« En nous » : comment Juliette Binoche a transformé des archives personnelles en premier long métrage

« En nous » : comment Juliette Binoche a transformé des archives personnelles en premier long métrage

« En nous » réalisé par Juliette Binoche
« En nous » réalisé par Juliette Binoche Miao Productions

En se basant sur des images tournées près de vingt ans plus tôt pendant la création du spectacle In-I, Juliette Binoche réalise son premier film, En nous. Le producteur Sébastien de Fonseca raconte les coulisses de ce documentaire intime.


Avant d’être un film, En nous est d’abord l’histoire d’un spectacle. En 2007, Juliette Binoche et Akram Khan imaginent In-I, une création scénique à deux corps et deux voix : la comédienne s’aventure vers la danse, tandis que le chorégraphe et interprète britannique explore le jeu. Le spectacle mêle théâtre, danse et récit intime autour d’une relation, de ses élans et de ses fractures.

Avec En nous, Juliette Binoche signe aujourd’hui un film sur la fabrique même de cette création. Son documentaire, construit à partir d’archives tournées par Marion Stalens pendant les répétitions et les représentations, suit In-I depuis la naissance du projet jusqu’à sa forme finale. Le long métrage mêle immersion documentaire et captation restaurée du spectacle, pour montrer autant l’œuvre achevée que le chemin fragile, physique et parfois conflictuel qui l’a rendue possible.

Pour le producteur Sébastien de Fonseca, l'aventure commence de manière très personnelle. « Juliette et moi, avons une histoire un petit peu particulière, puisqu'il se trouve que j'ai découvert il y a quelques années que nous étions frères et sœurs », raconte-t-il. Producteur sur le point de quitter le métier, il n'a d'abord aucune intention de se lancer dans un nouveau projet. « Je lui ai dit : non, c'est fini, il faut arrêter de m'embêter avec ça, je ne veux plus du tout être producteur. » Mais l'idée d'un film ensemble continue de mûrir.

Des archives dormantes à un projet de cinéma

À l'origine du documentaire se trouvent les images tournées en 2007 par Marion Stalens, réalisatrice et demi-sœur de Juliette Binoche. Celle-ci avait suivi pendant plusieurs mois la création de In-I, spectacle conçu avec le chorégraphe et danseur Akram Khan. « Marion avait réalisé un documentaire sur la création du spectacle. Mais elle disait aussi : ‘J'ai énormément de rushs, c'est hyper intéressant et je n'ai pas pu les exploiter.’ »

Pendant les répétitions, la caméra a accompagné les artistes durant près de quarante jours. À cela s'ajoutent les captations des dernières représentations du spectacle, filmées selon un dispositif imaginé par Juliette Binoche elle-même. « Elle avait demandé à Marion de filmer les sept dernières représentations parce qu'elle souhaitait monter une captation à partir de plusieurs prises. » Le matériau est immense. Répétitions, entretiens, échanges entre les artistes, captations de scène : autant d'éléments qui ouvrent de multiples pistes narratives. « Le film aurait pu partir dans beaucoup de directions différentes parce qu'il y avait beaucoup de choses à raconter. »

« En nous » réalisé par Juliette Binoche
« En nous » réalisé par Juliette Binoche Miao Productions

Un film sans scénario

Contrairement à de nombreux documentaires, En nous ne s'est pas construit à partir d'une écriture préalable. « Je lui ai dit qu’il me fallait un scénario », raconte Sébastien de Fonseca. « Juliette m'a tout de suite répondu : ‘Non, je veux trouver le film au montage’. » Le projet démarre donc presque à l'aveugle. Avant même de savoir exactement ce que contiennent les archives, l'équipe décide de se plonger dans les images.

Une monteuse rejoint rapidement l'aventure : Sophie Brunet. Rencontre étonnante, puisque Juliette Binoche l’avait incarnée dans la mini-série The Staircase sortie en 2022 sur HBO Max, inspirée d’une histoire vraie à laquelle la monteuse française a pris part. « Nous sommes partis en montage avec Sophie. Il a d'abord fallu faire un énorme travail sur les rushs », confie le producteur. Car les images n'ont rien des fichiers numériques actuels : elles sont enregistrées sur des cassettes DV et HDV datant de 2007. 

Cette phase d'exploration devient peu à peu une phase d'écriture. À mesure que les images sont visionnées et assemblées, le film révèle son véritable sujet. « C'est au fur et à mesure du montage que Juliette a trouvé l'axe qu'elle voulait tenir. » Au-delà du spectacle lui-même, les mécanismes de la création s'imposent progressivement comme le cœur du projet.

