Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Martin Jauvat : J’ai commencé à m’intéresser aux films que produisait Emmanuel après avoir découvert La Fille du 14 juillet (2013) d’Antonin Peretjatko. Mais j’ai eu une véritable révélation lors d’un voyage scolaire à Cannes en 2015, devant Gaz de France de Benoît Forgeard, présenté à l’ACID. C’est à ce moment précis que je me suis rendu compte qu’il y avait un seul et même producteur, Emmanuel Chaumet, derrière tous ces noms de la comédie française – Peretjatko et Forgeard, mais aussi Sophie Letourneur, Bertrand Mandico et Justine Triet. Avant de les découvrir, je pensais que le cinéma français n’était pas fait pour moi. J’ai compris qu’il était plus vaste que ce que j’imaginais, pile au moment où je commençais moi-même à écrire des histoires.
En parallèle, je suis devenu complètement obsédé par le cinéma de Benoît Forgeard, j’allais le voir à chaque fois qu’il présentait un film à Paris ! À force, il m’a pris sous son aile. Il a joué dans l’un de mes premiers courts métrages autoproduits, puis il m’a offert un stage sur son deuxième long pour réaliser le making-of. J’ai rencontré Emmanuel sur ce deuxième projet. C’est lui qui a signé ma convention de stage. Pendant le tournage, Benoît lui a envoyé mes courts métrages. Je n’ai pas eu de nouvelles pendant plusieurs mois, puis un jour Emmanuel m’a appelé. Il avait regardé mon premier film, Les Vacances à Chelles (2019), dont il avait apprécié le ton. Il m’a demandé si j’avais quelque chose à lui faire lire. Trois jours plus tard, je me retrouvais dans les bureaux d’Ecce.
Emmanuel Chaumet, qu’est-ce qui vous a séduit dans l’univers de Martin Jauvat ?
Emmanuel Chaumet : L’ambiance d’abord, le ton ensuite, et surtout cette supposée absence de rythme qui fait exister cette vie ennuyeuse et soporifique caractéristique de la banlieue. J’adore sa capacité à rendre compte de cet aspect, non pas par des dialogues trop appuyés mais simplement par le rythme de sa mise en scène. En plus de faire preuve d’une grande maturité artistique, il a beaucoup de cran. Ce n’est pas un hasard si Les Vacances à Chelles n’a pas marché : Martin se positionne tellement à contre-courant de ce qui existe en comédie qu’il est d’autant plus excitant pour moi de défendre sa vision du cinéma.
Qu’avez-vous appris l’un de l’autre au fil de vos premiers projets ?
MJ : Notre collaboration s’est amorcée avec le court métrage Le Sang de la veine (2021). Je n’avais pas tourné depuis quatre ans et je considérais ce format comme une sorte d’échauffement. Avec le recul, c’était bien plus que ça : en plus d’établir ma place de jeune réalisateur dans le milieu du cinéma, ce court métrage a été notre laboratoire pour trouver la bonne façon de communiquer. Les retours d’Emmanuel lors du montage ont été cruciaux. « Ton film n’est pas du tout marrant, mais il va le devenir », m’avait-il dit. Nous avions coupé quatre ou cinq minutes, et d’un coup, ce court barbant devenait drôle. Cette expérience m’avait mis en confiance pour le film suivant, Grand Paris (2022). Un long métrage, c’est une autre paire de manches !
EC : Grand Paris a initialement été produit comme un court métrage. Mais plutôt que de le penser comme un court qu’il aurait fallu rallonger ensuite, nous avons raisonné différemment : la partie la plus efficace et rythmée du film constituerait la structure du court métrage tandis qu’un pan entier du projet serait mis de côté pour l’utiliser dans le long métrage. Cette partie permettait au film de prendre une tangente et de se détourner de sa trajectoire initiale. Dans un voyage, le chemin le plus rectiligne n’est pas toujours le plus intéressant. J’ai pu défendre l’idée que, justement, il était possible de trouver un second souffle dans cette perte de temps. Toutes ces discussions qui sont de l’ordre de l’éditorial nous ont permis d’échanger sur des problématiques importantes et d’apprendre à s’écouter.
Pouvez-vous nous raconter la genèse de Baise-en-ville ?
