Tony Gatlif racontait toujours la même légende : c'est Michel Simon qui lui aurait permis de rentrer dans le milieu du cinéma. À la fin des années soixante, le jeune Tony entre au culot dans la loge du comédien pour lui clamer son admiration et lui réclamer une lettre de recommandation. Michel Simon se serait alors exécuté et aurait recommandé le jeune homme à son agent. Sa carrière est lancée, entre petits rôles et figuration.
Né Michel Boualem Dahmani à Alger en 1948, Tony Gatlif grandit dans une famille de douze enfants (son père est berbère, sa mère rom) dans une roulotte. C’est son instituteur communiste et cinéphile qui lui transmet le virus du cinéma. Embarqué sur un bateau de pieds-noirs, Michel Dahmani devient Tony Gatlif en arrivant à Paris à l'âge de 12 ans, et rêve de cinéma. D'être acteur, d'abord ; réalisateur ensuite. Après deux courts métrages, Max l'indien et Maussane en 1973, il tourne deux films, La Tête en ruine (1975) , qui ne sortira jamais en salles, et La Terre au ventre (1978), évocation de la Guerre d'Algérie vécue par une mère pied-noir et ses filles. Mais c'est avec Corre, Gitano (1982, inédit) ode semi-documentaire au flamenco gitan tournée en Espagne, puis Les Princes (1983), filmé en France, qu'il trouve son univers.

De chronique urbaine, le film devient une ode à la liberté, fait de ruptures de ton ponctuées d'authentiques moments musicaux. « Je ne crois pas à la liberté », dit une femme attablée au Bistrot des Princes qui donne son nom au film, « la liberté est une idée ». Les Princes établit Tony Gatlif (qui joue un petit rôle dans son propre film) comme réalisateur, ce qui lui permet d'enchaîner trois films jusqu'en 1990 : Rue du départ (1986) avec François Cluzet, Pleure pas my love (1989) où Fanny Ardant incarne une star de cinéma, et Gaspard et Robinson (1990) sur deux copains joués par Vincent Lindon et Gérard Darmon. Trois films éloignés du monde rom (la musique de Gaspard et Robinson est, par exemple, signée Michel Legrand).
En 1993, Latcho Drom (« bonne route » en romani) remporte le prix Un Certain Regard au Festival de Cannes : un road trip planétaire, de l'Inde à l'Espagne en passant par la Roumanie, la Hongrie, l'Egypte... Huit séquences tournées sur place, sans commentaire ni dialogues, des chants de la tribu Kalbelia au Rajasthan au flamenco andalou, Tony Gatlif suit l'errance de la diaspora rom en suivant sa musique. « Latcho Drom retrace la route historique des gitans de l'Inde jusqu'en Espagne. Depuis des siècles, ils ont été maudits, chassés, condamnés à errer pour la vie. C'est la musique qui le dit. Seule la musique a conservé la mémoire des origines », explique t-il à la sortie. « Quand la musique gitane parle, mon sang aussi. Je suis partagé entre une envie de pleurer, ou de me lever et de danser. »

Ses films suivants sont comme des échos de Latcho Drom : Gadjo dilo (1997) avec Romain Duris - l’un de ses acteurs fétiches - qui parcourt la Roumanie à la recherche d'une chanteuse disparue jouée par la révélation Rona Hartner (le film reçoit le César de la Meilleure musique originale) ; Je suis né d'une cigogne de nouveau avec le duo Duris / Hartner ; Vengo (2000) tourné en Andalousie qui remporte de nouveau le César de la Musique, Swing (2002) avec un petit garçon strasbourgeois qui apprend la musique manouche...
Mais aussi Exils (2004) où Romain Duris et Lubna Azabal repartent pour l'Algérie de leurs parents, remontant aux sources de leurs origines. Le film se conclut sur une scène de danse soufie filmée jusqu'à l'extase la plus pure. « La musique fait partie du voyage. Le film est construit comme une transe, une montée vers la scène finale : une transe soufie cathartique », écrit Tony Gatlif dans le dossier de presse du film. « Les paroles des chansons sont comme le prolongement des dialogues. Et la musique vient soigner les âmes blessées. La musique a son cheminement propre. » Exils reçoit le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2004, sous la présidence de Quentin Tarantino.

Tony Gatlif dirige par la suite Asia Argento dans Transylvanie (2006), Marc Lavoine et James Thierrée dans l'ambitieuse fresque sur les tsiganes en 1943 Liberté (2009), Céline Sallette dans Geronimo (2014), Daphné Patakia dans Djam (2017)... Il n'oublie pas le documentaire, en le mélangeant à la fiction pour Indignados, sorti en 2012, et inspiré à la fois du mouvement populaire espagnol du même nom et du plaidoyer Indignez-vous ! de Stéphane Hessel. Avec toujours la musique comme obsession, surtout lorsqu'elle vient de peuples nomades. « Les Gitans font de la musique avec n’importe quoi », confie -t-il au Monde en 2015. « Quand ils sont dans une voiture et qu’il pleut, avec le bruit des essuie-glaces. » Son dernier film, Ange, un road trip avec Arthur H en musicien en quête de réconciliation avec un vieil ami, et qui concentre tout son cinéma, est sorti le 25 juin 2025.
Pendant près de cinquante ans, Tony Gatlif a filmé la route et ceux qui la prennent : par nécessité, par désir d’ailleurs, parfois pour retrouver leurs origines. Les cultures roms et gitanes ont irrigué toute sa filmographie. Celui qui a construit une œuvre très personnelle, à la frontière de la fiction et du documentaire, laisse derrière lui un cinéma et une voix habités par la musique et la liberté.