Focus sur « Le Mystérieux Regard du flamant rose », Prix Un Certain Regard à Cannes 2025

Focus sur « Le Mystérieux Regard du flamant rose », Prix Un Certain Regard à Cannes 2025

18 février 2026
Cinéma
« Le Mystérieux Regard du flamant rose »
« Le Mystérieux Regard du flamant rose » réalisé par Diego Céspedes Arizona Distribution / Les Valseurs

Le producteur et distributeur Justin Pechberty (Les Valseurs) raconte le processus de production du premier long métrage du cinéaste chilien Diego Céspedes, primé au dernier Festival de Cannes. Une parabole sur les ravages du sida, au fil d’un récit situé au cours des années 1980, dans un cabaret installé aux abords d’une ville minière et dont les pensionnaires deviennent la cible des peurs et des fantasmes collectifs.


Comment vous retrouvez-vous à la coproduction de ce premier long métrage ?

Justin Pechberty : Depuis la création des Valseurs, nous avons pris l’habitude de travailler avec des cinéastes du monde entier. Avec Diego Céspedes, nous avons des amis communs. Mais je l’ai vraiment rencontré en 2018 alors qu’il présentait le court métrage L’Été du lion électrique (2018), qui a remporté le 1er prix de la Cinéfondation au Festival de Cannes. Il avait alors deux projets en tête : un court, Les créatures qui fondent au soleil (2022) et un long, Le Mystérieux Regard du flamant rose. Il envisageait le court comme une façon d’expérimenter ce qu’il voulait faire sur le long et l’occasion d’une première collaboration avec l’actrice Paula Dinamarca dont il savait déjà qu’elle tiendrait un rôle majeur dans Le Mystérieux Regard du flamant rose. Ce qui est particulier, c’est que les deux projets ont été développés en même temps. Et cela a été possible car l’écriture du Mystérieux Regard du flamant rose était déjà avancée, même si le scénario était très différent de ce qu’est le film aujourd’hui.

 

Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce scénario ?

La force du récit et de l’écriture. Diego Céspedes est un scénariste d’une maturité incroyable pour son âge. Les thématiques du Mystérieux Regard du flamant rose peuvent sembler familières, mais la façon dont il les aborde est très singulière. Le film a un côté « genre » très assumé, pas si fréquent dans un cadre de cinéma d’auteur. Il parle de choses tragiques qui résonnent encore aujourd’hui, mais avec un souffle de comédie, d’humour, qui correspond à sa façon de voir le monde. Ce qui nous a connectés tout de suite, ce sont les histoires qu’il racontait, et la manière dont il en parlait. Diego est quelqu’un de passionné, avec un vrai sens du récit et une envie de cinéma très forte. C’était facile d’entrer dans cette aventure mais… difficile d’aller au bout ! (Rires.)

Pour quelle raison ?

Un cinéma aussi singulier ne se finance pas facilement. Ce qui nous a aidés, c’est la mécanique de coproduction internationale. Le film a été monté avec cinq sociétés de cinq pays différents : le Chili, bien sûr, la France, la Tunisie, l’Allemagne et la Belgique. Un vrai défi organisationnel, mais Le Mystérieux Regard du flamant rose n’aurait jamais pu voir le jour d’une autre manière. Pour un film chilien d’auteur, sans acteur connu, hors marché, les financements nationaux sont limités. Son producteur aurait certes pu obtenir une aide publique, mais elle n’aurait pas suffi. Seules des collaborations internationales permettent à ce type de film de voir le jour. Et il se trouve que Diego avait déjà des liens avec la France. Nous avons donc, avec Les Valseurs, développé le projet. À partir du moment où un partenaire européen est à l’initiative d’un projet et qu’un deuxième puis un troisième producteur européen arrive, il est possible de solliciter des mécanismes comme Eurimages, ou l’Aide à la coproduction franco-allemande. Le projet s’est ainsi monté : un film pour une large part d’initiative européenne, tourné dans le pays du réalisateur et dans sa langue.

Un cinéma aussi singulier ne se finance pas facilement. Ce qui nous a aidés, c’est la mécanique de coproduction internationale […]. Un vrai défi organisationnel, mais Le Mystérieux Regard du flamant rose n’aurait jamais pu voir le jour d’une autre manière.
Justin Pechberty
producteur et distributeur

Coproduire, c’est aussi se répartir les postes techniques. Comment les choses se sont-elles organisées pour un film entièrement tourné au Chili ?

Chaque pays a ses propres règles. En France, il existe l’agrément, avec un barème précis. En Espagne, des obligations sur certains postes. En Belgique et en Allemagne, d’autres contraintes. Donc nous avons essayé de mettre tout cela en cohérence, en évitant les absurdités. Il n’a pas été question de faire n’importe quoi, de faire tourner des acteurs français au milieu de cette histoire chilienne, par exemple. Le tournage s’est fait avec un chef opérateur et une cheffe costumière espagnols, un ingénieur du son belge, et le reste de l’équipe chilienne. Toute la postproduction s’est déroulée en France : montage, étalonnage, musique, VFX. Je ne vous cache pas que cela a été un casse-tête mais nous avions un cap : que toutes nos décisions soient au service du film.

