« Pour moi, le cinéma commence avec la musique de film » : entretien avec le réalisateur Valentin Paoli

« Pour moi, le cinéma commence avec la musique de film » : entretien avec le réalisateur Valentin Paoli

15 juin 2026
Cinéma
« La Baleine et le musicien » réalisé par Valentin Paoli
« La Baleine et le musicien » réalisé par Valentin Paoli Valdés

Avec La Baleine et le musicien, Valentin Paoli livre un premier long métrage documentaire consacré à la rencontre entre le musicien Rone et des cétacés au large de la Réunion. Le réalisateur nous parle de musique, de son, d'océan et d'écologie.


La Baleine et le musicien est le premier long métrage documentaire de Valentin Paoli, déjà auteur de deux courts métrages (dont Un Loup pour l’Homme, tourné dans les Alpes). Le réalisateur raconte le tournage et décrypte son travail sur la musique du long métrage avec Rone, lauréat du César de la Meilleure musique originale pour sa partition de La Nuit venue (2019) de Frédéric Farrucci et compositeur de la bande originale des Olympiades (2021) de Jacques Audiard.

La Baleine et le musicien est-il un documentaire sur les baleines, ou sur Rone ?

Valentin Paoli : Le film découle de ma rencontre avec Erwan (NDLR : prénom « civil » de Rone) : nous nous sommes trouvés des points communs comme la tendresse, l'émerveillement, une vraie pudeur en public... Lui et moi sommes assez mal à l'aise en société, ce qui est assez extraordinaire. Et nous nous sommes dit qu'un musicien qui souhaite parler à une baleine, cela ressemble à une fable. Mais une fable d'aventure, très musicale... C'est plus qu'un film sur les baleines ou sur la création musicale. Nous voulions explorer quelque chose de beaucoup plus profond. L'objectif était de faire un film de cinéma : non seulement pour une question d'image évidemment, mais surtout pour donner à la musique et au son du film la dimension qu'ils méritent. Il y a une véritable atmosphère de cinéma sonore.

L'Aide à la création de musiques originales du CNC permet de se confronter aux standards du métier, à ce qui est attendu de vous en tant qu'auteur et réalisateur.

À l'arrivée, le film est aussi le making-of du nouvel album de Rone ?

Oui, l'album Megaptera, qui est sorti la semaine dernière : et ces deux objets -le film et l'album- se répondent de façon très intéressante, l'un utilisant les matériaux de l'autre, et vice-versa. Par exemple, Erwan a utilisé les chants de baleine enregistrés pendant notre expédition, tandis que le film utilise la musique qu'il composait en direct sur le bateau…

Le film s'ouvre sur un concert de Rone, mis visuellement en parallèle avec les profondeurs de l'océan : d'où est venue cette idée, très forte ?

La première séquence du film vient plus d'une technique d'écriture du récit. Il fallait un plan d’ouverture qui accroche l'œil dès le départ, sur lequel la musique puisse prendre tout son sens. L'un des premiers plans est le même que le tout dernier, pour clore visuellement et musicalement l'histoire. J'ai aimé mélanger ces plans aquatiques avec le début d'une chanson de Rone. Cela permet de le voir en plein concert, dans toute sa dimension scénique, pour contraster avec ce que l'on montre de lui ensuite. C'est une archive d'un concert à l'Olympia d'il y a quelques années. Comme nous le disons  au début du film, Rone ne fait plus énormément de concerts, il avait un peu levé le pied... Nous l’avions filmé lors d'un concert à Lille avec l'orchestre philharmonique, mais le public était assis, l'ambiance n'était pas la même : nous voulions une ambiance de folie, avec des gens debout. Un concert, c'est une vraie communion. J'adore le principe d'entendre des morceaux « uniques », qui n'appartiennent qu'à ce moment-là, à celui du concert.

Où avez-vous tourné ?

Des règles très précises existent pour pouvoir approcher les baleines. À La Réunion, il y a une zone protégée qui n'appartient qu'aux baleines, dans laquelle il est interdit de les approcher. Et il y a des « spots » où cela est possible, là où il y a le plus de touristes. Nous avons fait le choix plus éthique d'aller tourner dans un endroit où il n'y a rien en théorie. Mais quelques-unes ont eu la curiosité de venir nous voir.

Quelle a été la plus grande difficulté du tournage en mer, surtout concernant la prise de son ?

