Dominique Cabrera : une vie de cinéma

Dominique Cabrera : une vie de cinéma

15 avril 2021
Cinéma
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Dominique Cabrera - Rezo Films
Dominique Cabrera Rezo Films
En attendant la projection de l’intégralité de ses documentaires à la BPI Centre Pompidou en mai puis celle de ses cinq films de fiction à la Cinémathèque, la réalisatrice de Demain et encore demain et L’Autre Côté de la mer a les honneurs de L’Intime et le Politique, un recueil collectif dirigé par Julie Savelli. Rencontre autour de son parcours.

L’Intime et le Politique retrace votre carrière de cinéaste en mêlant essais critiques, documents de travail, interviews de vous et de plusieurs de vos collaborateurs… Qui a eu l’idée de ce recueil, publié chez De L’Incidence Éditeur ?

L’idée est venue de Julie Savelli, enseignante à Montpellier, qui avait animé une table ronde autour de mes films dans sa ville pour Canopée, une association qui s’occupe de fournir différents outils aux enseignants. J’avais apprécié la pertinence de ses interventions et nous nous sommes très bien entendues. Quelques mois plus tard, elle m’a proposé de mettre en œuvre ce livre. Et j’ai immédiatement accepté.

Comment cet ouvrage s’est-il construit ?

Julie en a vraiment été la maîtresse d’œuvre. Elle avait réalisé plusieurs interviews de moi, à chaque fois sur des sujets très précis. Au fil du temps, elle a donc travaillé à se familiariser avec mon travail. De mon côté, je lui ai ouvert mes archives – les scénarios bien sûr, mais aussi tout le travail préparatoire que j’ai l’habitude de faire pour chaque film – et ce projet a été l’occasion pour moi de tout un bilan, riche en souvenirs oubliés qui sont remontés à la surface.

Quels effets cela procure-t-il de se replonger ainsi dans son parcours ?

Ça a été aussi remuant que bénéfique. La première chose qui m’a frappée est de ne pas avoir vu le temps passer. La photo de couverture a été prise par Jacques Gaillard quand je réalisais Chronique d’une banlieue ordinaire. Je l’avais totalement oubliée. Ce qui me frappe est de la voir autant empreinte de joie. Ça m’a permis de me souvenir à quel point ce tournage – dont je n’avais gardé en mémoire que les moments difficiles – avait été heureux. Plonger dans ses souvenirs fait aussi remonter à la surface pas mal de regrets sur les occasions manquées, les frottements, les incompréhensions, les moments où je ne suis pas allée assez loin… Mais grâce au travail de Julie, j’ai pu aussi prendre du recul et m’apercevoir que j’avais fait quelque chose de tout ça. J’aurais pu faire plus et mieux évidemment, mais un chemin a bien été tracé.

Le livre est riche d’analyses sur vos films. Lisez-vous les critiques et ont-elles un impact sur votre travail ?

J’essaie de ne pas trop les lire au moment de la sortie car ça me touche forcément. Après coup, par contre, ça m’intéresse. Mais ce que je lis est souvent en deçà de ce que je pense : des choses bien pires ! (Rires.)

Quand on essaie de créer quelque chose, il faut le faire au-delà du jugement, sans quoi on a les ailes coupées. « Se tromper, se tromper encore, se tromper mieux », pourrait être ma devise.

Dans l’une des interviews, Julie Savelli évoque le mot « inclassable » pour vous caractériser et vous répondez « j’espère incassable ». C’est pour souligner qu’on a trop tendance à mettre les gens dans des cases mais qu’on n’y arrive pas avec votre parcours, entre fictions et documentaires qui parlent aussi bien des banlieues françaises que de l’Algérie ?

Oui, car je ne me sens pas du tout inclassable. Le fait de faire des choses différentes me paraît en effet très banal, très proche de ce qu’on fait tous dans nos vies. Ce qui me paraîtrait bizarre serait de me répéter.

