Comment est né La Relève, une année pour devenir prof ?
Mathieu Pichard-Rivalan : J’ai été professeur d’histoire-géographie pendant dix ans. J’ai d’abord enseigné à l’université, puis en zone d’éducation prioritaire, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) et à Colombes (Hauts-de-Seine). J’ai adoré être professeur, mais ma vocation s’est heurtée aux difficultés de l’école publique, particulièrement en ZEP. Et j’avais envie de faire autre chose. Tout cela m’a conduit à imaginer un autre futur professionnel et à devenir scénariste. J’ai débuté dans cette voie en coécrivant la série L’École de la vie (2021). Tout en me lançant dans la fiction, je savais que, à un moment ou à un autre, j’irais aussi vers le documentaire, pour lequel j’ai un véritable amour. J’ai ainsi coécrit le film Dakar Chronicles (2025) sur le Paris-Dakar, réalisé par Jalil Lespert. J’ai assisté à une partie du tournage et cela a nourri mon envie de passer derrière la caméra. La Relève est le fruit de ce désir, combiné au souhait de parler de l’école, un sujet qui est lié à mon histoire, et sur lequel j’avais beaucoup à dire. Je voyais avec ce film un moyen d’apporter une petite pierre à l’urgence sociale qu’il y a à parler des enseignants. Avec la productrice Carole Lambert, nous avons lancé le développement rapidement après que je lui ai parlé de ce projet. Quelques mois plus tard, nous étions devant les équipes de France Télévisions, qui nous ont immédiatement suivis.
Pourquoi avoir choisi de tourner au lycée Lucie Aubrac, à Courbevoie, dans les Hauts-de-Seine ?
Je m’étais fixé plusieurs conditions. Je voulais filmer un groupe de professeurs effectuant leurs débuts de carrière dans un même établissement. Je voulais tourner dans un lycée et non dans un collège, car je tenais à ce qu’il y ait une proximité d’âge entre les élèves et leurs professeurs. Enfin, concernant le lycée, c’était important qu’il soit public et se situe en région parisienne, parce que j’avais moi-même enseigné dans le public et dans cette région. Sachant que par ailleurs, c’est en région parisienne que l’on trouve majoritairement les jeunes professeurs. L’Académie de Versailles a donné son autorisation, et j’ai donc cherché un établissement qui remplissait tous ces critères. C’est ce qui m’a mené au lycée Lucie Aubrac et à rencontrer Salomé, Axel et Thomas.

Comment les avez-vous convaincus de s’engager à vos côtés ?
En leur disant qu’ils pouvaient me faire confiance. Que ma démarche serait toujours respectueuse, bienveillante, et que, chaque jour, il y aurait une discussion pour savoir s’ils acceptent ou non la présence de la caméra. Je leur ai dit aussi que ce serait une expérience passionnante et un très beau souvenir pour eux. Après avoir consulté leurs familles, ils ont très vite accepté tous les trois.
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué chez eux ?
Leur générosité. Malgré les difficultés qu’ils ont affrontées, ils n’ont, durant toute l’année, jamais remis en question le film. Ils ont accepté de montrer leurs faiblesses. Je ne sais pas si, à mon époque, j’aurais pu m’inscrire dans un tel don de soi.
Comment les élèves ont-ils accueilli le projet ?
De manière assez naturelle. Les lycéens d’aujourd’hui sont à l’aise avec l’image, j’en ai vraiment pris conscience. Une caméra dans une salle, cela n’a rien d’exceptionnel pour eux. Pour certains, c’était même un détail. La caméra s’est imposée comme un nouvel élève.

