Pouvez-vous retracer les grandes étapes de la fabrication de Nuestra Tierra depuis votre point de vue de productrices ?
Marie-Pierre Macia : Je connais Lucrecia Martel depuis son premier film, La Ciénaga. À l’époque, elle était en résidence à la Cinéfondation du Festival de Cannes et je l’avais invitée aux Rencontres internationales de cinéma à Paris, festival que j’avais créé au Forum des images. Nous sommes restées en contact. Claire Gadéa et moi avons commencé à produire Lucrecia avec Zama (2017). En 2024, nous avons arrêté la société de production MPM Films, mais nous avons continué notre travail sur Nuestra Tierra – qui s’appelait encore Chocobar – et nous avons proposé à Sandrine Dumas de nous rejoindre.
Sandrine Dumas : J’étais enthousiaste à l’idée de travailler avec Lucrecia Martel et je l’avais fait savoir à Marie-Pierre et Claire. J’ai une petite structure de production (Pio & Co), et ma seule condition pour partir dans cette aventure était que nous travaillions toutes les trois ensemble, car nous sommes très complémentaires. Marie-Pierre et Claire avaient déjà fait une grande partie du travail, en déposant les dossiers permettant de réunir l’argent nécessaire au film.
C’est un film sur lequel Lucrecia Martel dit avoir travaillé pendant quatorze ans. Un temps extraordinairement long…
Claire Gadéa : Lucrecia a vu cette vidéo du meurtre de Javier Chocobar [membre de la communauté Chuschagasta abattu alors qu’il tentait de défendre son peuple contre l’expulsion forcée de leur terre ancestrale, en 2009, NDLR] pendant qu’elle préparait Zama. C’est à ce moment-là que l’idée d’un documentaire a commencé à germer. Mais c’est en 2017 que tout s’est mis en place concrètement, avec l’envoi d’un mail des producteurs argentins de Rei Pictures aux différents coproducteurs de Zama – qui se trouvaient en France, comme nous, mais aussi aux États-Unis ou aux Pays-Bas – pour leur proposer de les rejoindre sur ce qui allait devenir Nuestra Tierra.
Sandrine Dumas : Si le travail a duré longtemps, c’est aussi parce que Lucrecia a passé beaucoup de temps à approcher les membres de la communauté Chuschagasta, à créer du lien avec eux.
Nuestra Tierra est un film formellement très composite, mêlant images du procès des suspects du meurtre de Javier Chocobar, plans au drone, archives sonores et photographiques de la communauté Chuschagasta… Cette forme a-t-elle beaucoup évolué durant toutes ces années ?
Sandrine Dumas : Lucrecia y a en tout cas beaucoup réfléchi. Au fil du temps, nous avons vu sa réflexion s’affiner, se préciser. C’était passionnant à suivre. Certaines pistes ont été évoquées, puis abandonnées, par exemple le recours à l’animation… Lucrecia a également eu des problèmes d’accès à certains documents, certaines archives. Et puis elle a accumulé énormément d’heures de rushes. Elle a filmé le procès avec trois caméras, mais elle disait parfois à ses producteurs argentins : « Ce ne sera pas dans le film, c’est pour les archives. » Ce qui avait tendance à les plonger dans le désarroi. Ils se demandaient ce qu’il y aurait dans le film ! (Rires.) C’était sa façon à elle de prendre de l’élan, pour trouver la forme définitive de Nuestra Tierra.
Claire Gadéa : Lucrecia a fait un premier montage début 2023, avec le monteur de Zama. Puis elle l’a laissé reposer. Le film a beaucoup changé par la suite, mais ce premier montage lui a quand même servi de base.
Sandrine Dumas : Toutes les personnes impliquées dans la production de Nuestra Tierra avaient en commun une énorme confiance dans le talent et la personnalité de Lucrecia. Heureusement ! Parce que ce projet demandait une confiance folle. Le temps du montage a excédé tout ce qui est raisonnable. On se demandait parfois si ce film était un bateau ivre, si c’était le Titanic, ou seulement un navire descendant un long fleuve et sur lequel il fallait savoir rester à bord. Nous savions tous que nous devions la laisser travailler. Elle gardait beaucoup de choses pour elle et il fallait simplement attendre qu’elle veuille les partager. Le temps fait partie du processus de création.
