« La Vie après Siham » : regards croisés de Namir Abdel Messeeh et sa productrice Camille Laemlé

« La Vie après Siham » : regards croisés de Namir Abdel Messeeh et sa productrice Camille Laemlé

28 janvier 2026
Cinéma
« La Vie après Siham » réalisé par Namir Abdel Messeeh
« La Vie après Siham » réalisé par Namir Abdel Messeeh Météore Films

Treize ans après son documentaire La Vierge, les Coptes et moi (2013), le cinéaste franco-égyptien s’interroge sur le sens de la vie en général et du cinéma en particulier après la mort de sa mère. Retour sur un film aux mille visages aux côtés de sa productrice Camille Laemlé (Les Films d’Ici).


Comment vous êtes-vous rencontrés l’un et l’autre ?

Camille Laemlé : Benoît Alavoine, le monteur du film, nous a présentés en 2019. Lui et Namir travaillent ensemble depuis des années. Namir avait déjà filmé un grand nombre d’images et notamment l’enterrement de sa mère, Siham. Ensemble, ils avaient commencé à explorer ce matériau sans savoir exactement où cela pouvait mener. Benoît a senti qu’il y avait là un film possible, et a conseillé à Namir de me rencontrer.

Namir Abdel Messeeh : Je connaissais Camille par deux biais. De façon presque familiale : son frère Mathieu était un camarade de promotion à la Fémis, un ami très proche à l’époque. En 2012, lors de la sortie de La Vierge, les Coptes et moi, la vendeuse du film m’avait invité à une projection d’un long métrage produit par Camille. Elle m’a dit « C’est avec elle qu’il faut que tu travailles ! ». J’ai gardé ça en tête. Quand Benoît m’a parlé de Camille, tout s’est aligné.

Qu’est-ce qui a poussé Benoît Alavoine à vous présenter ?

CL : Il a senti une proximité de sensibilités. Même si je produis des films très différents, il y a un ADN commun dans mon travail : des films autour de la famille, de l’exil, souvent en lien avec le Moyen-Orient.

Camille Laemlé, quelle a été votre réaction à la découverte des premières images du film ?

CL : Au-delà de la matière, il y a d’abord une rencontre humaine. Namir m’avait envoyé un texte très court, deux ou trois pages, avec des idées, un désir de film encore très ouvert. J’ai tout de suite senti une nécessité. Quelque chose devait exister. Je fonctionne beaucoup comme ça : une rencontre, un désir, une urgence partagée. J’avais également vu La Vierge, les Coptes et moi. Le cinéma de Namir a une patte très forte, une singularité qui donne confiance.

[Les] discussions et les remises en question sont la partie la plus précieuse de mon métier. Il y a évidemment les aspects administratifs, financiers, institutionnels, mais la relation avec le réalisateur est centrale. Le producteur reste le premier spectateur.
Camille Laemlé
Productrice

Namir Abdel Messeeh, saviez-vous précisément quel film vous vouliez faire ?

NAM : Le point de départ était la mort de ma mère. Avec Siham, nous nous étions promis de refaire un film ensemble. J’avais besoin de filmer quelque chose pour la maintenir en vie. Il y avait donc une idée autour du deuil et du cinéma, sans que ce soit encore très clair.

CL : Le processus du film est complexe. La matière était sensible, brûlante et douloureuse pour Namir. Nous avons alors pensé qu’un détour par la fiction permettrait de mettre de la distance. Nous avons fait appel à la scénariste Sonia Moyersoen qui a travaillé pendant deux ans sur un scénario. Cette étape fait partie intégrante de la recherche du film.

NAM : Au départ, il y avait déjà cette idée d’un film qui mêlerait documentaire et fiction. La fiction devait s’incarner par des rêves. Ce processus a ouvert des perspectives. Avec Sonia, nous avons cherché quelle forme pourrait avoir notre récit. Le ton de la comédie nous paraissait important. Elle permettait de créer cette distance qu’évoquait Camille à l’instant.

 

Que reste-t-il aujourd’hui de ce long travail d’écriture avec Sonia Moyersoen ?

NAM : Si toute la partie fictionnelle a été abandonnée, elle subsiste néanmoins sous une autre forme. Prenez l’une des dernières séquences avec mon père à l’EHPAD. Je lui dis que j’ai écrit un scénario. Nous en lisons un extrait, celui où je suis censé marcher dans les rues du Caire. Par ailleurs, dans le scénario, le fantôme de Youssef Chahine apparaissait et me parlait. Il ne reste aujourd’hui que l’utilisation d’extraits de ses longs métrages à l’intérieur du récit. Quand le film a été terminé, je l’ai montré à Sonia. Je cherchais la bonne façon de la créditer au générique. Elle a estimé à juste titre que le travail d’écriture avait été la partie immergée de l’iceberg, celle qui a permis au film d’exister. Elle a donc proposé la mention : « d’après un scénario de Sonia Moyersoen et Namir Abdel Messeeh ».

