Cinq polars qui renouvellent le cinéma iranien

Cinq polars qui renouvellent le cinéma iranien

27 juillet 2021
Cinéma
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Peyman Maadi dans La Loi de Téhéran de Saeed Roustayi.
Peyman Maadi dans La Loi de Téhéran de Saeed Roustayi. Wild Bunch
Depuis quelques années, l’Iran a vu naître une nouvelle vague de films policiers mélangeant enquêtes criminelles et critique sociale. Retour sur cinq œuvres qui dynamitent un cinéma censuré par la dictature, comme The Slaughterhouse et La Loi de Téhéran, tous deux récompensés au festival Reims Polar 2021.

Valley of Stars (Mani Haghighi, 2016)

Tiré d’une histoire vraie située au milieu des années 60, Valley of Stars mêle l’ambiance feutrée des films noirs, une réalisation proche de la Nouvelle Vague et le mystère d’un David Lynch. Mani Haghighi ose le mélange des genres, navigue entre polar et fantastique, détourne l’idéologie de la politique iranienne et les croyances inhérentes à la dictature islamique. Le résultat est détonnant : cette histoire d’assassinat du Premier ministre iranien, au croisement de J.F.K. et Twin Peaks, a été encensée par la presse américaine. Preuve que le cinéma iranien peut se détacher de son pays natal, en contournant évidemment la censure du gouvernement, pour trouver le succès en Occident. Le style fantastique de Valley of Stars préfigure le long métrage suivant de l’auteur, sorti deux ans plus tard, Pig, dans lequel un serial killer assassine des cinéastes de Téhéran. Le cinéma iranien de genre est entre de bonnes mains, celles de Mani Haghighi.

 

Téhéran Tabou (Ali Soozandeh, 2017)

En reprenant la technique utilisée par Richard Linklater dans A Scanner Darkly, à savoir tourner avec des acteurs sur fond vert puis redessiner par-dessus à l’aide d’un logiciel de story-boarding, Téhéran Tabou est une œuvre singulière dans le cinéma iranien. On y suit les itinéraires croisés d’une poignée de jeunes hommes et femmes vivant entre tradition et modernité, loi islamique et envie de liberté. Selon son cinéaste, le film déconstruit l’austérité de façade érigée à Téhéran par la censure de la dictature islamique. Ali Soozandeh révèle ici une ville noctambule où l’alcool, les drogues et la prostitution régissent la vie sociale des Iraniens bravant les interdits. Le processus de rotoscopie, technique d’animation en 3D, crée une image proche de la bande dessinée qui rappelle Valse avec Bachir. Une atmosphère onirique se dégage de Téhéran Tabou, y compris dans ses scènes les plus dures qui ramènent à la réalité sociétale brutale d’une nation fracturée.

 

Un homme intègre (Mohammad Rasoulof, 2017)

Pots-de-vin, administration corrompue, couple sous pression… Un homme intègre coche toutes les cases du polar sociopolitique. Un homme sans histoire, Réza, sa femme, Hadis, et leur fils vivent de pisciculture dans une zone agricole reculée. La vie de la petite famille bascule lorsqu’une grande compagnie d’eau veut les forcer à vendre leur terrain. Mohammad Rasoulof a été inspiré ici par une expérience personnelle : jeune, alors contrôlé puis arrêté par la police, un agent lui signifie qu’il sera relâché contre une compensation financière. Le cinéaste reprend cette mésaventure dans son film en lui donnant une résonance plus grande, mais surtout plus politique. Il montre l’envers de la dictature islamique rythmée par une corruption rampante écrasant les plus faibles. Bien évidemment, Un homme intègre a subi les foudres de la censure en Iran et son cinéaste a bataillé pour qu’il soit projeté dans son propre pays.

 

La Loi de Téhéran (Saeed Roustayi, en salles le 28 juillet 2021)

En Iran, le trafic de drogue est passible de la peine de mort. Pourtant, le crack, en particulier, fait des ravages dans les rues de Téhéran. Samad, policier opiniâtre chargé de traquer les narcotrafiquants tente d’arrêter un baron de la drogue nommé Nasser K. Grand Prix 2021 de Reims Polar et adoubé par William Friedkin en personne (le réalisateur de French Connection a qualifié le film de « l’un des meilleurs thrillers qu’il n’ait jamais vus »), La Loi de Téhéran est un polar âpre, au ras du bitume. Le film de Saeed Roustayi oppose une société iranienne régie par la dictature théocratique et la misère des quartiers populaires gangrenés par la drogue. Originellement intitulé Just 6.5, ce film policier frontal égratignant la politique du gouvernement capture l’explosion du crack au pays des Mollahs. Just 6.5 pour 6,5 millions de toxicomanes en Iran, soit à deux millions près, le nombre d’habitants de Téhéran.

 

The Slaughterhouse (Abbas Amini, prochainement en salles)

Premier long métrage de l’inconnu Abbas Amini, The Slaughterhouse vient de remporter le prix du Jury de la 38e édition du festival Reims Polar. Le titre ô combien équivoque (comprendre L’Abattoir en version française) donne le ton : un expatrié iranien expulsé de France retourne dans son pays natal. Là, il s’empêtre dans des histoires de famille avant de tremper dans des activités illicites. Crimes atroces et marché noir… The Slaughterhouse est une odyssée violente qui, en confrontant la moralité religieuse et la violence primaire, rappelle par certains aspects l’un des premiers films de Martin Scorsese, Mean Streets. Sa violence exacerbée, quant à elle, puise son essence chez Nicolas Winding Refn et sa trilogie Pusher. Abbas Amini ausculte la petite criminalité iranienne au plus près, dévoilant la face monstrueuse d’une société rigoriste dictée par la religion.