Rencontre avec Joffrey Lavigne, auteur et concepteur d’expériences numériques

Rencontre avec Joffrey Lavigne, auteur et concepteur d’expériences numériques

24 juin 2020
Création numérique
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Walled-In
Walled-In WebSpider Productions
Après Séance 129, expérience VR dont il est l’auteur et qui a été réalisée par Alexandre Perez, Joffrey Lavigne a imaginé avec Marguerite Boutrolle Walled-In (WebSpider Productions), une expérience narrative conçue pour Instagram, entre documentaire et fiction, à découvrir dans la sélection du PiXii Festival – Sunny Side of the Doc 2020 (qui se tient du 22 au 25 juin 2020 en ligne). Rencontre avec un passionné des nouvelles formes d’écriture.

Dans quel contexte a été imaginé Walled-In ?

Joffrey Lavigne DR

Joffrey Lavigne : La société de production WebSpider Productions avait ce projet en tête dans le cadre de l’anniversaire des 30 ans de la chute du Mur de Berlin. J’ai alors beaucoup exploré le sujet pour essayer de comprendre ce qui pouvait être intéressant à raconter : je me suis rendu à Berlin, j’ai visité les différents centres d’archives, je suis allé au pied du Mur… En m’immergeant a surgi l’idée de raconter l’histoire de ces hommes et femmes qui, après la construction du mur, ont tenté de fuir vers Berlin-Ouest. J’ai donc proposé ce sujet à ma productrice Louise Genis-Cosserat.

Pourquoi une narration via Instagram et pas une expérience en VR encore plus immersive ?

J’avais effectivement envie d’utiliser la VR au départ, mais la volonté d’écrire des choses un peu plus intimes et de se situer dans une narration plus quotidienne a changé la donne. Faire de la VR, qui pouvait retranscrire une expérience très sensorielle, demandait aussi beaucoup de temps et d’argent. Ecrire pour Instagram était nouveau pour moi. J’ai donc contacté Marguerite Boutrolle, qui connaît bien ce réseau social et fait aussi de la BD. Le projet s’est lancé comme ça, assez rapidement.

Vous mêlez fiction – via les posts Instagram – et contenus plus documentaires présentés eux avec les stories (courtes vidéos visibles sur un temps réduit). Comment s’écrit un tel projet à double dispositif ?

Avec Marguerite, nous nous sommes longuement interrogés. Nous envisagions au départ une narration en temps réel, avec des stories qui aideraient à suivre l’enquête d’une personne cherchant dans le passé de son grand-père, acteur important de la construction du mur, ce qu’il s’est passé à l’époque. Les stories devaient montrer des personnages que le grand-père avait croisés, en jouant entre réalité et fiction. Puis nous avons un peu bouleversé le dispositif car nous voulions vraiment un récit choral avec des personnages certes fictionnels mais inspirés de personnes ayant réellement existé. La première version « enquête » mélangeait trop les écritures, ce qui aurait été inintelligible. Ici, les posts sont vraiment dédiés à la narration fictionnelle tandis que les stories apportent un éclairage documentaire.

Qu’apporte la délinéarisation du récit ?  Un impact plus fort chez le public ?

Sur Instagram, le format est imposé par la plateforme. Nous avons donc construit une narration qui s’adapte aux différentes fonctionnalités. C’est une expérience délinéaire, même si ce projet est pour moi le plus linéaire de mes travaux. Puisque les posts peuvent se lire et se regarder avec une certaine linéarité, du premier personnage au dernier, bien que les stories ne soient pas accessibles indéfiniment. Ce type de projets m’intéresse car il permet de démultiplier les possibilités narratives grâce à l’interaction et aux différentes fonctionnalités proposées par les divers supports numériques. L’épisode interactif de Black Mirror est un bon exemple de ce qui est fait actuellement dans les documentaires et fictions grand public. Comme un « livre dont vous êtes le héros », l’utilisateur peut choisir différentes trames. L’écriture est très intéressante car il faut essayer de mettre en scène et d’évaluer toutes les actions possibles. En documentaire, ces projets interactifs permettent une « logique de mise en action » : ils font émerger une connaissance des choses et laissent le public s’approprier le sujet, prendre le temps de consulter les documents, de revoir des choses, de revenir en arrière… Mais nous n’avons pas encore gagné la partie sur notre capacité à mobiliser de larges audiences sur un temps suffisamment long. Quand je regarde les chiffres sur les projets documentaires que nous développons avec Cinétévé, le public est certes engagé, mais peu massif.

