« Rouge » : Comment réaliser un film de lanceur d’alerte ?

« Rouge » : Comment réaliser un film de lanceur d’alerte ?

12 août 2021
Cinéma
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"Rouge" de Farid Bentoumi Les films Velvet - Les films du Fleuve
Dans son deuxième long métrage, Farid Bentoumi met en scène une jeune infirmière qui, embauchée dans l’usine chimique où travaille son père, va faire éclater la vérité sur la pollution que provoque en secret ce pilier de l’économie locale. Entretien avec le réalisateur.

Est-ce que vous avez entamé l’écriture de Rouge avec l’idée de faire un film de lanceur d’alerte ?

Pas directement. En fait, j’ai commencé par écrire l’histoire d’un éboueur qui embauchait son fils, repris de justice, à sa sortie de prison. Et ce fils découvrait que, contre un petit billet, son père allait régulièrement jeter des produits toxiques dans la nature et décidait de porter cette situation au grand jour. Le film s’appelait Reste tranquille, car c’est ce que n’arrêtait pas de dire le père à son fils, et c’est ainsi qu’est apparue cette idée du lanceur d’alerte.

Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

Il y avait chez moi l’envie de parler de l’engagement. Après Good Luck Algeria, je me suis posé beaucoup de questions sur ma place dans la société et la manière dont je m’engageais. Et je trouvais que je ne faisais pas grand-chose par rapport à la génération de mes parents, portés toute leur vie par de grands idéaux (syndicalisme CGT pour mon père, féminisme via le MLF pour ma mère) et de grandes luttes.

Quand je me suis demandé qui étaient les héros des temps modernes, la figure du lanceur d’alerte m’est spontanément apparue. Des héros de tragédie qui se sacrifient pour des idéaux et qui sont souvent dépassés par leurs actions. J’y ai vu tout de suite une source possible de fiction. Car une fois qu’ils ont lancé l’alerte, il n’y a plus de retour en arrière possible.

Comment êtes-vous passé du milieu des éboueurs à l’univers d’une usine de produits chimiques ?

Je me suis renseigné sur les frères Guérini, accusés d’avoir fait beaucoup de mal à l’écologie en ayant la main mise sur les décharges et les déchetteries de la région de Marseille. J’ai eu un temps l’idée de faire un film sur eux, mais ces affaires-là dataient des années 2000. Comme j’ai encore la naïveté de croire que le cinéma peut faire bouger des choses, je me suis dit que si je m’attaquais à un problème vieux de vingt ans, beaucoup m’expliqueraient que des améliorations et des changements ont eu lieu depuis, et alors mon film perdrait de son impact. Mais c’est en me renseignant sur eux que je suis tombé sur l’affaire de l’usine Alteo de Gardanne, accusée de rejeter des boues rouges dans les calanques de Cassis. J’ai trouvé le sujet très cinématographique, avec la couleur rouge vif de ces écoulements et passionnant en termes de scénario avec un imbroglio à la fois local et national. Puisqu’au plus haut niveau de l’État, Ségolène Royal était intervenue comme ministre de l’Environnement en s’opposant au ministre de l’Économie de l’époque, Emmanuel Macron, sur fond de chantage à l’emploi. Partir de ce cas particulier me permettait de traiter d’un sujet beaucoup plus large : la manière dont, aujourd’hui, on gère l’écologie et les industries polluantes.

Vous avez rencontré des lanceurs d’alerte pour accompagner la phase d’écriture ?

Oui. Karim Ben Ali, un chauffeur routier intérimaire au chômage depuis des années car il est blacklisté pour avoir dénoncé ArcelorMittal, qui lui demandait de jeter des cuves d’acide dans la nature. Et Olivier Dubuquoy, qui avait lancé l’alerte sur les rejets de boue rouge de Gardanne et se bat depuis plus d’une dizaine d’années. Je suis également allé assister à différentes rencontres organisées par la Maison des lanceurs d’alerte. Et je me suis aussi nourri de ma propre expérience puisqu’il se trouve que, pendant toute cette phase d’écriture, avec les voisins de mon quartier de Montreuil, nous nous sommes battus contre une usine polluante.  

Votre film se vit précisément à travers le regard d’une lanceuse d’alerte. Pourquoi ce choix ?

Parce que je ne sais pas faire autrement ! (Rires.) Dans chacun de mes courts métrages, comme dans Good Luck Algeria, mon premier long, j’ai fait vivre l’action à travers le regard d’un seul personnage. Dans Rouge, il s’agit de Nour, la fille infirmière de Slimane, ce père syndicaliste. Au fil du récit, je place toujours les spectateurs au même niveau d’informations que Nour pour qu’ils puissent partager ses émotions. On découvre l’usine avec elle, puis les secrets de l’usine et son combat pour révéler ces secrets. En parallèle, elle découvre son père et va questionner l’admiration sans bornes qu’elle avait pour lui, puis démonter – non pas son amour filial qui reste intact – mais sa croyance aveugle en tout ce qu’il disait ou faisait. Comme un passage à l’âge adulte.

Quand on pense aux thrillers de lanceurs d’alerte, les références qui viennent spontanément sont américaines. Vous vous êtes appuyé sur certaines d’entre elles ?

