Comment est née l'idée de ce film ?
Jules David : Tout commence en 2019, lorsque Joël Akafou se rend au Burkina Faso avec un projet de fiction. En recherche d’une actrice, il y rencontre Josiane, dite Maman Jo. Si elle se révèle malheureusement peu à l’aise devant la caméra, elle reste aux côtés du cinéaste alors qu’il se met en quête d’une nouvelle comédienne. C’est là qu’ils commencent à échanger sur leur histoire, et partagent alors leurs souvenirs sur les événements traumatisants des années 2002 et du début des années 2010. Maman Jo lui révèle alors qu’elle a entamé un travail de justice transitionnelle, mais qu’elle rencontre beaucoup de difficultés. Pour Joël, c’est la révélation : Maman Jo ne sera pas l’actrice de sa fiction, mais le sujet de son nouveau documentaire. En 2019, il se rend dans son village, à Ziglo, pour voir comment elle opère, et c’est là que le film commence à germer. Malgré le soutien de premiers producteurs, le sujet reste épidermique et très politique et ils ne parviennent pas à réunir de financement, laissant donc le projet de côté.
C’est à cette période que vous vous rencontrez ?
Oui, à la fin de l’année 2021, à l’occasion d’une projection parisienne de son documentaire Traverser (Grand Prix au Festival de Belfort et présenté dans la section Forum à la Berlinale 2020). Je suis alors associé avec Hélène Badinter chez Ladybirds Films, dont la ligne éditoriale est très politique, et je fonde en parallèle L’Œil Vif Productions, à la suite de mon déménagement à Toulouse. Le courant passe bien avec Joël, dont je connaissais le travail, et il me parle de son nouveau projet. La lecture du scénario révèle rapidement le potentiel, avec ce sujet très fort autour du pardon, raconté à travers le point de vue affirmé d’un cinéaste aux idées de mise en scène fortes. C’est tout ce qu’on recherche en tant que producteur. Nous décidons alors de collaborer, en ayant conscience qu’il faut prendre un peu de recul pour mieux avancer.
À ce moment, où en est la production du film ?
Joël Akafou est engagé comme coproducteur avec sa société ivoirienne Les Films du continent (aux côtés de Chimène Nahi Doukpe et Laurent Bitty). D’emblée, nous nous accordons sur le fait qu’elle restera majoritaire, peu importe l’apport financier. Ensemble, nous obtenons de premières aides à l’écriture et au développement en 2022-2023, qui permettent d’avancer sur le scénario, puis nous nous interrogeons sur le format du film : pour l’audiovisuel ou le cinéma ? TV5 Monde via un préachat d’un 52 minutes et Lyon Capitale TV en préachat et coproduction de la version longue acceptent alors de rejoindre le projet, nous permettant de débloquer des aides des collectivités où je suis implanté, en l’occurrence la métropole de Toulouse et la Région Occitanie. Fort d’un dossier complet finalisé avec les conseils de Caroline Pochon, collaboratrice à l’écriture, nous obtenons l’appui du CNC via le Fonds de soutien audiovisuel (FSA). Au global, Ladybirds Films et L’Œil Vif Productions ont réuni 80 % du financement du film.
Outre la société ivoirienne, le documentaire est également coproduit par le Burkina Faso…
Intégré à la promotion 2023 du programme Eurodoc, je fais la rencontre de Mamounata Nikiema, productrice burkinabè. Le sujet du film reste très actuel, puisque les blessures sont toujours vives et que la situation reste politiquement complexe entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. Avec Les Films du Continent, cela nous est apparu comme une évidence d’avoir une présence burkinabè à nos côtés, d’un point de vue politique, humain et éthique. Comme elle est arrivée tard dans l’aventure, Mamounata a pu partager ses observations sur le montage mais surtout orchestrer la première mondiale du film au Fespaco, le prestigieux Festival panafricain de cinéma et de télévision organisé dans la capitale burkinabè, Ouagadougou. Pour l’anecdote, nous pensions réunir davantage de financements en Afrique, et c’est seulement la sélection au Fespaco 2025, où le film a décroché l’Etalon de bronze de Yennenga dans la catégorie « documentaire international », qui a permis de débloquer les derniers financements.
Comment s’est déroulé le tournage ?
