Luc Lagier : "Blow Up" peut continuer encore longtemps

Luc Lagier : "Blow Up" peut continuer encore longtemps

13 janvier 2021
Séries et TV
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La Fille à la valise de Valerio Zurlini
"La Fille à la valise" de Valerio Zurlini Titanus - S.G.C - Les Films du Camélia
Le webmagazine cinéma d’Arte, Blow Up, vient de fêter ses 10 ans. Son créateur Luc Lagier revient sur cette aventure peu commune.

Dans quel contexte a été créé Blow Up, fin 2010 ?

C’était une commande du pôle web d’Arte, assez précurseur en la matière. Il n’y avait pas d’émission de cinéma à l’antenne – pour différentes raisons – mais Arte en voulait tout de même une. À l’époque, on considérait qu’il y avait plus de liberté sur le web et, de fait, on m’a donné carte blanche.

Comment avez-vous pensé son concept ?

Je suis parti de ce que je ne voulais plus faire, c’est-à-dire des reportages ou des documentaires basés sur des images faites à Cannes ou dans des hôtels lors de la promotion des films. J’avais envie d’utiliser les archives, de jouer avec des extraits. Petit à petit, l’idée d’établir des correspondances entre les films, entre les cinéastes a fait son chemin. « Imaginons des collisions d’images, des remontages... », ai-je dit aux gens d’Arte. La chaîne a immédiatement donné son accord. J’ai d’emblée pris le web pour ce qu’il est, un espace de liberté unique qui exige une rapidité dont il a fallu faire un atout – d’où le côté zapping de l’émission. Il y a eu quelques ratés au début mais, dans le flux, peu importe : la machine était lancée.

Le principe du programme, c’est un peu celui du mashup. À l’image de la rubrique « Recut ».

Tout à fait. Au départ, il y avait d’ailleurs essentiellement cette rubrique « Recut », qui était un simple montage d’images, sans voix off. Je trouvais ça créatif et stimulant d’associer des films pour aboutir à quelque chose d’inédit qui soit le fruit de ce croisement. Quand c’était réussi, ça apportait une poésie qui me plaisait. Très vite, je me suis aperçu que je ne pouvais pas tenir dix ans comme ça. Je me suis alors dit qu’il fallait jouer le jeu d’un magazine avec une voix off, principalement la mienne, qui raconterait des histoires de cinéma. Ça permettait de faire les choses plus rapidement et de nourrir le site, sachant que je dois livrer deux à trois nouveautés par semaine.

Comment naît un thème « Blow Up » ?

Les sujets me sont souvent donnés par l’actualité, comme la rétrospective Alain Resnais à la Cinémathèque française qui devait démarrer début janvier. Le confinement m’a également inspiré : les hôpitaux, les masques, les jeux de société auxquels on joue par désœuvrement...

En général, je me pose une heure et je note tous les films qui me viennent à l’esprit en rapport avec la thématique choisie. Je regarde aussi mes DVD, je consulte des magazines de cinéma pour m’inspirer. Quand il y en a beaucoup – une petite centaine –, je me dis que c’est bon.

 

Pourquoi vous faut-il 100 films minimum ?

Parce que je suis souvent déçu en revoyant les séquences auxquelles j’avais pensé. J’avais noté, par exemple, pour une thématique « jeu vidéo », Footloose que j’ai regardé en entier pour le plaisir. La séquence en question est nulle, on ne voit pratiquement pas les personnages jouer. Bref, il faut brasser beaucoup pour être sûr d’avoir suffisamment de matière. Par ailleurs, j’ai fait tellement d’émissions qu’il y a plusieurs films que j’ai déjà abondamment cités. Je dois être vigilant sur les redites.

Les images sont pratiquement toujours de bonne qualité. Est-ce un critère de choix ?

Oui et non. Il peut m’arriver de m’appuyer sur une image moyenne car elle s’inscrit parfaitement dans les intentions de la thématique. Je pense à un extrait médiocre de La Fille à la valise dont j’avais absolument besoin pour illustrer la thématique « Verdi au cinéma ». Personne ne l’a remarqué ou ne nous l’a reproché.

Comment gérez-vous les droits des images ?

Dans un monde idéal, il faudrait demander l’autorisation aux ayants droit, voire acheter les images. Financièrement, c’est impossible. Le droit de citation est de toute façon quelque chose de fluctuant, notamment entre les différents pays. Sur le web, il y a une sorte de tolérance, de flou dont nous nous accommodons. Comme je fais la promotion des films, personne ne s’est jamais plaint jusqu’à présent. J’ai l’impression de faire une émission avec les ayants droit, pas contre eux.

Combien d’auteurs travaillent avec vous ?

Sur mes programmes, aucun. J’ai en revanche des contributeurs qui apportent leur propre sensibilité et qui ont carte blanche. Je ne veux pas me poser en rédacteur en chef.

Vous avez également donné des cartes blanches à des cinéastes : Xavier Giannoli, Bertrand Mandico, Laëtitia Masson, Bertrand Bonello, Jean-Paul Civeyrac... Ce sont eux qui sont venus à vous ?

Non, je les ai harcelés ! (Rires.) C’est compliqué, ils sont très occupés même si l’envie est là. J’aimerais bien que Xavier Giannoli, qui avait fait un super montage sur Scorsese, imagine quelque chose sur Pialat mais il n’a pas le temps. François Ozon avait caressé l’idée de faire des portraits d’Isabelle Huppert ou d’Isabelle Adjani mais c’est resté au stade de projets.

Blow Up est disponible sur le site d’Arte et sur sa propre chaîne YouTube, qui compte 160 000 abonnés. Est-ce un magazine rentable ?

Il ne le sera jamais car il n’y a pas de contenus sponsorisés. Arte, qui a pour mission de livrer des contenus pédagogiques de qualité, le finance entièrement.

L’émission vient de fêter ses 10 ans. Êtes-vous prêt à rempiler pour une nouvelle décennie ?

Une fois par an, je me pose la question. Puis, en y réfléchissant, je me dis qu’il reste encore plein de sujets et de stars à traiter. Je n’ai encore rien fait sur Marilyn Monroe, vous imaginez ! C’est un concept inépuisable. Peut-être que je passerai la main dans l’intervalle mais l’émission, elle, peut continuer encore longtemps.

Blow Up. De Luc Lagier. Sur arte.tv. Produit par Camera Lucida Productions et Arte France