À la sortie de son long métrage Ex Libris: The New York Public Library (2017), immersion de plus de trois heures au sein de l’une des plus grandes bibliothèques publiques des États-Unis, Frederick Wiseman, qui s’est éteint le 16 février 2026, à l’âge de 96 ans, avouait lors d’une interview à Studio Ciné Live : renvoyer la référence à la fin ? : « Mes films font entre 76 minutes et 6 heures. Je sais que ça a tendance à agacer vos chaînes de télévision ! ». Le documentariste américain savait de quoi il parlait, lui qui aura posé plusieurs fois ses caméras en France (La Comédie-Française ou l’Amour joué, La Danse, le Ballet de l’Opéra de Paris, Crazy Horse, Menus-Plaisirs – Les Troisgros…).
Au-delà de la boutade, la saillie traduit les contours d’un esprit libre qui n’avait que faire des formats et des figures imposés. Faire des films, qui plus est à partir du réel, ne demande pas de savoir dompter, encore moins de s’accaparer l’espace et le temps. Seuls les démiurges ont de telles velléités. Wiseman, dont le patronyme semblait le prédestiner à l’élégance et la modestie (« L’homme sage »), s’effaçait totalement derrière sa matière. Dans le même entretien, il précisait : « Lorsque j’entreprends un film, je ne fais aucune recherche, je n’ai aucune structure en tête, pour la simple et bonne raison que je n’ai aucune idée préconçue de ce que je vais y trouver. Je produis un certain nombre d’images, et c’est au montage que le film se dessine. »
Il ne faut pas négliger les pouvoirs magiques, voire médiumniques des grands cinéastes. Ceux qui par leur justesse parviennent à se libérer des contraintes d’une machinerie plus ou moins lourde, donc d’un système. L’œuvre de Wiseman avait justement comme credo l’observation silencieuse de ce qui s’organise en système : hôpitaux, universités, librairies, lieux de villégiatures huppés, musées, salles de sport… La méthode a priori immuable visait d’abord à scruter ce qui se jouait devant lui, d’en saisir la logique, même la plus désorganisée, pour rendre compte de la réalité d’un lieu à un moment précis. Un côté Georges Perec avec sa volonté « d’épuisement d’un lieu ». Wiseman fuyait les généralités, chacun de ses films rendant compte d’un moment singulier, celui de sa présence avec sa caméra. À la sortie de Menus-Plaisirs – Les Troisgros en 2023, il expliquait ainsi au CNC : « Mon film allait être uniquement le fruit de ce que j’allais observer, donc de ce qu’ils [les protagonistes du film] allaient faire. Ce n’était pas à moi de leur dicter quoi que ce soit. D’ailleurs, Menus-plaisirs aurait été différent si je l’avais tourné cinq ans plus tôt. Il épouse les sept semaines passées sur place. Tout ce que j’ai appris est à l’écran. »
Corps et âmes
Chez Wiseman pas de voix off censée illustrer ce que les images et les sons saisis ne sauraient exprimer. L’essence de son art est de montrer, non de démonter. Encore moins les paroles de témoins – spécialistes, scientifiques, ou quidams – exposant face caméra des thèses prémâchées. Wiseman n’a jamais fait un cinéma d’opinion. Les termes que sont « films engagés » ou « politiques », le faisaient sourire. Dans le même entretien, il poursuivait : « Contrairement à ce que certains peuvent croire, je ne suis pas uniquement intéressé par ce qui dysfonctionne, par l’idée de dénoncer. Une seule chose me passionne au fond : le comportement humain. Dans ce qu’il a de pire comme dans ce qu’il a de meilleur. »
Qu’importe la terminologie adéquate, Frederick Wiseman s’est investi corps et âme dans cette exploration du comportement humain, allant d’abord vers les laissés-pour-compte, les marginaux, celles et ceux que le rêve américain ne concernait a priori pas. Il pouvait d’ailleurs se réclamer de la deuxième École de Chicago, courant de pensée sociologique basé sur « l’observation participante » des lieux d’étude.
