Comment Xilam explore les nouveaux territoires du cinéma d’animation français

Comment Xilam explore les nouveaux territoires du cinéma d’animation français

31 octobre 2026
Cinéma
« Le Mystère Lucy Lost » réalisé par Olivier Clert
« Le Mystère Lucy Lost » réalisé par Olivier Clert 2026 - Xilam Films / Xilam Animation

Avec Le Mystère Lucy Lost, réalisé par Olivier Clert, le studio Xilam réaffirme ses ambitions dans le long métrage d’animation d’auteur. Choix artistiques, innovations techniques, diversité des influences et enjeux économiques : le réalisateur ainsi que le producteur Marc du Pontavice reviennent sur la fabrication du film, les partis pris du studio et leur vision du secteur.


Tout commence en 2017, par une conversation autour de la littérature. Un artiste du studio Xilam recommande à Marc du Pontavice le roman Listen to the Moon de Michael Morpurgo. Le producteur découvre une histoire qui le bouleverse : « J’ai dévoré le livre. Il contient à la fois des messages importants, des sujets forts, et puis cela correspondait à un moment où je me disais que, quitte à faire du cinéma pour la famille, nous pouvions peut-être essayer de proposer aussi des sujets, disons, intenses. »

À cette époque, Xilam développe déjà J'ai perdu mon corps (2019) de Jérémy Clapin, dont le succès conforte le studio dans son ambition de produire des longs métrages d'auteur. Mais pendant plusieurs années, les différentes versions du scénario de Listen to the Moon, devenu Le Mystère Lucy Lost, ne parviennent pas à convaincre. Jusqu'à l'arrivée d'Olivier Clert, en 2022. Storyboardeur habitué aux productions internationales, celui-ci ne rejoint initialement pas le film pour le réaliser, mais pour travailler sur sa narration. Il propose finalement une réécriture qui prend davantage de libertés avec l'œuvre originale. « J’ai travaillé de mon côté, j'ai écrit plusieurs versions de l'histoire », raconte-t-il. C'est cette nouvelle approche qui débloque le projet.

« Le Mystère Lucy Lost » réalisé par Olivier Clert
« Le Mystère Lucy Lost » réalisé par Olivier Clert 2026 - Xilam Films / Xilam Animation

Une animation 2D entre tradition et innovation

Dès les premières étapes de conception, le choix de l'animation 2D s'impose. Pour Olivier Clert, le dessin possède une fragilité et une poésie particulièrement adaptées au récit. Nourri par les grands classiques de Disney, l'animation japonaise et les traditions européennes, le réalisateur souhaite retrouver une forme d'intemporalité. « Il y a encore une magie dans l'animation traditionnelle », souligne-t-il. Cette ambition artistique se heurte néanmoins aux contraintes de production : le film comporte près de 1800 plans, dont de nombreuses séquences maritimes particulièrement complexes à animer. Olivier Clert a en effet conçu son storyboard sans se limiter aux moyens techniques disponibles. Or, lorsqu'il faut passer à la fabrication, il apparaît qu’animer toutes les surfaces d'eau en 2D demanderait un travail considérable.

Plutôt que de supprimer une grande partie des séquences concernées, les équipes développent une solution hybride : un océan est généré en 3D, puis recouvert d'animations 2D afin de conserver la cohérence graphique du film. Certains plans, notamment ceux où les personnages interagissent directement avec l'eau, restent entièrement animés en deux dimensions. Autre expérimentation : le traitement de l'image sur pellicule. Pour atténuer l'aspect parfois trop net de l'animation numérique et mieux intégrer les personnages aux décors, le film est transféré sur pellicule 35mm, puis numérisé à nouveau. Ce procédé entraîne toutefois une perte d'informations sur certaines scènes particulièrement lumineuses, notamment celles comportant de la neige.

Les équipes chargées de cette dernière étape imaginent alors une solution : « Pourquoi ne pas superposer le numérique et la pellicule ? En réglant l'opacité, nous pouvions choisir plan par plan l'incidence de la pellicule. Cela permettait de contrôler exactement les accidents de la pellicule, le trait des personnages qui s'enfonce dans la lumière », explique Olivier Clert.

 

Xilam et sa fabrication collective

Pour donner vie à cette ambition, Xilam s'appuie sur une importante mobilisation artistique et technique. Selon les chiffres évoqués par la production, plus de 500 personnes ont participé au film, dont environ 300 dessinateurs. Une équipe conséquente, notamment pour respecter un calendrier particulièrement serré : la fabrication proprement dite s'est déroulée sur seulement dix-huit mois.

