Le cirque au cinéma à l’orée des années 30

Le cirque au cinéma à l’orée des années 30

06 janvier 2023
Cinéma
Betty Balfour dans
L’actrice Betty Balfour dans le rôle principal de Croquette Collections du CNC

Dans Croquette, une histoire de cirque, le Français Louis Mercanton dépeint les coulisses du monde circassien à travers l’histoire d’une marchande de confiseries qui devient clown acrobate. Restauré par le CNC, ce film muet en noir et blanc de 1928 ressort au grand jour grâce à une projection organisée par la Cinémathèque française en hommage à Betty Balfour, son actrice principale.


Nice, à la fin des années 1920. L’effervescence règne dans la ville où le cirque Tromboli vient de dresser son chapiteau. En coulisses, la troupe s’active sous l’œil vigilant de Madame Tromboli (Madeleine Guitty), qui dirige la petite entreprise d’une main de fer. Troubadours, écuyers, dresseurs d’éléphants, clowns, funambules… : tous se préparent au « tour de ville », la grande parade de présentation des troupes. Au milieu de cette agitation de costumes et de froufrous, le régisseur Morton (Nicolas Koline) et homme à tout faire du cirque, tente de discipliner les « Sisters Morton », son trio de filles acrobates. Mais sa cadette, l’espiègle Croquette (Betty Balfour) lui donne aussi du fil à retordre. La petite marchande de friandises se rêve ni plus ni moins artiste. Alors quand un soir, l’une de ses sœurs manque à l’appel, Croquette y voit un signe du destin et improvise un numéro de trapèze…

Quand il réalise Croquette, une histoire de cirque en 1927, Louis Mercanton (1879-1932) compte une trentaine de films à son actif. Né en Suisse, il débute sa carrière dans le théâtre en Afrique du Sud avant d’entreprendre en France une longue collaboration avec le réalisateur Henri Desfontaines. Le duo met en scène de nombreuses adaptations historiques dont le film La Reine Elisabeth (1912) avec Sarah Bernhardt dans le rôle principal. Il fait d’ailleurs tourner plusieurs fois l’actrice notamment dans La Dame aux Camélias (1912) ou encore dans Mères françaises (1917). Avec Croquette…, Louis Mercanton verse dans le registre comique. « La technique Mercanton et Cie est excellente. C’est du bon métier, guidé par la finesse et une aimable ironie, qui s’amuse d’effets aussi faciles que bienvenus grâce au talent du cinéaste, écrit un journaliste de La Vie Montpelliéraine et Régionale, le 5 mai 1928. On assiste à des défilés comiques qui tirebouchonnent les moins faciles à dérider. Enfin, il y a les contrastes piquants de la vie au château et à la roulotte ».

Co-écrit avec Robert Péguy, le scénario est librement adapté d’un roman de l’auteur britannique Eric Maschwitz. Tourné en partie dans les studios de la Victorine, quartier Saint-Augustin à Nice, Croquette… dépeint le quotidien d’un cirque ambulant de la fin des Années folles, du montage du chapiteau aux répétitions, des soirs de spectacle au dressage des animaux, en passant par les scènes de vie dans les loges. Récit de fiction, le film reflète néanmoins un pan de la réalité d’une époque chatoyante grâce à une séquence documentaire tournée lors du Carnaval de Nice. Croquette… met également en scène des numéros du cirque Raincy – son directeur Alphonse Raincy apparaît d’ailleurs pour la première fois au cinéma –, et de la ménagerie d’Auguste Laurent, l’une des plus importantes de la fin du XIXe siècle. Tous sont venus spécialement dans la cité niçoise pour le tournage.

Succès public

Le film est réalisé pour la société de production des Cinéromans – qui disparaîtra à la fin des années 1920 avec la mort du cinéma muet avant d’être progressivement intégrée à Pathé-Consortium puis au groupe Pathé-Natan.

Avant de lui confier le rôle de Croquette, Louis Mercanton avait déjà dirigé deux fois Betty Balfour (Montecarlo ; 1925 et La Petite bonne du Palace ; 1926). Vedette du cinéma muet, la Britannique est alors surnommée la « Britain’s Queen of Happiness » – la Reine du bonheur de la Grande Bretagne. Sa notoriété outre-manche lui permet d’ailleurs de collaborer avec de nombreux réalisateurs européens (le Suédois Ragnar Hyltén-Cavallius, le Français Marcel L’Herbier, l’Allemand Hans Behrendt…). À l’époque, outre la burlesque Galerie des monstres de Jaque-Catelain en 1924, sa deuxième – et dernière – oeuvre, restaurée par le CNC en 2019 à l’occasion du 50e anniversaire de la Direction du patrimoine, peu de productions françaises s’intéressent aux coulisses circassiennes.

Le film de Louis Mercanton est un succès à tel point que le journal des Potins de Paris brosse le portrait d’une « œuvre qui comptera parmi les meilleures de la production de l’année ». « On a présenté à l'Empire, le mercredi 28 septembre, le nouveau film Croquette, réalisé par Mercanton. Cette histoire de cirque, avec Madeleine Guitty en caissière, Betty Balfour en écuyère, Nicolas Koline en clown, ces bouffonneries qui ont pour cadre les forains, les chevaux magnifiques du cirque Rancy, les fauves et les éléphants, toute une mise en scène vivante équilibrée par le talent de Mercanton, qui eut comme assistant Manoussi font, de ce film une œuvre qui comptera parmi les meilleures de la production de l'année ».

Louis Mercanton meurt d’une crise cardiaque en avril 1932 alors qu’il travaillait à la réalisation du film Passionnément avec René Guissart. Les colonnes de l’hebdomadaire Cinaedia lui rendent alors hommage. « Avec Louis Mercanton, disparaît un pionnier du cinéma, un de ceux dont le mérite ne s’est jamais démenti, qui a su s’adapter à l’évolution de l’art cinématographique dont il avait pénétré tous les secrets et toutes les ressources ».

Le film a été restauré par le CNC.

Croquette, une histoire de cirque est projeté le 6 janvier à 18h30 à la Cinémathèque française dans le cadre de la case « Fenêtre sur les collections » en hommage à Betty Balfour.