Claire Gadéa : Durant la postproduction, Lucrecia a d’ailleurs envoyé une lettre très émouvante à ses producteurs et coproducteurs, dans laquelle elle nous remerciait de lui faire confiance et de lui donner le luxe du temps. Elle citait le CNC, la Fondation Cartier, nos partenaires… Elle nous remerciait en son nom mais surtout au nom de la communauté Chuschagasta.
Dans ces moments où le projet s’éternise, la seule boussole, c’est donc votre confiance absolue dans la vision du cinéaste ?
Marie-Pierre Macia : Oui, c’est exactement ça. Ayant travaillé sur Zama et connaissant le travail de Lucrecia, je n’ai jamais paniqué. Nous savions que son travail demande du temps. La preuve, elle n’a fait que cinq longs métrages en vingt-cinq ans ! Elle ne tourne pas pour tourner, mais par nécessité. Nous avons fait confiance à son intelligence, son désir et son savoir-faire de cinéaste.
Sandrine Dumas : Il faut dire aussi que c’est la première fois qu’elle s’attaquait à une autre forme, celle du documentaire. C’était important pour elle de ne pas trahir la confiance de ceux dont le film parle. Elle a confié des caméras à certains membres de la communauté Chuschagasta. Dans le film, plusieurs plans ont été réalisés par certains d’entre eux qui avaient participé à un atelier autour du filmage par drone. C’est un dialogue qui n’était pas strictement oral, mais également cinématographique. Il y a un échange de regards, dans le sens propre du terme.
Comment s’est passée la sortie de Nuestra Tierra en Argentine et quel écho le film a-t-il eu là-bas ?
Marie-Pierre Macia : Son retentissement est très concret. Nous venons tout juste de changer le carton à la fin du film, deux jours avant la sortie française. À l’origine, sur les trois hommes condamnés, l’un est mort du Covid et les deux autres sont sortis de prison deux ans après leur condamnation. Or, fin 2025, après que Nuestra Tierra a remporté le prix du meilleur film au festival de Londres, la sentence a été confirmée, exécutée, et ces deux hommes sont retournés en prison.
Sandrine Dumas : Il y a sans doute là un effet papillon.
Marie-Pierre Macia : Tout nous pousse en effet à penser qu’il y a tellement de bruit autour du film, dans le monde entier, que les juges se sont décidés à rouvrir le dossier.
Claire Gadéa : Par ailleurs, le film a été extrêmement bien reçu par le public en Argentine.
Sandrine Dumas : Nuestra Tierra est sorti dans une petite configuration, d’autant moins grande que le cinéma souffre là-bas. Mais le retentissement est néanmoins très fort. Lucrecia a accompagné le film pendant un mois partout dans le pays. Elle nous a dit qu’elle était accueillie dans les salles comme une rock star ! Elle reçoit beaucoup de messages, qui prouvent que ce film touche quelque chose d’essentiel.
Vous l’avez dit, c’est son premier documentaire. Quelle place tient, selon vous, ce film dans sa filmographie ?
Claire Gadéa : Dans la lettre qu’elle nous a écrite et dont on parlait, Lucrecia disait que de tous ses films, c’était le plus important et le plus nécessaire.
Marie-Pierre Macia : Elle est en effet très fière d’avoir réalisé un film utile.
Sandrine Dumas : Elle reviendra certainement à la fiction. Mais dans ses fictions, déjà, elle avait semé des graines qui ont mené à Nuestra Tierra.
NUESTRA TIERRA
Réalisation : Lucrecia Martel
Scénario : Lucrecia Martel et Maria Alché
Production : Rei Cine, Louverture Films, Piano, Pio & Co, Snowglobe Films, Lemming Film
Distribution : Météore Films
Ventes internationales : The Match Factory
Sortie 1er avril 2026
Soutien sélectif du CNC : Aide aux cinémas du monde avant réalisation