Le titre du livre, L’Intime et la Politique, paraît, lui, une parfaite définition de votre travail…

Oui. Ces deux notions ont été présentes dès l’enfance. Un événement politique – la guerre d’Algérie et le départ contraint de mes parents pour la France en 1962 – a impacté mon intimité d’enfant…

Pour rester dans cette idée, quand vous passez deux fois le concours de l’IDHEC avant de l’intégrer en 1978, vous choisissez de traiter deux sujets très politiques : le quotidien d’une cité puis celui de l’hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais où vous aviez travaillé l’année précédente…

Vous avez raison, mais cela correspond aussi à cette fin des années 70 où les étudiants avaient une conscience politique très forte à une période où on sentait que l’on pouvait changer la société en profondeur.

Dans L’Intime et le Politique, vous revenez aussi sur la naissance de votre envie de cinéma : la découverte du film d’Ingmar Bergman, Cris et Chuchotements

Ce moment n’a jamais quitté ma mémoire. C’était comme une scène de film. Quand je sors du cinéma, il pleut, il n’y a pas grand monde dehors et je viens de vivre comme une illumination. La même que quelques années plus tôt devant les films de Charlie Chaplin. C’est toujours difficile de raconter avec précision l’impact du cinéma dans sa psyché. Se retrouver plongé dans un film avec lequel on ressent une incroyable intimité constitue une sensation extraordinaire.

Vous dîtes aussi « être une femme et vouloir devenir réalisatrice, être de cette origine sociale et vouloir devenir réalisatrice, il y a quelque chose de l’ordre de la transgression… »

L’effet bénéfique du livre de Julie est de me dire que j’y suis un peu arrivée, avec un chemin peuplé de réussites et d’échecs. Il y a beaucoup de « non » dans la vie d’un réalisateur. Mais toutes ces pierres finissent par former une route. Votre route. Alors qu’au départ, ça me paraissait loin d’être simplement possible. Je n’avais pas d’exemple à suivre donc aucune vision du chemin à emprunter. Mais j’ai eu la chance d’être portée par l’époque, en phase avec la société d’alors. Ce que j’ai fait à ce moment-là était donc possible. Encore plus qu’ailleurs, dans le cinéma, les artistes ne sont pas seuls. Il faut l’apport d’autres pour arriver à faire vos films.

Et puis il arrive qu’un chemin croise celui d’un alter ego. C’est le cas pour vous avec Maryline Canto. Comment vous êtes-vous rencontrées ?

Je peux tenter des explications : Maryline est née en Algérie comme moi, sa mère a travaillé dans un magasin de vêtements comme la mienne… Je ne le sais évidemment pas quand je la découvre dans Grand Bonheur, le film d’Hervé Le Roux. Mais, immédiatement, j’ai un coup de foudre. Je ressens le désir profond de tourner avec elle car je trouve qu’elle a une façon de jouer extrêmement vivante. Comme si elle ne jouait pas. Et ce n’est qu’après coup que je m’aperçois de cette intimité très forte dans notre histoire commune. Le mot alter ego est absolument juste. Et j’espère pouvoir continuer notre collaboration.

Justement quels sont vos projets ?

J’ai la chance, malgré la période, de vivre une espèce de floraison. J’évoque d’ailleurs, à travers des documents de préparation, deux de ces projets dans L’Intime et le Politique : Le Cinquième Port de la Jetée – une idée née du fait qu’un de mes cousins s’est reconnu avec mon oncle et ma tante dans une des photos du film de Chris Marker – et Darius, en cours d’écriture. Depuis la fin du livre, un autre projet s’est invité. Une histoire autour de la broderie, dont le titre provisoire est Le Club. Je retrouverai Yolande Moreau et y dirigerai pour la première fois Hélène Vincent. Le Club m’a été inspiré par ma mère qui fait de la broderie et par les broderies féministes qui connaissent un nouvel engouement en ce moment. Cela fait quatre ans que je l’écris et ce projet vit actuellement un coup d’accélérateur. Je me suis même lancée dans une exposition, chez moi, avec dix brodeuses de Montreuil. Je suis donc extrêmement occupée et je m’en réjouis !

L’Intime et le Politique – De L’Incidence Éditeur