Comment est née votre envie de réaliser ?
Valéry Carnoy : Au départ, j’avais envie d’écrire des romans. Mais je me suis rendu compte que ce n’était sans doute pas ce pour quoi j’étais fait. Je me suis senti beaucoup plus à l’aise avec l’écriture scénaristique qui doit être efficace, fluide. Je me pense plutôt bon dans la gestion du rythme, peut-être parce que je m’ennuie rapidement… Assez vite, j’ai éprouvé le désir de mettre en scène les histoires que j’imaginais parce que je n’avais pas envie qu’elles m’échappent. C’est comme ça que j’en suis venu progressivement à la réalisation. Même si au départ, quand j’ai intégré l’INSAS, à Bruxelles, je me dirigeais vers le métier de chef opérateur. C’est en y développant des projets où j’étais derrière la caméra que j’y ai pris goût et que j’ai demandé à passer en section réalisation.
La Danse des renards fait écho à votre court métrage précédent Titan, couvert de prix dans différents festivals. Avez-vous pensé ce premier long comme un prolongement du court ?
J’ai écrit et développé les deux projets en parallèle. J’avais envie de continuer à travailler le corps comme j’avais pu le faire dans mon film de fin d’études, Ma planète. Mais évidemment, le format change la donne entre ces deux projets. Sur un court comme Titan, il fallait être plus brut. L’idée était de suivre des adolescents fascinés par la blessure, qui se livrent à des rituels où ils se tirent dessus avec des revolvers à gaz et observent l’impact sur leur propre corps. Un long métrage permet d’aller plus loin en explorant le psychique, car si le corps peut faire mal à l’esprit, l’esprit peut aussi abîmer le corps. Les effets sont juste différents. Quand votre jambe se casse, vous savez que cela va se réparer. L’esprit, lui, demande une introspection : il faut comprendre pour arriver à une réparation. Et le chemin se révèle souvent beaucoup plus complexe. Avec La Danse des renards, je trouvais donc intéressant d’explorer ces deux dimensions en parlant de la douleur et de son ressenti.
Est-ce la raison pour laquelle vous avez fait de vos personnages des boxeurs ?
Oui, car la boxe est un sport où accumuler la douleur, l’accepter, s’y habituer et la normaliser peut vous rendre meilleur. Mais on en oublie trop souvent les aspects très psychologiques : le fait qu’il faille en permanence faire attention à son poids par exemple. C’est un sport mentalement très complexe qui peut vous abîmer physiquement pour la vie. Le paradoxe de La Danse des renards consiste à mettre en scène un boxeur qui, soudain, ne supporte pas une douleur qu’il ne comprend pas.
Aviez-vous des films de boxe de référence ?
En fait j’ai eu envie de faire un anti-film de boxe. Certes, mon héros gagne à la fin, comme le veut le genre. Mais je voulais qu’il gagne pour une raison différente. Il était important que, jusqu’au bout, il essaie de faire comprendre que sa souffrance est réelle. Qu’elle n’est en rien une excuse pour justifier une éventuelle défaite, et qu’il gagne pour montrer qu’il y a quelque chose de brisé en lui. Ce que quasiment tous ses amis n’ont jamais voulu entendre.
L’écriture de La Danse des renards s’est étalée sur quatre ans. Pourquoi une telle durée ?
J’ai mis du temps à identifier clairement toutes mes intentions. À comprendre que je voulais vraiment parler de vulnérabilité et de douleur. Le déclic a eu lieu quand j’ai pris conscience que le film racontait l’histoire de quelqu’un qui souffre d’une douleur qu’il ne comprend pas, et qui, sous la pression des injonctions sociales, va devoir la dépasser pour prouver au monde qu’il ne simule pas.
Avez-vous douté de ne pas y arriver ?
Pas vraiment, parce que je garde une approche très technique de l’écriture. Je pars toujours du principe que ce ne sont que des problèmes à résoudre. Comme dans une équation mathématique. À la différence près qu’il peut y avoir plusieurs solutions !
Comment s’est construit le casting de cette bande de boxeurs ? Et le travail avec eux ?
Au départ, j’avais envisagé un casting sauvage. Mais notre directrice de casting Alicia Cadot (La Pampa) m’a proposé le nom de Samuel Kircher. J’ai tout de suite senti qu’il allait s’intégrer à la bande de non-professionnels composée principalement de boxeurs. Quand nos coachs en boxe m’ont assuré qu’ils pourraient le former pour qu’il soit crédible à l’écran, cela a enlevé mes ultimes doutes. Puis, une fois le casting choisi, on s’est appuyé sur des répétitions au long cours où on a repris tout le texte et où on l’a réadapté ensemble. Avec autant de moments de détente que de moments de travail. Certains jours, les moments de travail étaient même très courts. Dès que je sentais que quelque chose fonctionnait, j’arrêtais.
Comment avez-vous choisi le chef opérateur de votre film, Arnaud Guez ?
Arnaud était aussi le chef op’ de Titan. Il faisait partie de ma promo à l’INSAS mais n’avait jamais signé la lumière d’un seul film avant ce court. Il avait même laissé tomber la direction photo pour devenir chef électricien. Mais moi, je tenais à lui car je connaissais la qualité de son travail et surtout notre complémentarité. Arnaud est un grand cinéphile, nourri d’influences, alors que moi j’aime casser les règles. Je peux à tout moment remettre en question un découpage si je sens qu’il ne met pas suffisamment en avant le jeu des acteurs. Arnaud sait tout de suite repérer ce qui a été trop vu ou trop fait. Il possède aussi une vraie qualité narrative dans sa photographie, là où moi je peux me laisser emporter par des envies purement esthétiques. On forme un bon duo !
Le montage a-t-il beaucoup modifié le film que vous aviez en tête au tournage ?
Oui, car au départ, il y avait beaucoup plus de plans-séquence. Mais ma monteuse Suzana Pedro a vite perçu que cela pouvait empiéter sur ma volonté première de faire un film destiné à un jeune public, donc dépourvu de temps mort. Elle a redécoupé ces plans-séquence et fortement réorganisé le récit pour lui donner plus de nervosité. Les seuls moments plus suspendus que nous nous sommes autorisés sont les moments liés à la musique.
Aviez-vous déjà cette musique en tête au moment de l’écriture ?
Je savais que je voulais de la musique italienne.
Pour quelle raison ?
Parce que je voulais rendre hommage à quelqu’un qui m’a beaucoup inspiré et même, d’une certaine manière, sauvé la vie. Cet homme était italien, très fier de ses origines. Quelqu’un de très doux, qui utilisait énormément la musique pour exprimer cette douceur. Très vite, j’ai pensé à Lucio Battisti, mais les droits étaient trop élevés. Puis, avec le temps, j’ai découvert Via del Campo, la chanson de Fabrizio d’André. Le simple fait de me plonger dans la variété italienne a vraiment nourri mon écriture. Cela a apporté au récit une tendresse et une douceur qui ne sont pas cliché. Cette forme de tendresse brute que je recherchais.
LA DANSE DES RENARDS
Réalisation et scénario : Valéry Carnoy
Production : Hélicotronc, Les Films du Poisson
Distribution : Jour2Fête
Ventes internationales : The Party Film Sales
Sortie le 18 mars 2026
Soutien sélectif du CNC : Avance sur recettes avant réalisation