« Decorado » : Alberto Vázquez raconte le passage du court au long métrage animé

« Decorado » : Alberto Vázquez raconte le passage du court au long métrage animé

25 août 2026
Cinéma
« Decorado » réalisé par Alberto Vázquez
« Decorado » réalisé par Alberto Vázquez Le Pacte

Alberto Vázquez, le réalisateur espagnol de Psiconautas et Unicorn Wars, revient sur la conception de son nouveau film d'animation, Decorado, Prix Paul Grimault à Annecy 2026 et distribué en France par Le Pacte. Une épopée sombre et tragique qui prend l'apparence d'un dessin animé enfantin.


Dans leur petite maison, deux souris se disent « Je t'aime » tous les soirs. Mais dans le monde de Decorado, des forces sombres sont à l'œuvre : une chouette terrifiante chasse dans la forêt, des fantômes sortent des tombes, les fées sont des avatars de la dépression, et la toute-puissante corporation A.L.M.A. dirige l'existence des habitants. Une angoisse existentielle étreint Arnold, la petite souris au chômage : en réalité, est-ce que tout ce monde-là ne serait pas qu'un décor ? Mais alors comment faire pour le démolir afin d'espérer voir la réalité ?

Dans son film précédent, Unicorn Wars (2022), Alberto Vázquez soumettait déjà un univers de dessin animé pour enfants aux codes des films de guerre les plus violents. Decorado, comme Unicorn Wars et son premier long métrage Psiconautas (coréalisé en 2015 avec Pedro Rivero), tire son origine d'un court métrage de son réalisateur.

 

Du fanzine au court métrage

Si le court métrage Decorado (coproduit avec le studio d'animation français Autour de minuit) est sorti en 2016, son inspiration date de bien avant cela : « L'univers de Decorado vient des bandes dessinées publiées dans quelques publications indépendantes, comme le fanzine Enfermo (NDLR : « malade » en espagnol), un fanzine autoproduit que je réalisais avec des amis en Espagne il y a près de vingt ans », explique Alberto Vázquez. « Il ne s'agissait donc pas d'une œuvre publiée en série sur une longue période dans un magazine spécifique, mais plutôt d'une parution ponctuelle au sein du circuit des publications indépendantes. »

Le court métrage, qui dure moins de cinq minutes, est alors une compilation de mini-récits, « très fragmentés, comme un petit puzzle : il s'agissait de raconter des vies superficielles, des choses ordinaires, de la laideur du travail... ». Les éléments du long métrage sont déjà là : Arnold, la souris au chômage, son meilleur ami fantôme, le démon triste qui joue de la harpe dans un marais et séduit une sirène, un faux Donald Duck en forme d'acteur alcoolique... Et, en leitmotiv, l'affirmation du monde comme un décor de théâtre, une scène, un trompe-l'oeil : soit, en espagnol, un « decorado ».

« Decorado » réalisé par Alberto Vázquez
« Decorado » réalisé par Alberto Vázquez Le Pacte

Du pamphlet à l'épopée

« Le succès d'Unicorn Wars m'a permis de faire Decorado, et de le faire plus rapidement que mon film précédent : en tout, cela a demandé moins de quatre ans de travail ». Lorsque Alberto Vázquez se décide à transposer son court métrage en long, il commence par vouloir également faire un film composé de micro-récits, avant de s'apercevoir que cela ne fonctionnait pas : « En 90 minutes, cette structure ne marchait pas. C'était trop expérimental pour le public, à mon avis. Il fallait une narration plus stable, plus linéaire, avec moins de sauts temporels ».

De fait, si Psiconautas et Unicorn Wars tirent également leurs origines de courts métrages (Birdboy et Unicorn Blood, respectivement), Alberto Vázquez insiste : comme eux, le court métrage Decorado n'est pas un essai, ni un brouillon du long métrage. Il n'y a pas une version courte et une version longue, les films possèdent leurs identités propres. « Dans le secteur du cinéma d'animation, nous ne pouvons pas nous permettre de faire des essais ou des brouillons, cela demande trop de travail, de techniques différentes... et c'est trop long à financer. Ceci dit, Birdboy a été une sorte de teaser de Psiconautas puisque même s'il s'agissait d'une adaptation d'une de mes BD, nous voulions en faire un long métrage au départ. »

« Decorado » réalisé par Alberto Vázquez
« Decorado » réalisé par Alberto Vázquez Le Pacte

