« Ganymède » (The Edge), une aventure spatiale entre jeu vidéo et réalité virtuelle

« Ganymède » (The Edge), une aventure spatiale entre jeu vidéo et réalité virtuelle

31 mai 2022
Création numérique
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Le monolithe à reconstituer au centre d’un flot de lave © The Edge
Le monolithe à reconstituer au centre d’un flot de lave The Edge

Expérience hybride entre réalité virtuelle (VR) et jeu vidéo, Ganymède du studio The Edge nous propulse en pleine mission spatiale futuriste, dans le corps de robots cherchant à sauver leur base spatiale. Reportage aux côtés de Valentin Raymondeau et Arnaud Chapé, ses créateurs.


De l’extérieur, le petit local, donnant sur la rue Sedaine (XIe arrondissement), où nous accueillent Valentin Raymondeau et Arnaud Chapé, ne fait pas rêver de voyages intersidéraux. À l’entrée, nulle porte automatique mais une simple poignée. À l’intérieur, quelques affiches de classiques de la science-fiction (2001, l’Odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick en tête) collées sur des murs blancs et un mobilier de bureau loin d’être futuriste.
Soudain, le regard est attiré par quatre plateformes au centre de la pièce tels des tapis de dojo cernés de barres en fer et de multiples câbles. Cette vision intrigue et prête déjà plus à s’imaginer catapulté dans l’espace. Tel est le projet de l’expérience Ganymède concoctée par le duo du studio The Edge.

L’ensemble de la technologie VR déployée par leurs soins nous projette dans la peau de robots habitants d’une base spatiale. Notre mission : reconstituer, en équipe de deux à quatre joueurs, un monolithe noir qui assure la protection de la base en orbite. Ici encore, l’ombre de 2001, l’Odyssée de l’espace plane. Les créateurs ne se cachent pas d’avoir été biberonnés aux œuvres de science-fiction vidéoludiques et cinématographiques, comme le confirme Valentin Raymondeau : « Beaucoup de joueurs nous disent en sortant de l’expérience : " j’avais l’impression d’être dans Halo ou Star Citizen ou encore dans Mass Effect". Cela tombe bien puisque ce sont des jeux que nous avions aussi à l’esprit. En matière de scénario, notre cinéphilie a pris le pas avec des références à 2001, évidemment, mais aussi à Stargate, Star Wars, Starship Troopers, Alien, etc… »

Des joueurs et joueuses découvrant l’expérience Ganymède The Edge
La plupart des joueurs ont le réflexe d’essayer de se téléporter sur nos fauteuils après le jeu.
Arnaud Chapé

Pour cette excursion spatiale, notre combinaison est composée d’un casque VR, de vestes haptiques garnies de capteurs qui renforcent l’immersion en vibrant au contact d’obstacles virtuels, mais aussi de deux manettes ergonomiques afin, notamment, de saisir des outils utiles pour notre aventure.  
Difficile au départ de s’adapter à ce nouveau corps robotique et, surtout, aux nouvelles règles qui n’ont pas cours dans notre monde réel. « Dans Ganymède, pour se déplacer, on ne marche pas, on se téléporte », indique Valentin Raymondeau, un sourire aux lèvres. Pour cela, il suffit de cibler un point dans le décor du jeu avec nos manettes et d’appuyer sur le joystick. Les premiers essais sont peu concluants. On manque parfois de sortir du plateau de réalité virtuelle conditionnés par nos habitudes de déplacement. Mais la téléportation finit par devenir instinctive. Peut-être même un peu trop instinctive. « Nous prévoyons toujours un petit moment de retour à la réalité avant de laisser les joueurs rentrer chez eux. La plupart ont le réflexe d’essayer de se téléporter sur nos fauteuils après le jeu », rigole Arnaud Chapé.

Ce choix de la téléportation comme clé du déplacement des joueurs est né d’une analyse poussée des expériences en réalité virtuelle. « Dans les retours sur les créations VR étudiées, seulement 5 % des échos positifs étaient liés directement au fait de pouvoir marcher. Nous avons donc privilégié un plus grand travail sur le rendu visuel et l’interface ludique », souligne Valentin Raymondeau. Le parti pris des deux concepteurs renforce l’hybridation entre réalité virtuelle et jeu vidéo, la singularité de Ganymède. « Le projet tire l’une de ses influences principales de jeux vidéo comme Call of Duty. Nous voulions retranscrire la force de leurs cinématiques mais en réalité virtuelle », confie Arnaud Chapé.

Sur un principe assez similaire aux « escape games », les joueurs doivent coopérer pour résoudre des énigmes et des puzzles afin d’avancer dans la base spatiale. Le tout avec un obstacle supplémentaire : des robots volants et des vaisseaux ennemis à affronter à coups de rayons lasers. Au-delà de l’aspect purement ludique, le duo a tenu à mettre en place une narration forte et un univers cohérent. Aucun détail n’y est laissé au hasard. « Si vous traduisez les hiéroglyphes du décor, elles ont toutes un sens. La navette dans laquelle vous arrivez est un vaisseau de l’UENAN, c’est-à-dire de l’Union Européenne et Nord-Africaine des Nations. Nous avons commencé à développer toute une géopolitique de l’année 2360 », s’enthousiasme Arnaud Chapé.