Cette rapidité a notamment été rendue possible par une préparation très avancée, Olivier Clert ayant déjà réalisé l'intégralité du storyboard avant l'arrivée des équipes d'animation. Cette vision précise a facilité l'organisation du travail entre les différents intervenants. Parmi eux figure Gao Shan, studio d'animation installé à La Réunion, auquel a été confiée une partie de l'animation représentant environ vingt minutes du long métrage. « Plus nous avancions, moins j'avais de scrupules à leur donner des scènes-clés », raconte le réalisateur. « Il y avait une telle confiance que c'était un plus. Qu'est-ce qui est suffisamment intéressant pour qu'ils puissent s'amuser ? Dans tous les cas, je savais que ça allait être bien fait. »

« Le Mystère Lucy Lost » réalisé par Olivier Clert
« Le Mystère Lucy Lost » réalisé par Olivier Clert 2026 - Xilam Films / Xilam Animation

Le défi du financement des longs métrages d'animation

Marc du Pontavice confie percevoir un intérêt croissant pour les films d'animation : « Nous sentons qu’il y a un appétit du public, des distributeurs. Tous les distributeurs indépendants ont envie d'avoir un film d'animation chaque année dans leur line-up. C'est plutôt très stimulant. Mais cela reste très compliqué à financer. » Selon ses estimations, les chaînes de télévision et les plateformes contribuent en moyenne à hauteur de 35 à 40% du budget des films en prises de vues réelles, contre 12 à 13% pour les longs métrages d'animation. Une situation qui incite les producteurs à rechercher d'autres sources de financement et à prendre davantage de risques.

Pour Le Mystère Lucy Lost, les ventes internationales, accompagnées par Goodfellas, ont constitué un apport significatif. Mais l'investissement des producteurs reste indispensable pour permettre à de tels projets de voir le jour. Marc du Pontavice rappelle notamment que J'ai perdu mon corps avait été financé à hauteur de 50 % sur fonds propres, un pari finalement récompensé par son succès.

Ces difficultés n'empêchent pas Xilam de poursuivre son développement dans le long métrage. Historiquement reconnu pour ses séries d'animation, le studio souhaite désormais installer une production régulière de films, avec l'objectif d'en livrer un par an. Plusieurs projets sont développés simultanément pour assurer cette continuité. Pour Marc du Pontavice, cette stratégie répond également aux transformations du secteur. Face à la concurrence des contenus numériques et à l'émergence de l'intelligence artificielle, le studio entend privilégier des œuvres plus singulières et ambitieuses. « Essayer d'aller là où l'IA n'est pas capable d'aller », résume le producteur.

« Le Mystère Lucy Lost » réalisé par Olivier Clert
« Le Mystère Lucy Lost » réalisé par Olivier Clert 2026 - Xilam Films / Xilam Animation

La diversité, force de l'animation française

Au-delà du parcours de Lucy Lost, c'est la singularité du cinéma d'animation hexagonal qui se dessine : « Les œuvres d'animation ont des logiques assez artisanales, très artistiques. Il n'y a pas un schéma unique de fabrication, de style, de design qui s'est imposé. » Pour Marc du Pontavice et Olivier Clert, cette diversité constitue une richesse essentielle : l'animation française puise aussi bien dans les traditions japonaises et américaines que dans la bande dessinée franco-belge ou les cinématographies d'Europe de l'Est.

Chaque cinéaste peut ainsi construire son propre langage visuel, sans devoir se conformer à une esthétique dominante. « C'est un vrai creuset d'influence. Chacun peut reprendre un peu ce qu'il souhaite », affirme Marc du Pontavice. « Nous avons tous une espèce d'appétit du cinéma général et du cinéma d'animation. Nous intégrons toutes ces choses qui nous ont marqués dans les films. Cela crée des œuvres un peu hybrides, avec une pluralité de propositions. »

Les deux professionnels soulignent également le rôle déterminant des écoles françaises d'animation : « Les écoles d'animation américaines, globalement, sont très axées sur la technique. En France, ce n'est pas le cas, mais il y a beaucoup d'écoles d'animation qui favorisent l'épanouissement artistique des animateurs et qui donnent de la place à ceux qui veulent créer leur vision », s'enthousiasme Olivier Clert. Il souligne également l'importance du court métrage, véritable laboratoire de formes et de récits.

Cette liberté se retrouve aujourd'hui dans les sujets abordés. « Il y a une sorte de désinhibition des créateurs d'animation qui se disent que nous pouvons raconter toutes les histoires que nous avons envie de raconter. Des sujets qui, normalement, sont traités par la prise de vue réelle. Nous ne sommes pas limités à la comédie, au fantastique, au merveilleux. C'est très ouvert », se réjouit Marc du Pontavice.

LE MYSTÈRE LUCY LOST

Affiche de « LE MYSTÈRE LUCY LOST »
Le Mystère Lucy Lost Le Pacte

Réalisation : Olivier Clert
Scénario : Olivier Clert et Helen Blakeman
Production : Xilam Films, Xilam Animation
Distribution : Le Pacte
Ventes internationales : Goodfellas
Sortie le 28 octobre 2026

Soutiens sélectifs du CNC :  Avance sur recettes après réalisation,  Aide à la création de musiques originales,  Aide aux techniques d'animation,  Aide sélective à la distribution (aide au programme 2026)