Camille Laemlé, en tant que productrice, comment accompagne-t-on ces déplacements permanents du récit ?

CL : Ce genre de discussions et de remises en question est la partie la plus précieuse de mon métier. Il y a évidemment les aspects administratifs, financiers, institutionnels, mais la relation avec le réalisateur est centrale. Le producteur reste le premier spectateur. J’ai été très présente à toutes les étapes et garde un souvenir très fort du scénario de fiction. Notamment parce que Namir y était devenu un vrai personnage. Nous échangions sans cesse de la justesse de ses réactions, de l’humeur du film. Le plus difficile a été de communiquer aux différents interlocuteurs extérieurs la tonalité singulière du projet. Si le scénario était plutôt bien accueilli lors des commissions, il manquait toujours ce petit déclic final pour nous permettre de nous lancer.

Je n’aurais jamais pu faire ce film seul. Le soutien émotionnel et créatif de chacun a été, en effet, vital. C’est rare de voir un monteur, un producteur et toute l’équipe aussi investis émotionnellement dans la fabrication d’un film.
Namir Abdel Messeeh
Cinéaste

Justement, quel a été le véritable déclic ?

NAM : J’ai un peu baissé les bras face à l’impossibilité de séduire des partenaires. Ce moment d’abattement a tout de suite fait place à un sursaut. Il fallait que j’aille au bout. J’ai appelé Camille, je lui ai dit : « Mon père est entré en EHPAD. Je ressens une nécessité absolue de le filmer maintenant. Je sens qu’il va partir. Allons-y, nous verrons bien… » Camille a dit oui. Nous avons organisé quelques jours de tournage avec mon père. Dès lors, le projet a basculé. Nous nous sommes dit que nous allions chercher le film dans le montage à partir de la matière existante.

Le récit de La Vie après Siham se déplace progressivement de votre mère vers votre père. Était-ce prévu dès le départ ?

NAM : Ce n’est ni un film sur mon père ni sur ma mère. Le titre entend exprimer cette idée : La Vie après Siham. Cette vie c’est la mienne, celle de ma famille, celle de mes enfants. Je suis convaincu que le cinéma est plus sensible et plus intelligent que nous. Il nous guide vers des endroits dont nous n’avons pas conscience. Le désir de filmer mon père était là. Quand il est décédé, nous étions en salle de montage. Il y a eu comme une forme de libération créatrice. Je pouvais enfin aller au bout du projet. La matière filmique contenait un noyau qu’il fallait révéler.

Le montage a-t-il été plus simple que la production ?

NAM : Le montage est le cœur du travail. Un film commence par les images. On les assemble pour en extraire du sens, puis des idées naissent, elles nourrissent ensuite l’écriture et la direction du film. Avec Benoît, le monteur, nous avons utilisé un système de Post-it avec des couleurs spécifiques pour chaque personnage, chaque décor, mais aussi pour différencier le jour, la nuit, la fiction, le documentaire, les archives… Il y avait plus de 250 Post-it sur le mur !

CL : Le montage n’est pas un temps technique mais un temps de réflexion. Sur ce film, la réflexion portait sur la vie, la mort, l’amour, la famille… Cette intimité partagée a nourri le travail de Namir. Le film est devenu universel parce que nous étions soutenus par une équipe soudée, presque une famille.

NAM : Je n’aurais jamais pu faire ce film seul. Le soutien émotionnel et créatif de chacun a été, en effet, vital. C’est rare de voir un monteur, un producteur et toute l’équipe aussi investis émotionnellement dans la fabrication d’un film.

CL : Si le projet est très intime, il n’est pas une psychothérapie pour autant. Chacun a investi sa propre sensibilité, mais toujours au service du récit. L’obsession du film et l’histoire universelle qu’il raconte – le passage des générations, la continuité de la vie après nos parents… – nous ont tous portés.

NAM : Je me souviens d’une projection test où Camille n’était pas présente. Les spectateurs ne comprenaient pas bien le récit. Nous étions dépités, à deux doigts d’abandonner. Nous avons appelé Camille pour lui raconter. Elle nous a tout de suite rassurés, elle est restée portée par la première lecture du scénario et de l’émotion ressentie. Cette émotion était notre boussole ! Nous étions de nouveau confiants, prêts à tout donner. Le travail d’équipe a été central. À tout moment, quelqu’un peut relancer le projet, maintenir l’énergie si besoin est… Ce film est le résultat de cette dynamique collective.
 

La vie après Siham

Affiche de « La vie après Siham »
La Vie après Siham Météore Films

Réalisé par Namir Abdel Messeeh
Montage : Benoît Alavoine et Emmanuel Manzano
Production : Oweda Films (Namir Abdel Messeh) & Les Films d’Ici (Camille Laemlé)
Distribution : Météore Films
Ventes internationales : Split Screen
Sortie le 28 janvier 2026

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