MJ : Tourner Grand Paris, l’emmener à Cannes, le défendre en salles : cette expérience a été tellement chronophage et énergivore que je ne m’étais pas vraiment projeté dans un autre film avant la fin de sa promotion. En mai 2023, encore très enjoués par le succès d’une si petite production, nous avons pensé qu’il serait intéressant de continuer sur cette lancée. Je me suis mis à réfléchir très vite et une envie qui me trottait dans la tête depuis quelques années m’est revenue : celle d’un film avec le titre « Baise-en-ville ». Quand j’ai appris l’existence de ce terme pour désigner une sacoche, je me suis rendu compte que, sans le savoir, j’en avais une depuis dix ans : une brosse à dents et un slip de rechange à l’intérieur, je me baladais avec sans savoir si j’allais prendre le Noctilien ou le dernier train, si j’allais dormir chez mes parents ou sur un coin de canapé à Paris. J’aimais cette idée, je sentais qu’il y avait dans cette expression ringarde et désuète le potentiel pour une comédie, mais je n’avais jamais trouvé le fil conducteur ou le point de départ du scénario. Finalement, je me suis inspiré d’une période de ma vie pas si éloignée, celle du terrifiant passage à l’âge adulte, où j’avais l’impression de rater tout ce qu’il était possible de rater. Ce sujet offrait de nombreux gags et permettait d’évoquer des thématiques importantes à mes yeux : la masculinité, la sexualité, la périphérie, les transports. Tout se retrouve dans le titre, comme une boussole. J’en ai parlé à Emmanuel et il a tout de suite aimé. Je n’étais pas convaincu sur le moment, je trouvais ça anecdotique, donc son enthousiasme m’a donné de l’élan. Et j’ai fini par me laisser emporter.
De quelle manière s’est déroulée la phase d’écriture ?
MJ : Contrairement à Grand Paris, nous avons beaucoup plus réfléchi à l’histoire en produisant différentes versions du traitement. Au bout d’un moment, j’avais l’impression de tourner en rond, alors j’ai proposé de passer directement à la continuité dialoguée. Cette initiative a résolu de nombreux problèmes de structure et nous sommes arrivés très vite à la version finale du scénario. Griller une étape nous a permis d’être plus efficaces.
EC : J’avais beaucoup de temps à l’époque donc j’ai pu m’impliquer artistiquement dans l’écriture et dans le développement du projet. Martin est très doué au niveau des dialogues et est doté d’une immense culture cinématographique qui lui permet d’avoir les codes et de rebondir assez vite sur les problèmes de structure. Mon investissement personnel a surtout été de l’encourager ou de le pousser à fond dans les running gags, par exemple. Malgré nos trente ans d’écart, nous avons la même cinéphilie, les mêmes références en matière de comédie populaire.
Martin Jauvat, le rôle principal vous était-il destiné dès le départ ?
MJ : Non, initialement je pensais à William Lebghil. Mais lorsque je lui ai envoyé le scénario, Emmanuel a pensé que j’avais écrit le rôle pour moi. Je lui ai dit qu’il s’agissait d’un malentendu mais il ne voulait rien savoir ! Il m’a convaincu instantanément.
Vous choisissez également de vous entourer d’acteurs avec qui vous avez l’habitude de travailler : William Lebghil, donc, Sébastien Chassagne, Anaïde Rozam… Pourquoi est-ce important pour vous de garder ce noyau dur ?
MJ : Je les trouve parfaits dans l’univers que j’essaye de développer, entre comédie, malaise et tendresse. Travailler avec une bande d’acteurs qui reviennent de film en film permet de se créer un style et de le faire perdurer, à mon sens. William, Sébastien, Anaïde : tous m’inspirent énormément. Ils m’aident dans l’écriture, je m’inspire de leur façon de parler, leurs habitudes, leurs traits de caractère. Aussi, ils sont habitués à mon ton assez particulier, ce qui est très précieux sur un plateau quand il faut aller vite.
À quel moment Emmanuelle Bercot est-elle entrée dans l’équation ?
MJ : Je ne pensais pas du tout à elle au départ. Anaïde m’a soufflé l’idée lorsque je lui ai fait lire le scénario. L’imaginer dans ce contre-emploi me paraissait un peu absurde, mais je me suis rapidement fait à l’idée. Elle a planté une graine qui a fini par germer : nous avons envoyé le scénario à Emmanuelle, qui a été très réactive. Nous nous sommes rencontrés et c’était comme une évidence. Je ne pouvais pas rêver mieux.
Puisque j’ai réalisé des films avec la même bande, majoritairement de mon âge et de mon genre, j’avais envie de réinventer le buddy movie avec une femme et un homme de deux générations différentes. Tout en gardant les mêmes ingrédients qui font ma singularité, ce film était l’occasion pour moi d’écrire de nouvelles dynamiques et de sortir de ma zone de confort.