Restaurer le spectacle

Le documentaire comporte également une dimension singulière : une large partie du spectacle In-I est visible à l'écran. Or, les images tournées en 2007 nécessitent un travail considérable de restauration. « Pour que ce soit qualitatif au son et à l'image, il fallait tout refaire. Nous avons réenregistré tous les pas, quasiment toutes les voix. Nous sommes repartis des bandes de musique originales. »

Le travail ne concerne pas uniquement le son. Les images sont également retravaillées et intégrées à un ensemble mêlant documentaire, captation et effets visuels. De nombreux spécialistes interviennent tout au long de la post-production : montage image, montage son, mixage, étalonnage et effets spéciaux. « Nous avons travaillé avec des techniciens incroyables à toutes les étapes. »

Trouver la bonne forme

Longtemps, l'équipe imagine deux œuvres distinctes : d'un côté le documentaire, de l'autre la captation du spectacle. Mais cette séparation finit par montrer ses limites. L'arrivée de mk2 marque alors un tournant décisif, confie Sébastien de Fonseca : « Nathanaël Karmitz nous a dit : il ne faut pas deux films, il faut un film avec deux parties. »

Juliette Binoche cherche alors comment faire dialoguer ces deux dimensions. « Elle a trouvé quelque chose d'assez magique qui fait qu'on passe presque sans s'en apercevoir du documentaire à la captation. Nous organisions des projections presque toutes les semaines pour essayer de voir le rendu sur grand écran. »

Le film continue d'évoluer jusque dans les festivals. Présentée au Festival international du film de Saint-Sébastien dans une version de 2h30, l'œuvre est encore retravaillée après sa projection. Juliette Binoche retourne au montage et coupe près d'une demi-heure. « Nous avons terminé fin mars pour un film qui avait déjà fait vingt-cinq festivals », explique le producteur.

« En nous » réalisé par Juliette Binoche
« En nous » réalisé par Juliette Binoche Miao Productions

Un financement atypique

Le financement du projet reflète lui aussi son caractère singulier. Le premier soutien arrive grâce à une rencontre avec la productrice Solène Léger et le philanthrope Ola Ström. Mais contrairement à la plupart des productions françaises, le film se développe d'abord sans financement traditionnel : « Nous faisions de la recherche de financement en parallèle du montage. Nous nous sommes lancés avec un financement qui ne couvrait pas tout le film et sans aucune certitude de réussir à le boucler. Finalement, dans le montage financier du film, il n'y a que des investisseurs privés ou des mécènes. » Selon Sébastien de Fonseca, ces partenaires ont été attirés par la nature même du projet : « Tous ceux qui ont investi sont des gens dont l'objectif est de soutenir la création, qui est le but et l’inspiration du film. »

Accompagner une première réalisation

Si Juliette Binoche possède une immense expérience devant la caméra, En nous constitue sa première réalisation. Le rôle du producteur consiste alors avant tout à créer les conditions nécessaires à cette découverte. « L'idée, c'était vraiment d'être là pour la soutenir et l'accompagner. » Plutôt que d'imposer des limites, Sébastien de Fonseca cherche des solutions : « Je crois que je n'ai jamais dit : ‘Ce n'est pas possible.’ J'ai dit : ‘On va trouver une solution.’ »

Si le tournage appartenait au passé, c'est surtout en post-production que Juliette Binoche s'est véritablement révélée réalisatrice. Pour le producteur, l'expérience a été déterminante : « Je pense qu'elle a découvert beaucoup de choses sur la réalisation, notamment tout le travail en post-production. » Montage, son, étalonnage, effets visuels : chaque étape devient un terrain d'expérimentation : « Le travail du son l'a passionnée, le travail d'étalonnage aussi. » L'équipe collabore notamment avec le laboratoire Ike No Koi pour les effets visuels et la restauration des images.

L’expérience semble avoir confirmé les envies de réalisation de Juliette Binoche. « Elle me l'avait dit dès notre rencontre : ‘Je pense qu'à un moment donné, je vais réaliser des films.’ Aujourd'hui, je pense qu'elle est prête pour la fiction. » confirme le producteur. « En nous est la première œuvre produite par Miao Productions, la société de Juliette Binoche, mais sûrement pas la dernière. » 

 

EN NOUS

Affiche de « EN NOUS »
En nous Ad Vitam

Réalisation : Juliette Binoche
Production : Miao Productions
Coproduction : Yggdrasil, Léger Production
Distribution : Ad Vitam
Ventes internationales : MK2
Sortie le 3 juin 2026