Un pied à la scène, un pied dans le cinéma
Catherine Cosme : J'ai fait une formation en scénographie à l'école de la Cambre, en Belgique, puis intégré le collectif de L'Argument, géré par Maïa Sandoz et Paul Moulin. En France, j'ai suivi des études en Arts du spectacle à l’université, et des cursus en peinture et décoration. Grâce à cela, j'ai pu concevoir des grandes toiles pour l'opéra. Mon premier film en tant que cheffe-décoratrice ? C'était Didine (2007) de Vincent Dietschy. On peut dire que j'ai appris sur le tas ! J'ai adoré ça, et j’ai vite enchaîné les courts métrages, les longs métrages (L'Art de la fugue, Lola vers la mer, Une femme du monde…) et les séries (La Trêve, Opéra, Uniforme et bientôt l'adaptation de la BD Seuls par Hugo Gélin).
Dès ce premier film, un producteur m'a dit que j'avais une façon de faire les décors peu commune : pas tout à fait un travail de scène, ni dans la tradition du cinéma. Il sentait déjà ce vœu de raconter une histoire au sein même de l'histoire. Bien sûr, je prends soin de l'univers du plateau, c'est mon outil, mais c'est vrai que j'aime beaucoup travailler le sous-texte à travers les décors. C'est sans doute né du fait d'avoir été souvent entourée du collectif de L'Argument. J'ai appris à écrire en assistant au travail d'improvisation, de répétition, de dramaturgie. Cette envie de raconter mes propres histoires était là très tôt, et quand j'ai sauté le pas, tout était lié : j'ai par exemple choisi Maïa Sandoz pour jouer dans mon deuxième court, Famille (2018).
Je suis autodidacte en termes de mise en scène et d'écriture. Bien sûr, au cours de mes études de scénographie, nous sommes partis des textes de théâtre, nous avons étudié précisément des séquences pour pouvoir imaginer les décors. Mais concrètement, je n'ai pas fait de formation scénaristique. Disons que j'avais des histoires à raconter... et que j'ai osé me lancer. Au fil des expériences, j'ai fait des rencontres, observé les équipes au travail : comment ils concevaient tel ou tel cadrage, réglaient la lumière, etc. Je m’en suis nourrie, j'ai gagné en confiance et quand il a été possible de raconter mon histoire, j'ai monté le dossier, écrit mon film, trouvé des subventions, choisi des acteurs... Cela ne se fait pas en un clin d'œil, bien sûr : pour moi, toute cette aventure arrive après vingt ans de métier, mais peut-être que cela peut donner un exemple positif ? Montrer aux étudiants qu'il faut oser se lancer ?
La confiance de Stéphane Demoustier et le César de la bienveillance
Nous avons commencé à collaborer sur La Fille au bracelet (2019), puis nous avons enchaîné sur Borgo (2023), L'Inconnu de la Grande Arche (2025), et La Chaleur, qui sortira prochainement. J'ai fait mon propre film pile entre les deux derniers. Quand nous nous sommes retrouvés après le tournage de Sauvons les meubles, Stéphane m'a dit : « Quand on passe un peu par tous les postes, on est encore meilleur à son propre poste. Maintenant que tu as réalisé ton propre film, je te trouve meilleure cheffe déco aujourd'hui. » Forcément, c'est très motivant !
Dès qu'il m'a parlé de L’Inconnu de La Grande Arche, j'ai eu cette envie de bâtir des décors qui raconteraient la France des années 1980 dans toute la tension politique de l'époque. Sans caricature. C'est la complexité de cette histoire du point de vue de la décoration : le chantier est évidemment le personnage du film sur lequel toutes les tensions se manifestent. Cela a été un énorme défi pour moi et l'équipe artistique. Nous avons su le sortir de terre en œuvrant tous ensemble.
Cela a été très intéressant à concevoir : nous avons beaucoup travaillé à partir de photos d'archives pour créer le décor jusqu'à 5 mètres de haut. Il a fallu faire ressentir l'amplitude du chantier, et collaborer avec l'équipe chargée des effets visuels : nous avons bâti le bas, afin de s'appuyer sur de la matière réelle pour pouvoir construire tout l'arrière-plan en numérique. Pour que cela fonctionne, il a été primordial que la communication soit claire sur qui fait quoi et où commence l'intervention de l'autre.
Un décor comme celui de la Grande Arche se fait sur plan. Il faut anticiper tout ce qu'on peut dès la phase du dessin. Sauf qu'une fois sur le terrain, je me suis rendue compte qu'il allait être trop petit, qu'il fallait l'agrandir ! En plein mois d'août, j'ai dû le faire modifier de plusieurs mètres en profondeur, sinon cela allait être trop serré pour la caméra, pour sentir la vastitude. Ce sont des réflexes acquis de mes années de pratique. Avoir réalisé des courts métrages aide aussi à sentir quand cela va être serré pour les comédiens. C'est important d'être bienveillant, d'offrir aux acteurs les meilleures configurations pour qu'ils se concentrent sur leur jeu. D'ailleurs, après les prises,beaucoup d'acteurs viennent me remercier en disant que le décor les a amenés dans un univers. Tant mieux, je suis contente qu'on me fasse ce retour-là.

