Cristian Mungiu : « L’exception culturelle française protège les artistes »

Cristian Mungiu : « L’exception culturelle française protège les artistes »

08 novembre 2018
Cinéma
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Cristian Mungiu
Cristian Mungiu DR
Le cinéaste roumain mutli-primé lauréat d’une Palme d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, est le président des Rencontres cinématographiques de Dijon (7-9 novembre). Il évoque son attachement à l’exception culturelle française.

Qu’attendez-vous de ces Rencontres cinématographiques ?
Qu’elles démontrent l’implication toujours plus forte des cinéastes dans la gestion de leur profession. Sur le plan artistique bien-sûr, mais aussi sur tout ce qui concerne le législatif ou l’organisationnel. L’industrie du cinéma est un secteur très mouvant qui évolue sans arrêt, les cinéastes sont les principaux concernés par ses bouleversements. Les artistes doivent également revendiquer leur attachement à la pluralité des goûts et des styles. Pour préserver cette diversité, il faut être solidaire. C’est tout ça qui est en jeu ici.

« L’exception culturelle » française en matière d’aide à la production cinématographique reste-t-elle un modèle ?
N’importe quel modèle est perfectible bien-sûr mais les institutions françaises restent celles qui soutiennent le plus efficacement la diversité et l’originalité. Le cinéma est à la fois un art et une industrie. Quand la partie industrielle et économique tend à étouffer la créativité artistique, alors il faut intervenir. Si nous avions laissé les lois économiques gérer la création artistique, l’histoire culturelle ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. « L’exception culturelle française » protège les artistes.

En quoi le système français vous a-t-il aidé dans votre parcours de cinéaste ?
J’ai fait mes trois premiers films sans aucun coproducteur français. Cela ne m’a pas empêché de remporter la Palme d’Or (pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours en 2007, ndlr). C’est seulement à partir de 2012 et Au-delà des collines que j’ai commencé à travailler avec un coproducteur français. Le système de financement français, à travers l’aide aux cinémas du monde du CNC par exemple, est essentiel même s’il oblige les cinéastes à travailler avec des budgets relativement restreints. Si demain je voulais faire un film plus coûteux que d’habitude, ce serait difficile, voire impossible.

La Roumanie possède également l’équivalent du CNC français… Quelle est son efficacité ?
Le CNC roumain soutient l’activité cinématographique au niveau national, mais les fonds sont très modestes. Il faut donc veiller à ce que les projets soutenus par nos institutions soient les bons et surtout que nos cinéastes puissent s’exprimer en toute liberté.

Quels ponts existe-t-il entre la France et la Roumanie en matière d’aide à la production cinématographique ?
Il existe un traité de coproduction, mais dans les faits tout reste à faire. J’organise chaque année un festival, « Les Films de Cannes à Bucarest », qui promeut l’esprit de Cannes en projetant des films d’auteur qui n’ont habituellement pas leur place dans le circuit commercial local. L’année dernière nous avons ainsi coproduit via Mobra Films, notre maison de production, le film de Jacques Audiard, Les Frères Sisters. Mais ça reste le fruit d’un partenariat privé favorisé par les liens que nous avons noués avec Jacques Audiard grâce à sa présence au festival de Bucarest.

Y a-t-il la place pour tous les genres dans le cinéma roumain aujourd’hui (thriller, mélodrame, fantastique, comédie…) ?
Non. Si les cinéastes roumains se mettaient à faire des films de genre, ils se retrouveraient en concurrence frontale avec les films américains qui trustent 90% des salles en Roumanie et bénéficient d’une forte promotion. Notre public n’est pas intéressé par le cinéma national. Il va au multiplexe pour « passer un bon moment » et se divertir. Il est désolant que sur ce terrain-là, les blockbusters hollywoodiens soient la seule offre proposée au spectateur.