Son premier fait d’armes de cinéaste est Titicut Follies en 1967, exploration d’une unité carcérale psychiatrique d’un institut du Massachusetts. Alors que la société américaine vit en pleine effervescence, que l’opposition farouche à la guerre du Vietnam s’intensifie, le cinéaste parvient dans l’espace confiné d’un hôpital à cerner les dispositifs d’une logique répressive et abusive. Premier long métrage et déjà l’affirmation d’un geste de cinéaste sans concession. Lors de sa réception d’un Carrosse d’or en 2021 en marge du Festival de Cannes, il racontait dans un autre entretien : « Personne n’avait montré ce qu’il se passait dans ces prisons. J’avais envie de regarder cela : les violences, les rapports de force et la brutalité. De le montrer. Le titre du film fait référence à une comédie musicale. Chaque année, les prisonniers montaient une représentation pour un spectacle de fin d’année, et c’était Titicut Follies. Ce qui m’amusait, c’est que mon film était précisément structuré comme une pièce de théâtre, divisé en actes. Et chaque acte racontait les exactions des gardiens contre les prisonniers. Choisir ce titre fut une sorte de blague, mais très ironique. »
Intensité créatrice
Frederick Wiseman, né en 1930 à Boston, est le fils d’un avocat tout entier voué à la défense des immigrés et d’une mère directrice d’un centre de soins pour enfants. Le fils sera bientôt un brillant étudiant en droit à Yale puis professeur à Harvard. Un avenir tracé qui s’accorde mal avec l’arrivée des sixties qui incitent au contraire à se réinventer pour bouger les lignes. En 1963, il produit le nouveau film d’une jeune cinéaste indépendante new-yorkaise, Shirley Clarke, qui avait fait parler d’elle deux ans auparavant au Festival de Cannes avec le jazzy, The Connection. The Cool World, adaptation d’un roman de Warren Miller est une exploration en mode docu-fiction du ghetto noir de Harlem. Dans ce long métrage abrasif en noir et blanc se nichent les prémisses du style à venir de Wiseman. Après Titicut Follies qui lancera une impulsion créatrice effrénée, le cinéaste enchaîne un film par an grâce au soutien d’un réseau de télévision de service public. Le début des années 1970 est ainsi marqué d’une forte intensité créatrice qui ne sera jamais démentie. Parallèlement, il a fondé avec des amis une association d’action sociale.
L’image d’un Wiseman en cinéaste explorateur des institutions vient de ce début de carrière tonitruant. Qu’il s’agisse d’un lycée de Philadelphie (High School), un commissariat de police de Kansas City (Law and Order) ou les couloirs du Metropolitan Hospital de New York (Hospital), le cinéaste enregistre de la matière – beaucoup de matière –, cherche la bonne distance et restitue ensuite la vérité de son regard sur la table de montage. Si les contraintes liées au système de production de la télévision ne brident pas son inspiration, sa mise en scène ressent la nécessité d’un déploiement. « Quand j’entreprends un film, je ne m’adresse à personne d’autre qu’à moi-même. Sans prétention. Je ne peux pas penser à la place du spectateur. Si on commence à faire ce genre de chose, on tombe dans le piège d’Hollywood. C’est-à-dire, faire un film pour le plus petit dénominateur commun », expliquait-il à Studio Ciné Live.
Extrême fluidité
Adossé à sa propre société de production, Zipporah Films, il avance bientôt en toute indépendance. La durée de ses films s’en ressent. Ainsi Wellfare (1975), sur le système de santé américain, avoisine les trois heures. Bien plus tard avec Near Death (1989), Wiseman explorera le temps très long (six heures) afin de saisir le quotidien des soins intensifs d’un hôpital… Au-delà de leur sujet, ses films impressionnent par l’extrême fluidité dans l’agencement des séquences. Un agencement qui permet une libre circulation des êtres, des objets, des lieux et des idées… Pour définir son style, Wiseman évoquait en premier lieu ce rapport très physique à la mise en scène. Comme il l’expliquait à L’Express en 2017 : « Quand je fais un film comme Ex Libris, ce n’est pas tant l’institution qui m’intéresse que les gens qui la fréquente. La bibliothèque, je la vois comme un court de tennis. Il y a les délimitations et le filet. Et j’observe comment les gens réagissent à ces règles. Cela crée de la tension. Ce qui m’intéresse ce sont les réactions des gens dans un endroit donné. C’est pour ça que j’essaie de montrer le plus d’aspects différents du comportement humain. »
Frederick Wiseman se sera essayé à la fiction avec La Dernière Lettre en 2002 et Un couple en 2022, deux films qui exploraient à leur manière la restitution d’une parole. Le dernier captait en pleine nature la lecture de lettres de Sophie Tolstoï adressées à son mari Léon. Le dépouillement formel – unité de temps, de lieu, de personnage – créait un contraste saisissant avec le reste d’une œuvre au foisonnement permanent. Voir le cinéaste du temps très long signer un film d’à peine une heure, qui plus est en costumes, avait de quoi surprendre. Wiseman rappelait alors que cette idée de séparer les films selon leur nature supposée était improductive. L’homme qui avait reçu un Oscar d’honneur en 2017 n’aimait pas non plus le terme de « documentaire », lui préférant celui plus général de « film ». Non par coquetterie mais afin de dissiper toutes idées reçues. « Dès qu’on parle de documentaire, on parle d’une expérience du réel propre à vous éduquer, vous transformer. Je n’ai pas cette prétention, ni cette ambition. », affirmait-il dans la revue américaine Film Comment en 2022.