Nous sommes amis depuis une vingtaine d’années et nous avons toujours rêvé de créer quelque chose ensemble.
Valentin Raymondeau et Arnaud Chapé

« Dans l’espace, personne ne vous entendra crier », affirme l’affiche d’Alien (1979) de Ridley Scott. Mais ici, heureusement, le contact avec la terre n’est jamais totalement coupé, grâce au lien assuré par Valentin Raymondeau et Arnaud Chapé, les médiateurs du jeu. Leurs voix rassurantes prodiguent des conseils précieux adaptés à chaque participant et aux difficultés rencontrées. Ganymède estune expérience accessible à tous âges – « de 11 à 75 ans » – et à tous niveaux.
L’ensemble du jeu fonctionne sur la collaboration, l’esprit d’équipe. La quasi-totalité des obstacles sont impossibles à surmonter seuls, qu’il faille réparer un câble électrique défaillant ou ouvrir des portails spatio-temporels permettant de récupérer des fragments du monolithe détruit. L’appui d’un (ou de plusieurs) partenaires est dans l’ADN même du jeu. Et ce n’est pas pour rien. Le projet est lui-même né d’une longue et belle histoire d’amitié. « Nous sommes amis depuis une vingtaine d’années et nous avons toujours rêvé de créer quelque chose ensemble ». C’est chose faite, mais les deux inventeurs ne comptent pas s’arrêter là. « C’est notre premier projet, alors imaginez la suite », glisse Arnaud Chapé avec l’air de celui qui fait déjà mille plans sur la comète. « Ganymède c’est un peu notre épisode pilote à la Stargate. Nous espérons le prolonger et y greffer plein d’univers ».

Arnaud Chapé et Valentin Raymondeau (de gauche à droite) The Edge

Ganymède est aussi leur premier pas dans la réalité virtuelle après des parcours différents. Valentin Raymondeau a un passé de monteur vidéo. « Cette expérience m’a beaucoup aidé pour programmer les interactions des joueurs avec l’environnement sur une timeline très précise ». Arnaud Chapé, lui, travaillait dans des start-up industrielles. « Donc rien à voir », sourit-il. Pourtant, dès le départ, ils ont su faire preuve d’inventivité et de débrouillardise malgré un environnement peu propice. Dans une comparaison humoristique aux débuts de Steve Jobs, Valentin Raymondeau raconte que « Ganymède n’est pas né dans un garage, mais dans la cuisine de mes parents ». C’est là qu’ils ont réalisé les premiers tests d’installation de l’expérience.

Ganymède n’est pas né dans un garage, mais dans la cuisine de mes parents.
Valentin Raymondeau

Cette capacité d’innovation se retrouve particulièrement dans leur travail sur les sensations. Arnaud Chapé l’affirme : l’immersion sensorielle est une des clés de l’expérience. « Nous voulions apporter au monde de la VR une dimension hyper-immersive avec des vibrations, du vent, de la chaleur… ». Exemple, dans le décor rempli de lave d’un des niveaux, plus on s’avance vers la surface brulante, plus des vagues de chaleur nous submergent. Et lorsqu’un énorme vaisseau s’approche de notre base, le sol tremble sous nos pas et notre corps entier se met à vibrer. Cependant, à côté des technologies de pointe de la veste haptique et du sol vibrant – aux interventions codées avec minutie –, d’autres techniques relèvent davantage du bricolage artisanal. « Nous trichons un peu, avouent les deux comparses, en vous plaçant toujours à proximité de ventilateurs et des lampes chauffantes ». En réalité, le recours à ces astuces est surtout lié à l’aspect nomade de l’installation. « Son côté éphémère nous a poussé à être bricoleur et inventif. Nous avons conçu tout le système pour qu’il soit facilement mobile et démontable », nous informe Valentin Raymondeau.

Aperçu d’un décor de la base spatiale de Ganymède The Edge

Dans ce type d’expérience immersive, la question du « bon dosage » est cruciale. « Il est important de penser au confort du joueur. Nous avons eu de nombreux témoignages de personnes dégoutées de la VR. Elles ont vécu une expérience immersive qui leur a causé de fortes nausées, voire des malaises », alerte Arnaud Chapé.À ce titre, le jeune homme était le cobaye idéal : « Je suis la personne la plus sensible sur Terre, un rien me rend malade ». À force d’essais et d’estomacs en vrac, The Edge semble être parvenu à un juste milieu pour mettre au point une expérience grisante et dépaysante sans être désagréable.

Une œuvre en constant développement
Aujourd’hui, le point final est loin d’être mis à Ganymède et aux rêves de son tandem créatif. L’expérience vidéoludique ne cesse de se développer et de s’améliorer au fur et à mesure du passage des joueurs. « Nous apprenons beaucoup d’eux, renchérissent-ils en chœur, il y a des choses qu’ils font dans le jeu que nous n’aurions jamais imaginé. Les voir en direct tâtonner dans notre univers virtuel nous donne continuellement de nouvelles idées pour l’améliorer ». Si pour le moment, le duo n’a toujours pas de lieu fixe où déployer ses idées à grande échelle, les premiers retours sont positifs. L’effet bouche-à-oreille fait même des merveilles. « Nous avons déjà reçu des propositions de partenariats à l’étranger. Mais chaque chose en son temps ». Ils ne peuvent pourtant retenir un dernier aveu : « quand on voit le projet de ses rêves prendre forme, c’est sacrément dur de ne pas s’emballer ».

 

Soutiens du CNC : Ganymède de The Edge a bénéficié du Fonds d'aide au jeu vidéo (FAJV)