C'est une rencontre en prison qui a fait naître le film. Les deux réalisateurs, Mathilde Mignon et Philippe Crnogorac, ont croisé le chanteur Stéphane Sanseverino lors d'un atelier que l'artiste effectuait en prison. Cette rencontre les a amenés à le suivre deux années entières au travail, pendant l'enregistrement de son nouvel album en forme d'opéra, donnant ainsi naissance au documentaire Planète Sanseverino, en salles cette semaine.
« Que je produise pour la télévision ou le cinéma, l'exigence reste la même », explique la productrice Céline Loiseau. « Le développement va déterminer si le film est assez fort pour tenir en salles : au départ, Planète Sanseverino était conçu pour la télévision, mais nous avons estimé que son aspect ‘feel good movie’ le destinait aussi au grand écran ».
Céline Loiseau travaille au sein de TS Productions depuis 2002 : d'abord comme stagiaire, puis comme productrice de documentaires. Un paysage en pleine expansion, surtout après la parenthèse de la pandémie : « Il y a vingt ans, le documentaire français en salles, c'était Raymond Depardon, Agnès Varda, Nicolas Philibert et c'était tout. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus vaste, il y a beaucoup plus de documentaires de cinéma, projetés en salles : avant, nous les diffusions surtout à la télévision », résume-t-elle.
« Un point de vue d'auteur très fort »
Et le public répond présent, pour les curiosités inédites comme pour les œuvres de cinéastes affirmés à l'image de Nicolas Philibert : TS Productions est aux côtés du cinéaste, dont l'avant-dernier film Sur L'Adamant a remporté l'Ours d'or à la 73ᵉ Berlinale en 2023. « Quand on travaille avec Nicolas Philibert, la question ne se pose même pas : c'est du cinéma, destiné à la salle. Il a son univers, son public. Mais il ne faut pas oublier qu’en ce qui concerne les entrées, les documentaires en salles ont tendance à être très ‘performants’ par rapport à leur coût de production », abonde Gilles Sacuto, cofondateur de TS Productions.
« En tout cas, beaucoup plus que les films de fiction. L'idée que le documentaire serait un ‘bouche-trou’ est complètement fausse : il y a bel et bien un public en salles pour les documentaires... » Mais ce qui anime avant tout TS Productions, ce n'est pas le public qui anime TS Productions : comme l'affirment ses dirigeants, il faut c’est d’accompagner le mieux possible le désir du réalisateur. Comme le résume Céline Loiseau, « Le cœur de notre métier, c'est d'essayer à chaque fois de faire naître des films avec un point de vue d'auteur très fort », résume Céline Loiseau.
Une fondation entre Le Havre et l'Argentine
Forte actuellement d'une dizaine de personnes, la société a été officiellement fondée en 1996, mais ses fondateurs, Miléna Poylo et Gilles Sacuto, étaient déjà actifs dans la décennie précédente : « Mon père était armateur au Havre, et sa société s'appelait ‘Service & Transports’ », raconte Miléna Poylo. « En 1986, pour aider l’un de ses amis agent de photographes à produire Candy Mountain, le film de Robert Frank et Rudy Wurlitzer, il a créé une société nommée ‘TS’, soit ‘ST’ à l'envers ». Le long métrage Candy Mountain sort en 1987 mais TS Productions ne prend donc réellement vie qu' en 1996, lors de la production d'Hiver, sale vie de Grégorio Cramer, un drame argentin tourné au bout du monde, en Patagonie.

L'expérience leur permet de financer La Ciénaga (2001), premier long métrage de la réalisatrice argentine Lucrecia Martel, après avoir donné naissance au Bleu des villes (1999), autre premier film, mais français cette fois, signé Stéphane Brizé. TS Productions produira cinq films du réalisateur (dont Mademoiselle Chambon et Quelques heures de printemps) jusqu'à Une vie (2016). « Le fait d'avoir produit des films argentins et un film français nous a donné une vraie ouverture vers le monde, dès le départ », souligne Miléna Poylo. TS Productions a ainsi pu bénéficier de contacts avec le Québec pour produire Incendies (2010), quatrième long métrage de Denis Villeneuve dont la sélection à Venise lui a permis d’initier sa carrière hollywoodienne.