Les prises de vue se sont étalées entre 2019 et 2024 en Côte d’Ivoire, même si la majeure partie filmée avant 2022 a surtout servi de repérage. Si les femmes se sont montrées enclines à raconter leur histoire, les hommes étaient plus hésitants. Mais Maman Jo est connue de tous au village, c’est une femme puissante qui a pu servir d'intermédiaire. Il y a tout de même eu des moments délicats, notamment en 2024, où des opposants à la démarche de Maman Jo ont abattu plusieurs de ses animaux, illustrant la tension persistante sur place. Pour le reste, le tournage s’est très bien déroulé, et la confiance que j’avais en nos partenaires sur place ne m’a jamais fait ressentir une distance alors que je n’y étais pas physiquement. Enfin, pour le côté cocasse, Joël Akafou ne parlait pas les langues du village, donc il a vraiment tourné sans vraiment savoir ce qui se disait ! Mais c’est un cinéaste de l’instinct et il a su capturer l’émotion. Autant sur le plan du financement le dossier était éprouvant, autant sur l’aspect créatif j’avais conscience d’avoir un grand réalisateur.

Quelles ont été les étapes du montage, pour lequel vous avez collaboré avec Rodolphe Molla ?
Nous avons réalisé la post-production en France : outre le fait qu’il soit venu s’y installer, Joël a pu avoir à sa disposition une grande variété d’équipements et de compétences. Par ailleurs, il connaissait déjà Rodolphe Molla, qui a débuté sa carrière aux côtés d’Andrée Davanture, monteuse phare du cinéma africain francophone décédée en 2014. Outre sa grande expérience –monteur, entre autres, de Freda de Gessica Généus (2020) et H6 de Ye Ye (2021) présentés au Festival de Cannes–, Rodolphe sait être à l’écoute du cinéaste, s’adapter et commenter ses ajustements. Avec Joël, ils ont réussi à recréer la narration du film, puisque la première mouture, dans l’ordre chronologique des rushes, ne servait pas la dramaturgie de l’histoire. Cela a représenté un véritable enjeu de reconstruire un récit où l’on comprend tout de même qu’il s’étale sur plusieurs années.
C’est aussi en post-production que cette aventure internationale a pris tout son sens…
Effectivement, pendant le montage, Joël et Rodolphe ont été épaulés par Martial Hangui, assistant à la réalisation sur le film et originaire de Côte d’Ivoire. Il est venu au labo French Kiss à Montpellier pendant la fabrication, où il a pu apprendre aux côtés de Rodolphe. C’était un échange interculturel très intéressant qui s’est également incarné par la présence de Marius Bolou, technicien lors du tournage, qui a accompagné le mixage et le montage son, réalisés au studio Cercle Rouge, afin d’apporter au film de la densité sonore et d’accroître sa crédibilité. De fait, Loin de moi la colère se retrouve avec un montage et un mixage cinéma, alors même qu’il était pensé initialement pour l’audiovisuel.
Justement, comment est finalement apparue l’opportunité d’une sortie en salles ?
La sélection du film à Cinéma du réel en 2025, où il obtient le Prix des Jeunes Ciné+, en plus du Prix des Bibliothèques, permet de débloquer un préachat de Ciné+ mais aussi une dotation de 15 000 € pour le potentiel distributeur français. Sans cela, le film ne serait sans doute jamais sorti au cinéma, car accompagner un documentaire africain en salles n’est pas sans risque et les discussions n’avançaient pas. In fine, le prix a rassuré et, grâce à notre écosystème et au CNC, le film a pu prétendre et obtenir l’Aide à la distribution, lui assurant une visibilité sur une pluralité d’écrans devant un public varié. Après plusieurs échanges, nous avons choisi Les Films des deux rives, qui a eu un coup de cœur pour le projet et nous permet de concrétiser l’envie mutuelle que nous avions de nouer une collaboration locale, le distributeur étant aussi basé à Toulouse. C’est la preuve que nous pouvons produire et accompagner des œuvres internationales en dehors de Paris.
Avez-vous déjà un prochain projet avec Joël Akafou ?
Après la riche aventure de Loin de moi la colère -par ailleurs récompensé du Nisa d’or du meilleur documentaire, l’équivalent ivoirien des César-, Joël est actuellement en phase d’écriture de son premier long métrage de fiction que j’aurai le plaisir d’accompagner. Cela s’inscrit totalement dans la dynamique de L’Œil Vif Productions : travailler avec le réel et l’engagement politique, à travers la production d’œuvres allant du documentaire de création à la fiction de genre.
LOIN DE MOI LA COLÈRE
Réalisation et scénario : Joël Akafou
Production : Les Films du Continent, Ladybirds Films
Coproduction : Pilumpiku Productions, L’Oeil Vif Productions, Lyon Capitale TV
Distribution : Les Films des deux rives
Sortie le 3 juin 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Aide à la préparation automatique 2022, Aide sélective à la production 2024