« Justin le Juste » : le défi de reconstituer la Grande Guerre

« Justin le Juste » : le défi de reconstituer la Grande Guerre

19 septembre 2026
Cinéma
« Justin le Juste » réalisé par Eric Barbier
« Justin le Juste » réalisé par Eric Barbier Julien Panie / SND / Vertigo

Adapté du roman de Jean-Marc Pompougnac (éd. La Table Ronde), Justin le Juste d’Éric Barbier met en scène un paysan naïf et bienveillant (Alban Ivanov) plongé dans les horreurs de la Première Guerre mondiale. Laurence Esnault, cheffe costumière, et Pierre Renson, chef décorateur, reviennent sur leur travail pour reconstituer cette période historique.


« C’est le privilège de ce métier : se voir offrir la possibilité de recréer un univers. » La perspective offerte par le réalisateur Éric Barbier, avec lequel il a collaboré sur de nombreux films, permet à Pierre Renson de « rendre hommage à mes grands-parents, soldats en 1914-1918, l’un d’eux ayant été photographe dans le Boyau de la mort à Dixmude, en Belgique. Ses photos, imprimées sur du papier à cigarette, ont été utiles pour préparer le film ».

Si le chef décorateur confie garder une certaine distance avec les œuvres existantes sur le sujet, Laurence Esnault, responsable des costumes, explique avoir puisé son inspiration dans 1917 de Sam Mendes (2019), À l’Ouest rien de nouveau d’Edward Berger (2022) et surtout Requiem pour un massacre d’Elem Klimov (1985), pour « l'usure, la patine des costumes et des corps ».

 

Le souci du détail

Les premières lectures permettent d’analyser le scénario et de définir les besoins d’Éric Barbier, cinéaste « très investi et perfectionniste » de l’avis des deux professionnels, citant les nombreux échanges avec des techniciens militaires pour maîtriser le vocabulaire, les manœuvres et les détails d’un milieu aussi technique. De quoi favoriser certains ajustements : « Le film débutait en 1914, mais Éric Barbier ne souhaitait pas que les soldats français arborent l’uniforme rouge en vigueur. Pour respecter l’Histoire, le début du récit a été décalé », explique Laurence Esnault.

La cheffe costumière s’est notamment documentée au musée de la Grande Guerre et a pu visiter plusieurs sites militaires dans l’Est de la France. « C’est le tournage où j’ai utilisé le plus de costumes ! Il fallait constituer un stock suffisant pour répondre aux nombreux personnages et faire face aux imprévus. » Vareuses, pantalons, casques, gourdes… : l’attirail des soldats a été loué en quantité importante auprès de structures françaises et espagnoles pour les uniformes « bleu horizon » des Poilus. « Comme il y a peu de costumes allemands en France, nous avons sollicité Hero, en Pologne, qui avait fourni la production de 1917. Ils ont été d’une aide précieuse ».

Certains détails des tenues militaires ont nécessité l’intervention de son équipe, notamment pour les pattes de col en feutre : « À l’époque, elles étaient façonnées à l’aide d’un emporte-pièce, mais, faute d’avoir les bons outils, nous avons opté pour une découpe au laser. Ensuite, le défi a été de les coudre sur chaque uniforme : toute l’équipe s’y est attelée, consacrant plus que son temps libre à la tâche. Heureusement, les soldats d’alors n’étaient pas des couturiers aguerris, tout n’était pas obligatoirement parfait. » Par souci de réalisme, Laurence Esnault confie avoir parfois argumenté avec son équipe face à la production qui suggérait, par économie et gain de temps, de remplacer les bandes molletières par de simples chaussettes. « Après des essais non concluants, j’ai obtenu gain de cause sur ces bandes, d’autant plus que mon équipe a développé une technique qui nous a permis d’éviter tout retard sur le tournage. »

« Justin le Juste » réalisé par Eric Barbier
« Justin le Juste » réalisé par Eric Barbier Julien Panie / SND / Vertigo

Patine, litres d’eau et boue : l’enjeu du champ de bataille

Cette attention portée aux détails impose de patiner les tenues, Éric Barbier redoutant de « faire un film trop propre ». « Nous devions éviter de faire trop costumé », note Laurence Esnault, évoquant le souvenir de son premier tournage comme assistante sur Van Gogh de Maurice Pialat (1991), où le cinéaste mouchait les figurants dès qu’ils avaient le malheur de manifester leur sentiment d’être déguisés.

