« Ton animal maternel », une production entre la France, la Belgique et le Costa Rica

« Ton animal maternel », une production entre la France, la Belgique et le Costa Rica

14 octobre 2026
Cinéma
« Ton animal maternel » réalisé par Valentina Maurel
« Ton animal maternel » réalisé par Valentina Maurel Wrong Men - Geko Films

Triple prix d'interprétation féminine ex aequo de la sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes 2026, Ton animal maternel raconte les conflits entre deux sœurs dans le Costa Rica contemporain. La réalisatrice Valentina Maurel et le producteur Grégoire Debailly (Geko Films) détaillent la conception du long métrage.


Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Grégoire Debailly : J'ai contacté Valentina Maurel après avoir vu son court métrage de fin d'études, Paul est là (2017). Au même moment, le producteur belge Benoît Roland (Wrong Men) la contactait également.

Valentina Maurel : À cette période, Paul est là avait reçu le Premier Prix de la Cinéfondation et je rencontrais beaucoup de producteurs. C'était un film tourné en Belgique, en français, or j'essayais de leur expliquer que je voulais faire des films au Costa Rica : je suis franco-costaricienne, et j'ai vécu dans ce pays jusqu'à mes 19 ans. Mais forcément, un film au Costa Rica, ce n'est pas le même type de production... Benoît Roland et Grégoire Debailly ont accueilli cette idée avec enthousiasme. Cela a justifié mon choix de travailler avec eux. Le prix de la Cinéfondation permettait une présentation automatique de mon prochain film à Cannes, mais je souhaitais faire encore un court métrage avant de passer au long métrage. Là aussi, ils étaient d'accord.

Grégoire Debailly : Dès le départ, nous avons donc formé un tandem de producteurs autour de Valentina, un Belge et un Français.

« Ton animal maternel » réalisé par Valentina Maurel
« Ton animal maternel » réalisé par Valentina Maurel Wrong Men - Geko Films

Qu’appréciez dans le cinéma de Valentina Maurel ?

G.D. : C'est un cinéma à la première personne, avec une voix singulière. Ses films ont un rapport très sensoriel au plan, à l'actrice qu'elle filme. J'ai ressenti immédiatement une très forte proximité, une sensation d'entendre une voix qui n'avait pas été entendue.

Vous avez donc tourné ensemble le court métrage Lucía dans les limbes (2019) au Costa Rica ?

V.M. : D'une certaine façon, Lucía dans les limbes a été tourné pour tester le dispositif de tournage au Costa Rica : je voulais voir ce que cela faisait de rentrer chez soi et de mettre en place une coproduction. Ce n'est pas évident de mélanger une équipe européenne avec une équipe locale. Lucía dans les limbes est une triple coproduction, entre le Costa Rica, la Belgique et la France. En fin de compte, l'expérience a été très heureuse.

G.D. : Et de notre côté, tout fonctionnait bien avec Benoit Roland. La collaboration avec les directeurs de production locaux a été facile : nous pouvions donc nous lancer sur le long métrage Tengo sueños electricos (2022). Le processus a été très similaire, dans la continuité du geste, avec les mêmes acteurs, les mêmes lieux...

V.M. : Et la même équipe. Nous nous connaissons bien, maintenant. C'est rodé.

Comment gère-t-on un tournage au Costa Rica depuis la France ?

G.D. : Pour Lucía dans les limbes, je n'ai pas pu me rendre sur place, c'était trop cher pour le budget d'un court métrage. Mais pour Tengo sueños electricos, j'y suis allé quatre ou cinq fois. Surtout au moment de la préparation, pour rencontrer les techniciens. Un peu moins sur le tournage : quand c'est lancé, les choses avancent. Mais il y a un échange constant.

V.M. : Le Costa Rica n'a pas d'industrie de cinéma établie, c'est un peu difficile de se lancer dans un tournage avec une équipe réduite, sans décors... Là-bas, faire un film signifie impliquer beaucoup de monde, avoir des décors, une hiérarchie très établie.

G.D. : Assez logiquement, l'équipe costaricienne voulait faire un objet fini témoignant d'un savoir-faire accompli. Nous avions une petite équipe pour affirmer que c'est le geste qui est important, pour montrer la vérité des lieux.

 

Comment s'est déroulé le tournage de Ton animal maternel à San José, capitale du Costa Rica ?

V.M. : Peu de films sont tournés là-bas. San José est une ville un peu chaotique. Et considérée comme très laide par les Costariciens ! Alors que nous avons une vision très touristique de l'endroit d'où nous venons. Ceci dit, cela n'a pas été compliqué de tourner dans les rues de la ville. La mairie nous a soutenus, les habitants étaient très enthousiastes…

G.D. : Le plus difficile a été de convaincre l'ingénieur du son de tourner dans des endroits très bruyants.

