Dans Gouffres et merveilles, Jean Boiron-Lajous prend la route avec Christine, son amie depuis plus de vingt ans, pour interroger les blessures laissées par leurs histoires familiales. Entre documentaire intime et road movie, le film fait de sa propre fabrication une partie du récit : Christine refuse progressivement d’être filmée dans son quotidien, le projet se transforme et le réalisateur finit lui-même par passer devant la caméra. Une forme mouvante, à l’image d’un film qui cherche moins à effacer les blessures qu’à raconter comment se construire avec elles.
Derrière cette aventure très personnelle se trouve aussi une collaboration au long cours entre le cinéaste et Les Alchimistes. Après Paroles de bandits (2019) et Hors service (2025), la société accompagne pour la troisième fois Jean Boiron-Lajous, cette fois en production et en distribution. Une fidélité qui permet de penser la sortie de Gouffres et merveilles dans la continuité des films précédents, mais aussi en s’appuyant sur son territoire de naissance : le Sud de la France.

Une collaboration construite film après film
L’histoire entre Jean Boiron-Lajous et Les Alchimistes commence à Marseille, autour du festival de premiers films documentaires La Première Fois, où le réalisateur avait mis en place un atelier destiné aux jeunes auteurs. Parmi les professionnels invités figurent des membres de l'équipe qui deviendra Les Alchimistes. Une relation se noue et, lorsque Paroles de bandits est en cours de montage, Jean Boiron-Lajous propose naturellement à Violaine Harchin de découvrir le film.
DOCKS 66, structure qui deviendra Les Alchimistes après sa fusion avec Ligne 7, est alors fortement spécialisée dans le documentaire de création. Pour Paroles de bandits, le distributeur imagine une sortie privilégiant les projections-débats plutôt qu’une multiplication des copies. Lancé en décembre 2019, le parcours du film est malheureusement interrompu quelques mois plus tard par la crise sanitaire.
La collaboration se poursuit avec Hors service en 2025, qui circule dans environ 130 salles, accompagné par le réalisateur lors d’une cinquantaine de ciné-débats. Cette expérience devient précieuse au moment de préparer Gouffres et merveilles : Les Alchimistes savent quelles salles ont déjà défendu le travail de Jean Boiron-Lajous, quels exploitants connaissent son cinéma et comment les spectateurs réagissent à ces rencontres.
Cette fois, la société intervient également en production, par l’intermédiaire de Loïs Rocque, à qui Jean Boiron-Lajous présente son projet. Le réalisateur filme alors son amie Christine depuis près de deux ans. Quelques semaines après une première rencontre, il se rend à Paris avec une sélection de trois heures de rushes : c’est le début d'une production qui va devoir accompagner un film encore largement en mouvement.
Produire un documentaire qui se transforme en se faisant
Car Gouffres et merveilles évolue avec ceux qu’il filme. Jean Boiron-Lajous avait commencé à suivre Christine dans son quotidien avant que celle-ci ne lui demande d'arrêter. Le projet revient alors vers son idée initiale : un road movie permettant justement de s'extraire de ce quotidien. Une autre transformation s'impose dans le même mouvement : le réalisateur, qui ne devait pas apparaître, entre à son tour dans le film.
Ces changements ne sont pas dissimulés au montage, mais deviennent au contraire une partie du dispositif. « Ce qui nous protège de nos histoires compliquées, c'est justement l'envie de raconter avec tous les artifices possibles, et du coup de s'amuser avec le cinéma », explique Jean Boiron-Lajous. La proposition faite à Christine de participer au film avait elle-même été filmée : la fabrication, les hésitations et les bifurcations deviennent ainsi des éléments du récit.
Cette liberté formelle doit néanmoins composer avec l'économie fragile du documentaire de création. « L'économie du documentaire d'auteur, c'est compliqué », rappelle Violaine Harchin, soulignant les concessions consenties par certains collaborateurs pour mener le projet à son terme. Le choix est également fait de produire Gouffres et merveilles dans un cadre audiovisuel. Jean Boiron-Lajous explique avoir accepté cette économie plus contrainte pour permettre au film d'avancer sans attendre plusieurs années d'éventuels financements cinéma. Le projet obtient plusieurs soutiens publics dont l’aide du Fonds de soutien audiovisuel (FSA), et l'appui d'une chaîne locale, Lyon Capitale TV, sur laquelle il a été diffusé.
Pour autant, produire le film ne signifiait pas automatiquement le distribuer. Tous les projets produits par Les Alchimistes ne connaissent pas de sortie en salles. C'est en découvrant une première version montée que Violaine Harchin décide de défendre celle-ci au cinéma, notamment pour sa forme. Après discussion avec la programmatrice Romane Segui, la décision est prise : « Son financement audiovisuel ne le rendait pas moins cinématographique » assure Violaine Harchin.