Vous évoquez la musique. Est-ce vous qui avez présenté à Diego Céspedes la compositrice Florencia Di Concilio qui évolue dans des univers multiples allant du documentaire (Soulèvements qui vient de sortir en salles, Les Années Super 8…) au film d’animation (Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary) en passant par le drame (De grandes espérances) ?

Oui. Je venais de faire un film brésilien avec elle. J’ai adoré cette collaboration et sa manière de travailler. Florencia aborde la musique de film avec beaucoup d’ouverture et j’ai tout de suite senti que ça allait fonctionner avec Diego. D’origine uruguayenne, elle a cette connexion culturelle et linguistique naturelle avec l’Amérique latine qui facilite les échanges. Je savais qu’elle proposerait quelque chose de fort, de singulier. Et je ne me suis pas trompé.

Avez-vous pu aller sur le tournage ?

Oui, car pour nous, c’est toujours important d’être présents. Évidemment, quand le tournage se déroule aussi loin, nous ne pouvons pas être là sur toute sa durée. Mais quand il existe une telle complexité de gestion, il nous paraît essentiel que l’un des pays à l’initiative du projet, avec le Chili, soit représenté. Notre directrice de production était française. Elle a fait l’intégralité de la préparation et du tournage sur place, et moi, j’ai été présent les deux premières semaines.

Qu’est-ce qui vous a frappé, sur le plateau ?

Énormément de points mais je retiens un moment la veille du tournage, juste après les ultimes répétitions. Les actrices ont pris la parole, chacune à leur tour. Elles étaient déjà totalement investies dans leurs rôles et expliquaient à quel point elles rêvaient de faire ce film et avaient envie de le défendre car il représentait énormément de choses pour elles. Certaines avaient traversé des expériences de vie très dures, subi beaucoup de violence. À ce moment-là, nous nous sommes dit que nous ne faisions pas seulement du cinéma. Cela donne une immense responsabilité de mener le film à son terme et de le hisser à la hauteur de l’engagement que ces femmes y mettaient.

Comment avez-vous collaboré au montage avec Diego Céspedes ?

Pour moi, le montage est la véritable écriture du film. Là où tout se joue. Donc nous sommes toujours très présents en postproduction et encore plus ici où le film a été monté dans une salle située dans nos bureaux. Nous avons pu offrir à Diego un temps de montage assez rare pour un premier film. Nous avons fait de nombreuses projections test, montré le film à beaucoup de personnes pour ajuster les choses. Le tournage s’est terminé suffisamment tôt pour que nous ne soyons pas pris immédiatement par la pression des festivals. Ce temps accordé au montage a été crucial.

À quel moment se fait le choix du distributeur ?

Sur des propositions de cinéma comme celles-là, les distributeurs qui s’engagent sur la lecture du scénario sont de plus en plus rares. Heureusement qu’il existe aussi des d’autres mécanismes de financement, comme je l’évoquais plus tôt. Nous avons envoyé le film fin mars au Festival de Cannes et nous avons eu la réponse dès le début du mois d’avril. À partir de là, nous avons montré le film aux distributeurs français, et Arizona s’est engagé avant la projection cannoise.

Comment avez-vous vécu Cannes ? Cette sélection a-t-elle déclenché beaucoup de ventes internationales, avant même d’obtenir le prix Un Certain Regard ?

Cannes 2025 a été un moment très particulier pour Les Valseurs. Nous avions trois longs métrages et un court en sélection. Un film dans quasiment chaque section. Nous étions évidemment très heureux, mais c’était aussi un énorme défi d’organisation : gérer les équipes, les déplacements, les plannings… Pour Le Mystérieux Regard du flamant rose, nous étions accompagnés par notre vendeur international, Charades, qui nous a aidés à gérer ce tourbillon. Cannes, c’est une tempête magnifique. Le film a été vendu dans de nombreux territoires. La France est le cinquième pays à le sortir. Le Chili et le Brésil arrivent bientôt. Et il a été acquis par MUBI pour plusieurs pays. C’est vraiment une magnifique trajectoire pour un film aussi singulier.
 

LE MYSTÉRIEUX REGARD DU FLAMANT ROSE

Affiche de « LE MYSTÉRIEUX REGARD DU FLAMANT ROSE »
Le Mystérieux regard du flamand rose Arizona Distribution / Les Valseurs

Réalisation et scénario : Diego Céspedes 
Productions déléguées : Les Valseurs, ARTE France Cinéma
Distribution : Arizona Distribution. 
Ventes internationales : Charades. 
Sortie le 18 février 2026

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