Du noir et blanc à la couleur

Le changement n'est pas que narratif, il est également esthétique. Le court métrage est en noir et blanc, avec un style qui évoque les gravures du 19ᵉ siècle. « S'il était très approprié au court, ce style ne fonctionnait tout simplement pas en long métrage. Nous perdions complètement le côté ‘underground’ du court », affirme le réalisateur. « Les couleurs ne sont pas une concession, cependant : elles racontent quelque chose, car nous avons essayé de jouer sur la bichromie, des variations de deux couleurs uniquement, pour faire écho au manichéisme et à la simplicité apparente de l'univers... »

Le travail d'animation du long métrage s'est réparti entre différents studios, « sans aucune aide de l'IA, évidemment », souligne Alberto Vázquez. Decorado est ainsi né entre le Pays Basque (UniKo, à Bilbao), l'Estrémadure (Glow), et le Portugal (Sardinha em Lata à Lisbonne), la Galice (Abano Productions, près de la ville natale du cinéaste, La Corogne) Les influences mêlent Walt Disney et les cartoons des années 40, mais aussi le cinéma de Luis Buñuel pour sa cruauté surréaliste. Si le film a été conçu par ordinateur, la volonté du cinéaste était d'imiter aussi près que possible un style « manuel », notamment en copiant des effets de gouache.

« Decorado » réalisé par Alberto Vázquez
« Decorado » réalisé par Alberto Vázquez Le Pacte

Du refrain à l'opéra

Dans le court, les micro-récits sont reliés par le mot « decorado », chanté sur une note très haute, comme dans un sitcom perverti. A la fin du court comme du long, les personnages entonnent en boucle ce mot, « decorado, decorado », comme dans un opéra halluciné. Ce mot -et cette conclusion- relie en somme les deux films : « Je trouvais cela intéressant de conclure les deux films de la même façon, avec ce chant très inquiétant, mais aussi très ironique et très parodique ». La musique a été beaucoup plus développée dans le long métrage : le cinéaste a de nouveau fait appel au compositeur d'Unicorn Wars, Joseba Beristain, pour créer une partition entre musique ambient électronique et classique, mélangeant aussi bien Grauzone (groupe de coldwave suisses des années 80) et Frédéric Chopin que l'ambient et les choeurs bulgares. « Il fallait mélanger les styles de musique comme le film mélange le classicisme et la modernité », résume le réalisateur.

D'A.C.M.E. à A.L.M.A

La corporation qui dirige le monde de Decorado s'appelle A.C.M.E. dans le court métrage : une référence à la société toute-puissante du monde des Looney Tunes qui fabrique, par exemple, les innombrables gadgets utilisés par le Coyote pour attraper -sans jamais réussir- Bip-bip, l'oiseau supersonique de la série créée en 1949 par Chuck Jones et Michael Maltese. Dans le long métrage, A.C.M.E. devient A.L.M.A : « Almighty Limitless Megacorporative Agency », soit « l'Agence mégacorportative infinie et toute-puissante ».

« Je voulais initialement conserver le nom A.C.M.E. », précise le réalisateur. « Toutefois, pour des raisons contractuelles et afin d'éviter tout conflit juridique potentiel lié à la marque, les producteurs ont préféré que nous utilisions un autre nom. C'est ainsi qu'est née A.L.M.A, qui fonctionne en réalité comme une sorte de parodie d'A.C.M.E.. Par ailleurs, ‘alma’ est un mot à la portée symbolique forte en espagnol : il signifie ‘âme’. » L'idée reste la même : mettre en scène et parodier le monde ultra capitaliste qui nous entoure. Alberto Vázquez le résume ainsi : « L'idée principale du film, c'est de dénoncer le grand mensonge, la grande farce du monde. La vie est un mélange entre joie et tristesse, et je voulais que Decorado provoque ces deux émotions. Aujourd'hui, je trouve qu'être triste, c'est être radical. Notre époque est inquiétante, entre les crises politiques et nos relations superficielles entre les uns et les autres. »

Cette radicalité n'empêche pas le cinéaste de pouvoir continuer à faire des films : « En Espagne, j'ai un public fidèle, donc je peux avoir des producteurs. Je peux faire les films que je veux, d'autant plus qu'ils sont de moins en moins chers : Psiconautas a coûté moins cher que Decorado. Par contre, je ne sais pas si je vais continuer à faire du cinéma : passer cinq ans en moyenne à faire un film demande trop d'énergie, surtout s'il s'agit de diriger une centaine de personnes... Au fond, je préfère l'illustration, le travail individuel des livres et des BD, où je peux dessiner tranquillement, isolé du monde et de ses conflits. »

DECORADO

Affiche de « DECORADO »
Decorado Le Pacte

Réalisation : Alberto Vázquez
Scénario : Alberto Vázquez et Francesc Xavier Manuel Ruiz
Production : María y Arnold AIE, Uniko, Abano Producions, The Glow et Sardinha em Lata
Distribution : Le Pacte
Sortie le 26 août 2026

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