Les personnages de Baise-en-ville prennent également vie dans un court métrage, Full Metal Kebab, sorti en 2025…
MJ : Je tourne toujours à Chelles avec la même bande, donc je trouvais ça intéressant de développer les personnages dans une autre histoire et un autre genre, plutôt que de tout reprendre à zéro. J’aimais l’idée d’un récit annexe. Mais stylistiquement, dans le ton et le rythme, les films sont assez différents. Avec Full Metal Kebab, j’avais envie d’amener un ton à la Takeshi Kitano à Chelles et de me rapprocher de L’Été de Kikujiro (1991), alors que pour Baise-en-ville, je pensais plutôt à Punch-Drunk Love (2003) de Paul Thomas Anderson.
Comme le reste de votre filmographie, Baise-en-ville se déroule en banlieue. Pourquoi ?
MJ : C’est politique avant tout. J’aspire à combattre, à ma modeste échelle, les visions stéréotypées et monolithiques de la banlieue. C’est aussi une manière pour moi de rendre hommage aux autres banlieues qui existent mais qui sont rarement représentées au cinéma. Je filme Chelles car je la trouve belle : j’ai une attache émotionnelle très forte à cette ville, empreinte de nostalgie et de mélancolie. Son atmosphère singulière m’inspire et fait travailler mon imaginaire. Je trouve ses paysages très graphiques, ce qui m’est particulièrement utile étant donné que je tente de développer un style qui se rapproche de la bande dessinée. Je pense notamment à Spirou, aux couleurs de Daniel Clowes ou même de Hayao Miyazaki, et je me retrouve aussi beaucoup dans les personnages de Riad Sattouf. Dans la façon de découper, je m’inspire beaucoup des mangas : j’avais l’impression de voir des films lorsque je lisais les planches de Naoki Urasawa.
Emmanuel Chaumet, étiez-vous présent sur le tournage ?
EC : J’essaie d’être le moins possible sur le plateau, car ma présence en qualité de producteur pourrait modifier bien des choses dans les rapports humains. Je considère que le réalisateur est la seule personne qui gère le plateau, aidé de son premier assistant et de son directeur de production. Moi, je viens uniquement si ce trio ne parvient pas à faire fonctionner le tournage. Dans ce cas-là, je me rends disponible. Sur Baise-en-ville, je me suis occupé du confort des équipes, j’ai souhaité expérimenter le PAT (prêt-à-tourner) de bonne heure, j’ai participé au plaisir de découvrir les rushes, ou d’être derrière le combo. Et puis avec Emmanuelle Bercot et Michel Hazanavicius en tant que comédiens, il y aurait eu un cinquantenaire de trop sur le plateau !
Comment s’est poursuivie votre collaboration au montage ?
MJ : Au bout de dix-sept semaines de montage avec Jules Coudignac, j’avais la sensation de tenir une version finale, que j’ai montrée à Emmanuel. Nous avons fait quelques retouches ensemble pendant une semaine avant de présenter le film au distributeur, qui a tout de suite aimé. C’était très fluide.
EC : Concernant le montage image, je me suis demandé si ça ne manquait pas un peu de mou, donc j’ai questionné Martin à ce sujet. Les dialogues étant très rythmés, il m’a rapidement convaincu qu’il n’y avait aucune raison de ne pas faire confiance à cette écriture. Mais nous avons davantage joué au ping-pong sur la postproduction sonore. L’expérience de Grand Paris nous avait convaincus que, parfois, le son permettait à une comédie de trouver sa tonalité. Avec Pierre III (Pierre Leroux), qui signe les productions musicales de Baise-en-ville, j’ai le souvenir d’allers-retours au montage sur les effets de bruitages.
Vous qui mettez un point d’honneur à trouver des titres originaux, quel sera celui de votre prochain film ?
MJ : L’Affaire Jambon. Mais cette fois-ci, j’ai déjà l’histoire ! Elle se déroulera une fois encore à Chelles, sauf si le maire refuse.
Baise-en-ville
Réalisation et scénario : Martin Jauvat
Production déléguée : Emmanuel Chaumet
Société de production : Ecce Films
Distribution : Le Pacte
Ventes internationales : Ecce Films
Soutiens sélectifs du CNC : Soutien au scénario - aide à la réécriture, Avance sur recettes avant réalisation, Aide à la création de musiques originales