Pour Justin le Juste, les nombreuses séquences sur le champ de bataille ont impliqué de salir les uniformes avec de la boue, l’équipe de Laurence Esnault intervenant alors dans les tranchées en bottes et salopettes. « Il fallait mouiller régulièrement les habits pour éviter l’effet croûte. Mais le plus éprouvant a été l’après, lorsqu’il a fallu, grâce à une armée de gratteurs, remettre à neuf les tenues et déteindre les chemises, avant de les retourner au loueur ! »

Un travail tout aussi colossal a été effectué par le département décors pour la reconstitution du champ de bataille. « Après plusieurs mois de recherche, nous avons appris que creuser à plus de 50 cm de profondeur imposait d’obtenir des autorisations. Puis, qu’il faut faire attention à ne pas mélanger les terres, arable et morte, qu’il faudra remettre dans le bon ordre lorsque tout serait rebouché », décrit Pierre Renson. Le chef décorateur explique que, faute de pluie dans la région depuis plusieurs semaines, « nous avons acheminé des réservoirs d’eau afin d’inonder le terrain pour faciliter la fabrication des tranchées ».

Dans la première scène de charge, les soldats traversent une zone avec plusieurs éléments enflammés : « En raison d’un budget limité, nous avons utilisé des tombereaux laissés à l’abandon autour du lieu de tournage ; nous savions qu’en les incendiant, cela fonctionnerait à l’écran ». Pierre Renson insiste alors sur l’utilité d’un storyboard, pour que « tout le monde comprenne le cheminement de Justin sur le champ de bataille » et qu’un maximum d’effets spéciaux puissent être réalisés sur place : « Il n’y a rien de plus triste que des séquences sur fond bleu ».

« Justin le Juste » réalisé par Eric Barbier
« Justin le Juste » réalisé par Eric Barbier Julien Panie / SND / Vertigo

Un village canon

Les décors civils, et principalement la commune où se déroule une grande partie du film, ont, eux aussi, exigé beaucoup de préparation et de repérages. Après avoir sillonné la France et imaginé un temps de poser ses caméras dans les Ardennes franco-belges, l’équipe porte son choix sur le village de Mailly-le-Château (Yonne), « une évidence ». Comme figée dans le temps, la mairie répond parfaitement aux besoins du scénario, offrant un environnement propice, entre absences de bâtiments modernes et parois décrépies.

Dans l’une des scènes où l’hôtel de ville est transpercé par un tir de canon, si les dégâts extérieurs ont été réalisés en VFX, à l’intérieur, « nous avons re-partitionné les pièces et construit un faux murs, avec le papier peint qui recouvrait un trou déjà fabriqué, nous permettant de gagner du temps sur le changement de décor. Il ne restait qu’à disposer des gravats pour renforcer l’effet de démolition. Même le vrai maire de la commune, lors de sa visite, a cru que nous avions détruit sa mairie ! »

À Mailly-le-Château, l’enjeu était aussi de taille pour l’équipe chargée des costumes, Laurence Esnault décrivant une organisation en trois pôles pour habiller les rôles principaux d’un côté, les militaires d’un autre et enfin les civils. Pour ces derniers, « nous n’avons pas été convaincus d’emblée par le rendu, que je trouvais trop chic et citadin. Nous nous sommes mis d'accord pour adopter un style plus modeste et paysan. »

Si la plupart des tenues, à l’instar de celles des soldats, a été louée, certaines ont dû être fabriquées, notamment le costume masculin d’Alexandra Lamy ainsi que des uniformes d’acteurs aux gabarits hors normes. Dans l’ensemble, de la préparation au dernier clap d’un tournage contenu en trente-huit jours, plus d’une douzaine de personnes aux costumes et environ soixante-dix aux décors ont contribué à cette reconstitution ambitieuse. « Nous sortons épuisés d’un film comme celui-ci, mais très fiers du travail accompli. »

JUSTIN LE JUSTE

Affiche de « JUSTIN LE JUSTE »
Justin le Juste SND

Réalisation et scénario : Eric Barbier
Production : Vertigo Productions
Distribution : SND – Groupe M6
Ventes internationales : SND – Groupe M6
Sortie le 23 septembre 2026