Finalement, une expérience sur Instagram, avec une narration courte et quotidienne, est en adéquation avec le temps que peut consacrer le public à ce genre de dispositifs…

On a joué sur cette consultation un peu plus courte. Nous avons essayé d’être les plus concis possible. Mais lorsqu’on aborde certains sujets, il nous paraissait obligatoire d’aller un peu plus dans la longueur. Les personnes voulant consulter des documents pouvaient le faire. Nous sommes moins dans une logique de communication que de transmission.

 

Vous êtes diplômé du CELSA (École des hautes études en sciences de l'information et de la communication). Est-ce la liberté de création qu’offre l’écriture numérique et interactive qui vous a poussé dans cette voie ?

Effectivement. J’ai découvert le webdocumentaire lors de mes études et j’ai tout de suite été happé. Je m’y suis d’abord intéressé en tant qu’étudiant en recherche (il a d’ailleurs consacré un mémoire à ce sujet – « L’histoire à l’heure du multimédia. Les enjeux du web-documentaire historique ») et en parallèle, j’ai rejoint Cinétévé comme chargé de production. J’ai ensuite été amené à leur proposer un projet consacré à Jean Jaurès qui a reçu une aide au développement du CNC. C’est là que j’ai commencé à écrire et m’investir pleinement dans ce genre de dispositif qui offre une liberté de ton et de sujets. On peut traiter des thématiques plus confidentielles qu’on ne pourrait pas toujours aborder à la télévision ou au cinéma. Il y a une vraie liberté narrative et fonctionnelle qui augmente de manière exponentielle grâce à la maturité des supports numériques. Il y a eu le mobile, la VR, l’AR… Les possibilités se renouvellent sans cesse, même s’il y a un côté frustrant dans tout cela : dès qu’on arrive à maturité sur un support, un autre surgit et il faut donc recommencer à zéro.

Dans votre mémoire, vous soulignez un point important pour vous : « la réception est pensée et intégrée dès la création »…

C’est primordial… Pour ces projets interactifs et numériques, il faut une écriture un peu schizophrénique dans le sens où le concepteur- scénariste doit se mettre à la place des personnes qui vont le découvrir. Il faut se projeter pour comprendre comment intéresser le public aux histoires que l’on va raconter et quelles vont être les impasses éventuelles. Pour Libérez Emile, l’écriture était encore plus complexe car outre le dispositif virtuel, il y avait une expérience physique où les paramètres sont plus nombreux. Il faut anticiper les gestes et baliser au maximum les usages possibles des dispositifs même si on ne peut pas tout prendre en compte.

Dans votre texte de présentation visible sur plusieurs sites, notamment CultureVR, vous évoquez vos « réflexions sur la place et le rôle du vivant dans les récits afin de penser et œuvrer à des transitions socio-écosystémiques ». Qu’entendez-vous par là ?

Je viens d’entamer une forme de reconversion. J’ai suivi une formation en écologie pour ensuite faire une thèse sur les questions de narration et de vivant. Je vais articuler ce que je faisais avant – et que je continue de faire – sur les questions de pratiques d’écriture, avec la nécessité aujourd’hui de réintégrer le vivant et la nature dans nos expériences immédiates et narratives. Je travaille, avec d’autres personnes de ma formation, sur la notion d’expériences de nature : plus on est sensibilisés et exposés (par un contact direct ou indirect) avec des éléments de nature, plus la sensibilité aux questions environnementales et la capacité à protéger l’environnement est importante. Dans ce contexte-là, les récits ont une place assez déterminante dans leur capacité à nous rapprocher ou nous éloigner de cet environnement naturel. Aujourd’hui, la plupart des films placent le public dans un milieu ultra-urbain, ce qui joue sur notre perception de l’environnement. On entend beaucoup de critiques négatives sur l’impact des technologies numériques sur l’environnement, ce qui est vraiment justifié, mais je pense aussi que le numérique peut engager de nouvelles sensibilités, notamment par le biais de la VR et de l’AR, et créer des contacts avec l’environnement naturel.