L'arrivée du documentaire
« Nous ne sommes pas une société de courts métrages qui est passée aux longs métrages », précise Gilles Sacuto. « Nous venons des tournages, de la production exécutive ». Dès 2000, TS Productions mise également sur le documentaire. Ainsi, pendant l'écriture de Violence des échanges en milieu tempéré (2003), le réalisateur Jean-Marc Moutout veut enquêter sur des sociétés en difficulté ou en reconfiguration : Miléna Poylo l’oriente alors vers le drame des chantiers du Havre en pleine fermeture, qui donne naissance à un documentaire, Le Dernier navire (2000).
« Nous nous sommes vite rendus compte que nous aimions bien les documentaires, en tant qu'ouvertures vers des mondes différents », explique Miléna Poylo. « Et puis, en termes de production, les documentaires sont plus rapides à mettre en place que des fictions. Nous pensions qu'une synergie pouvait naître, que les réalisateurs allaient passer d'un style à un autre, de la fiction au documentaire et vice versa ». Il a surtout fallu l'arrivée du numérique pour permettre au documentaire de prendre sa place légitime dans le paysage cinématographique français : « Le passage au numérique a été très bénéfique pour le documentaire », confirme Céline Loiseau : le coût de diffusion d'une copie étant ainsi devenu plus réduit que celui d'une copie 35mm, cela a permis à des plus « petits » films, comme les documentaires, de trouver leur place au cinéma.
Séraphine, Violette et les autres
À l'actif de TS Productions, on trouve également le cinéma de Martin Provost, dont Séraphine (2008) reste le plus gros succès en termes d'entrées de la société avec un peu plus de 850 000 spectateurs, tout en gagnant sept César dont les statuettes du Meilleur film et de la Meilleure actrice pour Yolande Moreau. Violette (2013), toujours réalisé par Martin Provost, reste également un film important pour ses producteurs, « un film en avance sur son temps, sur les préoccupations actuelles autour de #MeToo et de la création féminine », remarque Miléna Poylo.

Plus récemment, « Le Théorème de Marguerite d’Anna Novion a également été une belle réussite (180 000 entrées). Un film important, qui a permis à Ella Rumpf de remporter le César de la Révélation féminine », précise la cofondatrice de la structure, pour qui les entrées ne font pas l’importance d’un film. Céline Loiseau souligne de son côté le succès remarquable du documentaire Au pied de la gloire de Fabrice Macaux, sur la formation d'un jeune footballeur au Havre : le long métrage a ainsi enregistré plus d'un million de vues sur ARTE en 2021, et connaît aujourd’hui une belle carrière internationale à travers sa diffusion sur Netflix.
La diffusion comme enjeu central
Actuellement, les dirigeants de TS Productions expliquent avoir une douzaine de projets en développement, pour deux ou trois tournages par an en moyenne. Tout en cherchant toujours une souplesse dans l'accompagnement des films : le documentaire Mes fantômes arméniens de Tamara Stepanyan, passé par la Berlinale puis diffusé sur ARTE, est sorti aussi en salles à la mi-février. Même chose pour le documentaire Green Line de Sylvie Ballyot sur les souvenirs d'enfance de la guerre civile au Liban dans les années 1980 : « le film est passé sur ARTE, repéré par Tamasa Distribution qui a ainsi sorti le film en février », résume Gilles Sacuto.
La société, qui s'autorise aussi des projets de mini-séries ou d'unitaires télévisuels, sortira en juin prochain le film de fiction L'Étrangère de Gaya Jiji (Mon tissu préféré) avec Zar Amir et le documentaire La Détention de Guillaume Massart sur l’École nationale d’administration pénitentiaire. « L'enjeu central est toujours la diffusion de l'œuvre », conclut Céline Loiseau. « Et en documentaire encore plus qu'en fiction, l'accompagnement reste crucial ».
Garder l'indépendance
Pour Miléna Poylo, l'indépendance des producteurs en France repose sur l'importance cruciale du catalogue : « En Angleterre, par exemple, les producteurs ne sont pas propriétaires des droits de leurs films, puisqu'ils les vendent pour se financer. En France, le système de fonds de soutien nous permet ainsi plus de liberté et d'indépendance... Le monde change, mais notre système de financement reste incroyable. » De son côté, Gilles Sacuto insiste sur la nécessité de conserver un catalogue physique des films - « nous essayons d'avoir une édition physique à chaque film » - et salue un système de financement « exemplaire ». Il conclut : « C'est bien qu'il évolue, mais il est essentiel qu'il continue de produire de la diversité et de la qualité ».
planète sanseverino
Réalisation et scénario : Mathilde Mignon et Philippe Crnogorac
Production : TS Productions
Coproduction : vià93
Distribution : TS Productions
Sortie le 6 mai 2026