Et comment les autres enseignants ont-ils réagi ?
Une confiance s’est rapidement installée entre eux et moi, même si les débuts n’ont pas été faciles. Comme tout s’est débloqué à la fin de l’été 2024, nous n’avions pas eu le temps de vraiment nous présenter avant de démarrer, et beaucoup étaient méfiants. Il a fallu que j’explique que je n’étais pas là pour faire du sensationnalisme, en leur disant que j’avais moi-même été professeur pendant dix ans.
Combien de temps avez-vous tourné durant cette année 2024-2025 ?
Nous avons disposé de près de quarante jours de tournage, ce qui était plutôt confortable. Au sein de l’établissement, nous avons été présents durant trente jours de septembre à juin, soit trois jours par mois en moyenne. Les autres jours, nous tournions en dehors du lycée, puisque nous suivons aussi Salomé, Axel et Thomas dans leur vie personnelle.
Avec quel matériel et quelle équipe avez-vous filmé ?
Notre dispositif était léger : une caméra de taille moyenne gérée par un chef-opérateur, un ingénieur du son avec une perche, des micros HF et des caisses d’optique posées dans les salles de cours afin de pouvoir en changer en fonction des plans. Il nous fallait un moment d’installation à chaque fois, qui, au fil du temps, était de plus en plus rapide, parce que nous avions pris nos marques. L’objectif était de faire oublier ce dispositif qui occupait un peu de place, d’être les plus discrets possibles, tout en montrant que nous étions là.
Vous faites le choix de ne pas apparaître à l’image, ni de recourir à la voix off. On vous entend juste un bref instant expliquer votre démarche en venant suivre ces jeunes professeurs… Pourquoi ?
Au départ, je devais être plus central dans la narration. Le concept s’articulait autour du fait que moi, ancien professeur, je revenais au lycée et filmais ces jeunes enseignants pour tenter de comprendre ce qui avait changé entre le moment où j’avais quitté l’Éducation nationale, en 2021, et celui du tournage. Mais, dans la pratique, c’était un concept un peu piégeux. Si j’avais voulu en permanence raccrocher à mon propre parcours, qu’est-ce que j’aurais dit de plus intéressant que Salomé, Axel et Thomas ? D’autant que mon expérience n’est pas comparable à celle des jeunes professeurs d’aujourd’hui, arrivés après la pandémie de Covid-19 et les assassinats de Samuel Paty et Dominique Bernard, qui ont traumatisé le métier.

Quelles problématiques concernant les jeunes professeurs ressortent le plus ?
La première, c’est celle de la vocation. Dorénavant, il y a de moins en moins de professeurs au début de leur carrière qui savent qu’ils resteront toute leur vie dans l’Éducation nationale. La seconde, c’est l’incroyable diversité des problèmes qui leur sont posés et auxquels la société leur demande d’apporter des réponses. L’IA, les téléphones et le numérique sont en train de profondément modifier la capacité d’attention des élèves. Mais il y a aussi la santé mentale, le décrochage, la violence, les discours de haine, racistes, antisémites, homophobes... Tous ces maux ne se voient pas dans le film, mais beaucoup de professeurs y sont confrontés. Et puis il y a la question du manque cruel de moyens de l’Éducation nationale, qui ne se retrouve toutefois pas au lycée Lucie Aubrac, un établissement moderne avec une équipe pédagogique, qui, je crois, se sent bien. Pour ma part, j’avais connu des conditions plus difficiles.
Quelles ont été les réactions à la découverte du film ?
Une projection a été organisée au lycée Lucie Aubrac. Le film a été merveilleusement reçu par les professeurs, la proviseure, et le personnel – j’avais promis de le leur montrer. Il y avait beaucoup d’émotion. Cela a été une étape importante pour moi, car ce documentaire, je l’ai vraiment fait pour les enseignants, l’Éducation nationale, et aussi pour l’ancien professeur que j’étais. Et puis il y a eu une projection avec Salomé, Axel, Thomas, l’équipe et des invités, et ce fut tout aussi émouvant. Salomé, Axel et Thomas, qui sont toujours professeurs, sont très heureux du film. Ils sont fiers d’avoir pu documenter leur propre année et que cela serve potentiellement à des confrères et consœurs.
Que retenez-vous de cette première réalisation ?
J’ai énormément appris techniquement. Quand Salomé, Axel et Thomas effectuaient leur première rentrée, moi, je faisais mes débuts en tant que réalisateur. Je dois beaucoup à mon chef-opérateur, Mathieu Mondoulet [ce dernier était remplacé par Thomas Labourasse quand il n’était pas disponible, ndlr]. Il a eu à mon égard une bienveillance et une patience qui ont été capitales. Être accompagné d’un chef-opérateur à l’écoute me semble être une condition sine qua non dans la réalisation d’un premier film.
LA RELÈVE, UNE ANNÉE POUR DEVENIR PROF
Réalisation et scénario : Mathieu Pichard-Rivalan
Production : Windy Production
Diffusion : France Télévisions
Disponible depuis le 20 septembre 2026
Soutien sélectif du CNC : Fonds de soutien audiovisuel (sélectif)