Faire de la séance un événement
Reste à faire venir le public vers un film abordant notamment les violences familiales et le suicide. Pour Les Alchimistes, l'enjeu est précisément de ne pas résumer Gouffres et merveilles à la gravité de ses sujets. Violaine Harchin insiste sur sa forme ludique et lumineuse, mais aussi sur la place centrale accordée à l'amitié et à la reconstruction : « On n'efface pas l'héritage, mais on fait avec, on compose avec, on bricole. »
L'autre levier est celui déjà utilisé sur les précédents films : transformer la projection en rencontre. Jean Boiron-Lajous peut accompagner certaines séances, mais Christine, des techniciens ou des associations peuvent également prendre le relais. L'accompagnement se pense donc en fonction des salles et des territoires.
Plutôt qu'une exposition massive concentrée sur la première semaine, Les Alchimistes travaillent ainsi sur le long terme, avec l'objectif de « faire exister le film comme il se doit sur le plus d'endroits possibles du territoire ».

Un film du Sud, mais pas seulement pour le Sud
Cette logique territoriale prend un sens particulier avec Gouffres et merveilles. Dès sa conception, Jean Boiron-Lajous voulait réaliser un road movie qui ne parte pas de Paris. Le trajet commence ainsi à Marseille avant de remonter vers la Drôme, une manière pour le cinéaste de déjouer un fonctionnement du cinéma français qu'il juge très « parisiano-centré ».
L'ancrage dépasse le récit. Une grande partie de la fabrication est elle-même liée aux territoires traversés : Jean Boiron-Lajous réside en partie dans la Drôme, où est également installé le monteur Xavier Sirven. Très tôt apparaît l'envie d'accompagner particulièrement le film en Drôme-Ardèche et autour de Marseille.
Le calendrier de sortie oblige toutefois à revoir le dispositif. Une tournée d'avant-premières est abandonnée face aux contraintes estivales : équipes réduites, fermetures de certains cinémas et public moins disponible. Les Alchimistes choisissent finalement une sortie juste après l'été, précédée d'une projection le 19 août aux États généraux du film documentaire à Lussas.
Un prévisionnement organisé par Écrans du Sud permet parallèlement de montrer le documentaire à plusieurs exploitants de la région. Marseille constitue naturellement un point d'ancrage, tout comme la Drôme, sans que la stratégie se limite à ces territoires. L'objectif reste de construire progressivement la carrière du film partout en France. Cette proximité facilite néanmoins l'accompagnement : Jean Boiron-Lajous, Christine ou les membres de l'équipe peuvent plus facilement participer aux rencontres, tandis que Les Alchimistes profitent de ces déplacements pour renforcer directement leurs liens avec les salles.
Avec Gouffres et merveilles, Les Alchimistes accompagnent désormais le troisième film de Jean Boiron-Lajous, une fidélité que Violaine Harchin décrit elle-même comme rare au sein de la structure. Elle ne garantit pas pour autant un quatrième projet commun : chacun tient à conserver sa liberté. Mais cette relation, construite film après film, offre aujourd'hui au documentaire un précieux point de départ. Sa sortie ne se joue pas seulement lors de sa première semaine : elle se construit projection après projection, rencontre après rencontre, territoire après territoire.
Soutien sélectif du CNC : Fonds de Soutien Audiovisuel
GOUFFRES ET MERVEILLES
Réalisation et scénario : Jean Boiron-Lajous
Production : Les Alchimistes
Coproduction : Lyon Capitale TV
Distribution : Les Alchimistes
Sortie le 2 septembre 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Fonds de soutien audiovisuel (FSA), Aide à l'édition vidéo (aide au programme 2026), Aide sélective à la distribution (aide au programme 2026)