Nous avons pu effacer le mouvement du bateau au montage, mais nous avons conservé celui au début pour montrer la déstabilisation d'Erwan en mer au début de son périple. Nous ne pouvons pas reproduire ça en tournant au port... Les écoutes de baleine ont été délicates à tourner : il faut attendre le calme le plus plat possible pour immerger le micro, afin que le câble ne heurte pas la coque du bateau, par exemple. Il y a eu quelques jours où nous ne pouvions pas sortir du bateau à cause du vent, donc nous étions dans l'impossibilité de filmer ou d'enregistrer. Nous étions une petite équipe technique de « couteaux suisses », capables de passer d'un poste à l'autre, soit dix personnes en comptant l'équipage du voilier.

« La Baleine et le musicien » réalisé par Valentin Paoli
« La Baleine et le musicien » réalisé par Valentin Paoli Valdés

Quelle est votre relation à la musique de film ?

Pour moi, le cinéma commence avec la musique de film ! J'écris en musique, les playlists sont mes premières idées d'écriture. Je construis à partir de ces chansons. Après, ce qu'on imagine se confronte au réel du film : nous ne savions pas quelles chansons Erwan allait composer pour le film à partir de son expérience... Donc je me suis fondé sur ses travaux antérieurs. Nous avons beaucoup joué sur la différence entre musique intradiégétique et extradiégétique, entre la musique qui se passe dans la scène et celle qui est ajoutée à l’écran. Cela illustre la réflexion intérieure de Rone, dans la mesure où nous sommes dans sa tête à l'aide de la voix off... La musique qu'il est en train de composer et de jouer face à l'océan devient une musique « off ». C'est la clef de l'écriture filmique de La Baleine et le musicien.

Nous jouons sur l'attente, et la majesté qu'elle produit.

Quelles étaient vos références musicales avant de tourner ?

Par-dessus tout, la série de notes de Rencontres du troisième type (Steven Spielberg, 1977) par John Williams. Toutes proportions gardées, nous sommes dans le même registre : la rencontre avec la baleine est comme la découverte de l'OVNI dans le film. Nous avons peu de plans de baleines, et la plupart sont des images d'archives pour ne pas avoir à les déranger : il fallait que la moindre apparition de « nos » animaux soient des images très fortes, comme celle de la baleine de face. Nous ne présentons pas les baleines comme des monstres mais comme des apparitions rares. Nous jouons sur l'attente, et la majesté qu'elle produit. Nous ne pouvions pas « créer » la rencontre. Nous étions accompagnés par une équipe scientifique, mais la chance joue un rôle crucial…

« La Baleine et le musicien » réalisé par Valentin Paoli
« La Baleine et le musicien » réalisé par Valentin Paoli Valdés

Au-delà de la musique, diriez-vous que c’est aussi un film écologique ?

Au fond, tout l'enjeu du film est écologique : il s’agit de montrer à quel point cette rencontre entre un musicien et une baleine reste un moment unique. Il ne faut pas aller en mer, mettre du son à fond et espérer attirer ainsi un animal. Notre approche de la rencontre musicale était encadrée scientifiquement. Je pense que nous avons produit un film sur la rencontre : une rencontre entre Rone et la baleine, mais aussi entre Rone et le scientifique Olivier Adam. Au fond, nous n’apprendrons pas grand-chose sur la façon dont communiquent les baleines.

Votre film a bénéficié de l'Aide à la création de musiques originales, que pouvez-vous nous dire de ce soutien ?

Je veux dire que ce n'est pas un soutien, justement : c'est un vrai système, sain et vertueux. L'Aide à la création de musiques originales du CNC permet de se confronter aux standards du métier, à ce qui est attendu de vous en tant qu'auteur et réalisateur. Écrire un synopsis, une note d'intention, travailler son projet avec des producteurs... Le site donne également beaucoup de ressources indispensables pour les jeunes réalisateurs qui souhaitent se lancer.

 

LA BALEINE ET LE MUSICIEN

Affiche de « LA BALEINE ET LE MUSICIEN »
La Baleine et le musicien Jour2fête

Réalisation et scénario : Valentin Paoli
Production : Valdés, Borsalino Films
Distribution : Jour2fête
Ventes internationales : Logical Pictures International
Sortie le 17 juin 2026

Soutien sélectif du CNC : Aide à la création de musiques originales