovie est difficile.

Avez-vous rencontré tous vos intervenants ?

Bien sûr, via internet ! Il me fallait leur autorisation d’utiliser leurs images, que je leur montre la façon dont j’ai réduit leur vidéo pour les besoins du film. Ils ont tous été très coopératifs, à quelques exceptions près. En effet, certains parents ne voulaient pas apparaître dans un film, ce qui est paradoxal car les images sont visibles par tous sur internet. Comme quoi, l’aspect « film de cinéma » représente encore quelque chose.

Le film a-t-il été facile à financer ?

Comme je le disais plus tôt, à la lecture du projet beaucoup étaient sceptiques. Le projet est évidemment singulier. En revanche, une fois le film terminé, plusieurs partenaires nous ont soutenus : le CNC, la Région Ile-de-France et divers chaînes de télévision.

Coming out, en salles le 1er mai, a bénéficié de l’avance sur recettes après réalisation du CNC.