Là encore, pas vraiment. C’est au fil de l’écriture, en suivant le personnage de Nour et en me demandant comment elle allait découvrir les différents secrets enfouis que le récit a basculé dans le thriller et qu’il m’a semblé intéressant de dramatiser les choses. Par exemple, le film est très bavard dans sa première partie avant que les échanges s’estompent au fur et à mesure pour disparaître quasi complètement et laisser place à l’action pure. Et puis, Zita (Hanrot) et Sami (Bouajila), qui incarnent Nour et Slimane, portent en eux cette tension-là et ont amené le thriller dans le récit. Parce qu’ils ont cette façon animale instinctive de vivre l’action, de ne pas avoir peur des émotions au lieu d’intellectualiser les choses. C’est forcément plus prenant. Et tout cela fait écho en effet à des films qui m’ont porté à un moment de l’aventure de Rouge, comme Erin Brockovich de Steven Soderbergh, Promised Land de Gus van Sant ou Dark Waters de Todd Haynes.

Vous avez évoqué ces films avec votre directeur de la photo Georges Lechaptois ?

Non, car Georges est un magicien. Il parle très peu, prépare très peu. À chaque fois que j’ai voulu lui montrer, en amont, des photos qui pourraient m’inspirer, il repoussait ce moment à plus tard. Idem quand j’ai voulu lui faire découvrir les décors. De mon côté, je ne découpe jamais avant d’arriver sur le plateau. Je demande chaque matin à mes comédiens de s’y rendre avant de passer au maquillage pour faire la mise en place avec eux. Et c’est pendant qu’ils se maquillent qu’on travaille avec Georges sur la manière dont on va filmer et éclairer les scènes de la journée. Tout ce travail se fait donc par rapport au jeu des comédiens, pour qu’ils se sentent le plus à l’aise possible. La caméra les accompagne et, pour cela, Georges est un génie. Il suit leur énergie avec un instinct infaillible. C’est aussi un magicien de la lumière car il y a très peu d’étalonnage avec lui. Tout se fait au tournage, sur le plateau, avec une subtilité renversante.

Vous aviez déjà travaillé avec Sami Bouajila dans Good Luck Algeria, mais qu’est-ce qui vous a donné envie de diriger Zita Hanrot pour la première fois ?

Même si l’idée de départ était de parler d’un rapport père-fils, j’ai commencé à écrire à un moment pour une fille en pensant à Zita. J’avais pourtant fait des essais avec comédiens, mais aucun ne m’avait convaincu alors que spontanément j’avais en tête le visage et l’énergie de Zita dans Fatima. Elle me paraissait la fille naturelle de Sami dans sa manière de jouer. La version zéro du scénario de Rouge a donc été écrite en pensant à elle. Une fois celle-ci terminée, je me suis fait engueuler par mon coauteur Samuel Doux qui voulait rester fidèle à la dimension mythologique du rapport père-fils. (Rires.) Donc pendant un an et demi, on a enchaîné à quatre mains les versions avec un retour au fils à la place de la fille. Puis, trois mois avant le tournage, après avoir choisi un comédien et commencé à travailler avec lui, je m’ennuyais tellement que j’ai dit à mon producteur que je n’arriverais pas au bout de ce film si Slimane avait un fils. Parce que j’ai trop traité cette relation dans mes films précédents. Parce que soudain c’était trop évident. J’ai donc réécrit pour Zita qui, heureusement, était disponible. J’ai fini par écouter mon instinct et je ne le regrette pas !

Est-ce que le montage a aussi fait évoluer votre scénario pour l’emmener encore plus vers le thriller de lanceur d’alerte ?

Énormément. J’ai commencé par travailler avec le monteur belge Damien Keyeux (Much Loved, Papicha…) qui m’a été recommandé par les frères Dardenne – qui coproduisent Rouge – et a monté dans le sens du scénario, comme le font les Dardenne justement, en tirant le fil petit à petit. Le film fonctionnait très bien, mais de manière très linéaire façon tragédie implacable. Il ne correspondait pas à ce que j’avais vécu sur le tournage, à la manière dont les comédiens se sont emparés de son récit. J’ai donc choisi de tout changer et de travailler avec Géraldine Mangenot (La Danseuse, En liberté !), qui a complètement retourné le film en coupant quinze minutes et créant une dynamique de thriller en grande connaisseuse des films américains du genre. Elle a ainsi poussé vers cette accélération du rythme qui était présente dans le scénario mais inaboutie. Le tout complété par la musique de Pierre Desprats (Les Garçons sauvages) qui accompagne à merveille la dramaturgie, ses compositions se faisant de plus en plus présentes au fur et à mesure que la tension monte.

Rouge

Rouge à été soutenu par le CNC au titre de :
L'Avance sur recette après réalisationl'Aide au développement d’œuvres cinématographiques de longue durée, l'Aide à la création de musiques originales, l'aide sélective à la distribution (aide au programme), et l'Aide à l'édition en vidéo physique.

Réalisation : Farid Bentoumi
Scénario : Farid Bentoumi avec la collaboration de Samuel Doux
Image : Georges Lechaptois
Montage : Géraldine Mangenot, Damien Keyeux
Musique : Pierre Desprats
Production : Les Films Velvet
Coproduction : Les Films du Fleuve
Distribution : Ad Vitam