Endosser la casquette de réalisatrice... et confier celle de cheffe décoratrice
Parfois, tu sèmes des graines et à un moment donné, tout pousse en même temps. Me voilà, à peine récompensée d'un César des Meilleurs décors, à sortir mon premier long métrage ! C'est vrai que cela me donne une identité un peu particulière, mais je m'en réjouis. Au début, j'ai été un peu effrayée. Je me suis demandé si les gens allaient accepter ce double statut. Puis je me suis dit que grâce à toutes ces années dans la scénographie et la décoration, quand un réalisateur parle, je comprends d'une autre façon, parce que je vois à quel point c'est dur de faire des films, de monter un projet. En ayant diverses expériences, tu réfléchis autrement, tu deviens un autre partenaire.
Je n'ai pas voulu faire la décoration de mon film, même si je savais clairement ce que je voulais. En identifiant en amont les problématiques propres à ce tournage -Sauvons les meubles est un premier long métrage à production légère, avec un budget de 600 000 euros et seulement vingt-trois jours de tournage-, j'ai pu donner beaucoup d'informations à ma cheffe décoratrice Mathilde Serry, qui est par ailleurs une grande amie : nous nous connaissons depuis nos études, alors l'engager sur ce projet très personnel a été une manière de boucler la boucle.
Au départ, elle avait la pression. Je lui répétais : « Tu n’es pas toute seule, je suis là, s'il y a un problème, nous allons le résoudre ensemble. » Finalement, ça a été facile, nous avons bien communiqué. Elle a compris aussi que par moments, j'avais besoin de me protéger un peu, de m'isoler parce que la concentration, quand même, est essentielle et importante. Quand on tourne entre 9 et 12 minutes utiles par jour, c'est presque le temps de minutage d'une série télévisée. C'est intense ! Même si j'avais fait deux courts métrages, je n'étais pas rodée à travailler ainsi. J'ai donc préféré lâcher la décoration pour que Mathilde prenne cela en charge à 100%. J'étais plus présente avec elle en préparation, puis une fois sur le tournage, je lui faisais confiance. Elle a très bien compris où nous allions. D'ailleurs, sur ce projet, j'ai pris soin de m'entourer de personnes avec qui j'avais déjà travaillé, qui me connaissaient, que je pouvais soutenir et accompagner dans leurs choix.
Les points communs et différences entre ces deux métiers
La grande différence entre ces deux métiers, c'est qu'à la décoration, je suis à l'arrière, toujours là pour accompagner un réalisateur. Le metteur en scène, il est à l'avant, il mène une histoire, une ambition, un objectif. Il y a quelque chose de vital à mettre en scène, et il est au-devant avec les acteurs. Tandis que moi, je n'interagis pas avec les comédiens, sauf si le réalisateur me le demande, bien sûr.
Il faut savoir aussi qu'en ce moment, ce métier est chamboulé. Nous sommes face à un tournant. D'abord, tous les changements liés à l'IA nous poussent à nous interroger et risquent de désenchanter certains professionnels. Et côté budgets, nous avons perdu des journées de préparation et de prises de vues au fil des années. Quand j'ai commencé à faire des films en tant que cheffe décoratrice, j'avais 38 ou 40 jours de tournage. Aujourd'hui, la moyenne, c'est 25 ou 26 jours. Forcément, l'impact sur notre travail est important.
Le point commun entre ces deux métiers ? Je crois que nous sommes la clef de voûte de beaucoup de choses. Être en charge des décors, c’est prendre en compte les demandes du metteur en scène, du chef opérateur, de la production, parfois de l'équipe chargée des effets spéciaux... Pour que tout cela fonctionne, nous sommes en communication constante et nous réglons chaque problème à la fois. À la réalisation, c'est multiplié et nous nous retrouvons avec 36 000 questions tout le temps ! Il y a cet objectif de satisfaire tout le monde... et des surprises. Nous savons que nous aurons un certain nombre de choses à gérer dès le départ, mais une fois sur le plateau, des problématiques s'ajoutent. C'est là que nous discutons, que nous cherchons des solutions, que nous choisissons quel problème est à régler en priorité... On dit toujours que travailler dans la décoration, c'est mettre un pied dans la production. C'est assez juste, je trouve.
La suite ?
Cette expérience m'a donné envie de continuer la mise en scène. J'ai d'ailleurs un projet qui se concrétise, très éloigné de ce premier long métrage : ce sera sur l'inclusion scolaire. Un sujet qui ne me concerne pas directement, contrairement à celui de Sauvons les meubles, qui s'inspire de ce qui est arrivé à ma maman.
Même si j'ai fait un pas de côté avec la réalité, en offrant au personnage de Vimala Pons un autre métier artistique que le mien, par exemple, ce film part de mon vécu et de situations que j'ai véritablement observées. Maintenant, j'ai envie de traiter un sujet complètement nouveau : je n'ai pas d'enfant en situation de handicap, mais en découvrant le parcours de jeunes aidants, j'ai eu envie d'en savoir plus, et de les raconter.
En même temps, je ne veux pas lâcher la décoration car j'aime beaucoup trop accompagner les réalisateurs. Juste après Sauvons les meubles, j'ai donc enchaîné avec le prochain film de Stéphane Demoustier, puis j'ai accompagné Géraldine Nakache. En ce moment, je travaille pour Sandrine Kiberlain, bientôt, j'accompagnerai Anne Le Ny... J'aimerais continuer sur les deux plans.
sauvons les meubles
Réalisation et scénario : Catherine Cosme
Production : Hélicotronc
Coproduction : Tripode Productions, Alva Films
Distribution : New Story
Sortie le 6 mai 2026
Soutien sélectif du CNC : Aide sélective à la distribution