V.M. : Oui, comme la post-production se faisait en Europe, il souhaitait que son travail soit le plus propre possible. Je lui disais que ce n'était pas grave d'avoir un son « parfait », que c'était également beau d'avoir des accidents sonores comme des bruits de perroquets pris sur le vif… Dans le même ordre d'idées, la caméra portée à l'épaule donne une proximité physique, étudie les rapports entre les corps, leur pesanteur...  J'essaye de capter les détails, mais sans donner une sensation de chaos. Dans la rue, la caméra était en hauteur : je voulais jeter les personnages dans le réel, élargir le cadre, et les montrer dans la société costaricienne.

Combien de temps a demandé la production du film ?

G.D. : La durée totale de la production a été très courte : un an et demi, de l'écriture du scénario à la sortie en salles. C'est un vrai bonheur de producteur d'aller aussi vite, même si c'est parfois effrayant…

V.M. : Les gens imaginent qu'il faut tout contrôler, alors que j'aime bien les films faits dans un mouvement plus spontané. En plus, je suis devenue mère en faisant le film, donc je devais le terminer rapidement pour être avec ma fille. La vie est plus importante que le cinéma. Il faut faire des films, mais il faut aussi pouvoir vivre. Ce sentiment d'urgence a donné à Ton animal maternel un côté brut et organique, qui combine le réel et la fiction. Je filme beaucoup : je m'éloigne des scènes, je capte des digressions, des accidents, et je vois ensuite au montage. J'ai changé l'ordre du scénario, intégré des personnages en cours de route. Je me donne beaucoup de matière. Par exemple, un personnage aperçu au début du film ne devait pas revenir, mais nous nous sommes attachés à lui et il est revenu !

G.D. : J'ai soutenu Valentina dans ces changements. Il se passait quelque chose avec ce personnage, donc pourquoi ne pas changer le scénario ? Tourner dans l'ordre chronologique est une contrainte opérationnelle, qui a un coût logistique, mais il faut que cela serve.

V.M. : Grégoire m'a aidée à ne pas voir le scénario comme un « scénario de bureau »,  j'emprunte cette expression à la cinéaste allemande Valeska Grisebach. Cela signifie avoir des idées à l'écriture, et devoir adapter tout le réel et le tournage à ces « idées de bureau ». Nous voulions l'inverse : donner la priorité au moment présent et aux dynamiques créées sur l'instant. Le rapport au réel est peut-être plus honnête.

Dans ces conditions, avez-vous tourné beaucoup de matière ?

V.M. : Oui, mais nous avons très vite abouti à un film de 2h, puis de 1h45, soit sa durée définitive.

G.D. : Toute la matière disparaît très vite au montage.

V.M. : Grégoire fait confiance à la « cuisine interne » du montage. En école de cinéma, je remplissais des disques durs à grande vitesse...

« Ton animal maternel » réalisé par Valentina Maurel
« Ton animal maternel » réalisé par Valentina Maurel Wrong Men - Geko Films

Avez-vous visé une sélection cannoise avec Ton animal maternel ?

V.M. : Ton animal maternel a été écrit et tourné rapidement, sans aucune ambition cannoise. Nous avons soumis le film en cours de montage... et il a fallu le finir une fois le film retenu ! Mais je pense que c'est ainsi que doivent se faire les films : en ne pensant qu'au film.

Comment avez-vous accueilli le triple Prix d'interprétation féminine décerné par le jury Un Certain Regard aux trois actrices du film ?

V.M. : C'était le meilleur prix possible. Ce qui me passionne le plus dans mon métier, c'est de donner une place prioritaire aux acteurs. Cela demande un effort conséquent par rapport au plan de travail, mais le tournage chronologique permet aux actrices de découvrir leurs personnages petit à petit... Ce prix collectif, c'est important : il rassemble la grande actrice Marina de Tavira, Daniela Marín Navarro qui a un peu d'expérience et Mariangel Villegas qui n'avait jamais joué. Cela montre que le jeu est un travail collectif, construit ensemble. Ce prix récompense tous les efforts et le dispositif technique.

Avez-vous déjà une idée pour votre prochain film ?

V.M. : Ce sera un film sur ma double culture. J'ai grandi au Costa Rica, entourée d'expatriés français. Et c'est une faune singulière, composée d’Européens qui viennent chercher le sens de la vie -et qui ne le trouvent pas forcément- ou de fonctionnaires français. L'institution française sous les tropiques, c'est un univers en soi. J'aimerais le montrer et montrer comment le discours officiel de la francophonie percute la réalité tropicale.

TON ANIMAL MATERNEL

Affiche de « TON ANIMAL MATERNEL »
Ton animal maternel JHR Films

Réalisation et scénario : Valentina Maurel
Production : Wrong Men, Geko Film
Coproduction : Pimienta Film
Distribution : JHR Films
Ventes internationales : Heretic Outreach
Sortie le 7 octobre 2026

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