Quelle a été l’origine de Diego ?
Melissa Silveira : Le film est tiré d’une histoire personnelle. Je me suis en effet inspirée de mon frère Diego et de son énergie pour écrire le personnage principal joué par Sofian Ribes. Nous avons grandi dans une culture ou l'homosexualité est un tabou. Ce court métrage est le seul moyen que j’ai trouvé pour parler à mon père, pour lui dire que même si son fils est gay, ce n’est pas un problème. Le principal est que Diego se sente libre et fier d'être lui-même…Je n’avais jamais écrit, encore moins sur un sujet aussi intime, j’ai donc rejoint la résidence « La Ruche » de Gindou Cinéma, destinée aux auteurs-réalisateurs autodidactes. J’ai d’abord abordé mes personnages en disant « je », « mon frère », avant d’apprendre progressivement à dire « il », « le personnage », et à me distancier du projet. Je me suis aussi donné la liberté d’inventer complètement, tout en gardant le cœur de ce que j’ai voulu raconter. Les trois sessions de la résidence ont été suivies d’une rencontre avec des producteurs. Tout s’est fait très vite. J’ai signé avec la société de production Topshot Films, puis après avoir obtenu les financements nécessaires, nous avons commencé à tourner il y a un an.
En 2024, le film a bénéficié de l’appel à projets « Les Uns et les Autres ». Concrètement, comment ce dispositif vous a-t-il aidé ?
Thomas Aboulker : Cet accompagnement financier nous a permis de nous consacrer aux dimensions artistiques du projet plutôt que logistiques. Grâce à cette aide, nous avons loué un van PMR pendant le tournage afin de prendre plus facilement en charge Sofian, l’acteur principal. Nous avons aussi pu embaucher sa mère comme accompagnatrice, ce qui a simplifié les échanges et l’organisation. J’ai l’impression que le tournage a été un très bon moment pour Sofian, sa maman et toute l’équipe.
Comment avez-vous relevé les différents défis qui se posent pour porter le handicap à l’écran ?
M.S : À l’époque où j’ai écrit le scénario de ce court métrage, mon frère Diego n’était pas encore en fauteuil roulant alors que Sofian oui. Le faire marcher a donc été un défi notamment lors de la scène d’ouverture du film avec le caddy. Sofian et mon frère sont atteints de maladies dégénératives. Tourner Diego sans utiliser de fauteuil a été une façon de se battre pour rester debout. Durant la préparation du planning avec l’assistant-réalisateur Frédéric Dietz, nous avons veillé à ne pas tourner plusieurs séquences sur une journée où Sofian serait levé afin d’économiser ses forces. Pour autant, il n’a jamais été infantilisé sur le tournage. Il est vraiment fier d’avoir pu accomplir des performances physiques d’acteur, comme les cascades sur sa moto. Beaucoup de membres de l’équipe ont été confrontés pour la première fois à une personne porteuse de handicap durant ce tournage. Ils craignaient mal faire. J’espère que leur peur a été effacée. Pendant le tournage, nous avons connu un seul problème technique avec la moto utilisée par le personnage de Diego. Sofian a rencontré des difficultés à conduire et jouer en même temps. Je lui ai conseillé d’appuyer en permanence sur l’accélérateur. En parallèle, j’ai demandé à l’actrice Malou Khebizi, qui joue sa sœur Vanessa, de retenir la moto. Cette tension des corps a été particulièrement intéressante à filmer. Dans la contrainte, de beaux accidents peuvent devenir de vraies scènes cinématographiques.

Diego a reçu de nombreuses distinctions en France (Prix de l’interprétation masculine pour Sofian Ribes au festival Paris Courts Devant et celui de l’interprétation féminine pour Malou Khebizi au festival Cinébanlieue) et à l’étranger (Prix du public au festival Regard au Québec, Prix du jury à Cleveland qui le rend qualifiable pour les Oscars en 2027). Quelle responsabilité ce palmarès apporte-t-il au film et à son sujet ?
M.S : Je suis très heureuse du Prix d’interprétation remis à Sofian au festival Paris Courts Devant. C’est un acteur formidable. Sa performance mérite d’être récompensée. En revanche, je trouve dommage de faire jouer ces acteurs uniquement pour parler du handicap. Eux aussi nourrissent des désirs et des rêves. Et d’ailleurs, pourquoi même dans les seconds rôles, il n’y aurait pas davantage de personnes porteuses de handicap ? Il faut encourager les réalisateurs à tourner avec ces comédiens. Évidemment, ça a un coût. C’est pourquoi des dispositifs comme « Les Uns et les Autres » ou l’Agefiph sont précieux.
T.A : Être inclusif implique de recourir à des solutions logistiques particulières et différentes que celles demandées sur un plateau classique. Sans l’aide du dispositif « Les Uns et les Autres », il aurait fallu faire des concessions comme tourner moins de jours ou avoir une équipe réduite. Grâce à cet appel à projets, ce qui aurait pu être compliqué n’a jamais été une préoccupation.
Quels projets vous attendent désormais ?
M.S : Je participe actuellement à la résidence annuelle du groupe Ouest dans le but d’écrire le long métrage de Diego, produit également par Topshot Films. J’y développe notamment le personnage de Vanessa, la sœur de Diego, avec l’idée de traiter de la culpabilité de celle qui va bien dans la famille. Je vais aborder ce qui se passe quand elle quitte le foyer, et rappeler que laisser ses proches n’est pas un manque d’amour. Je reprends le même trio de personnages et d’acteurs, et je souhaite garder la même équipe.
T.A : Je reviendrais sur le projet avec grand plaisir. J’ai participé à beaucoup de films et j’ai rarement vu une telle magie. Il faudra se réorganiser pour le long métrage puisqu’on ne parlera plus seulement de dix jours de tournage. Si je dois passer mes journées à résoudre des problèmes pour Sofian, je le ferai. Devoir s’adapter à sa condition encourage les équipes à faire preuve d’inventivité.
diego
Direction de production : Thomas Aboulker
Production : Topshot Films, Les Films du crabe
Distribution : Manifest
Disponible sur : arte.tv