À la Cinémathèque française, petits et grands apprennent à « voir et faire le cinéma »

À la Cinémathèque française, petits et grands apprennent à « voir et faire le cinéma »

03 janvier 2024
Cinéma
Cinémathèque française jeune public
Initiation au cadrage Cinémathèque française

Initier les enfants et les adolescents à l’histoire du cinéma, à ses techniques et à ses esthétiques : c’est l’une des missions de la Direction de l’action éducative de la Cinémathèque française. Entretien avec sa directrice, Gabrielle Sébire, qui en décrypte les enjeux et les modalités en temps et hors temps scolaire.


Dans quel contexte l’offre éducative de la Cinémathèque française s’est-elle structurée ?

Gabrielle Sébire : Les actions pédagogiques de la Cinémathèque française existent depuis la fin des années 1990. À l'époque, Dominique Païni en était le directeur et nous étions installés au Palais de Chaillot. Il s’agit donc d’une histoire assez ancienne puisque, même avant l'ouverture d’un service dédié, les équipes proposaient des visites guidées du musée du Cinéma Henri Langlois [le bâtiment a brûlé en 1997 – ndlr]. L’objectif avec la création d'un département pédagogique était à la fois d’officialiser et de renforcer nos missions éducatives. Association de loi 1901, fondée en 1936 par Henri Langlois, Georges Franju, Jean Mitry et Paul-Auguste Harlé dans le but de montrer les films, la Cinémathèque française a pour mission d’œuvrer à leur préservation et à leur diffusion dans une démarche patrimoniale. En 2005, l’institution déménage dans ses locaux de Bercy, dans le 12e arrondissement de Paris, où nous nous situons toujours. Un tournant pour le service qui devient partie intégrante de la Direction de l’action culturelle et éducative de la Cinémathèque.

Comment se manifeste ce tournant ?

L’ambition est alors de développer davantage nos activités et de faire de l’action éducative une mission prioritaire à la demande de notre tutelle [le CNC et le ministère de la Culture – ndlr]. Au sein du bâtiment conçu par l’architecte Frank Gehry, nous ouvrons des espaces dédiés aux ateliers pédagogiques. Conformément à la volonté de Claude Berri, président de la Cinémathèque française au moment du déménagement à Bercy, le cinquième étage de l’institution est réservé aux expositions temporaires. Très vite, nous commençons à imaginer une offre éducative autour de ces programmations. Aujourd’hui, la Cinémathèque dispose de quatre salles de cinéma dont la quatrième, la salle Lotte Eisner, est entièrement dévolue à nos actions pédagogiques. Par ailleurs, nous organisons des visites guidées du musée Méliès [inauguré en 2021 – ndlr] avec des parcours spécialement conçus pour les plus jeunes et des déclinaisons pratiques comme des ateliers sur les trucages et les effets spéciaux. 

Toute notre pédagogie repose sur l’alternance entre la pratique et la théorie, entre le geste et la pensée, et vice-versa.

Quelles missions pédagogiques poursuit la Cinémathèque française ?

La première est de rendre accessible la culture cinématographique à tous, dès le plus jeune âge, sans être « intimidant ». Sur cet aspect, nous pouvons compter sur la politique d’éducation au cinéma et aux images développée et portée notamment par le CNC, depuis plus de trente ans, sur le territoire français. Que les enfants puissent croiser le cinéma dans leur scolarité est un trésor sur lequel nous pouvons nous appuyer. Dans leur grande majorité, les enfants qui franchissent les portes de la Cinémathèque se sont déjà frottés au septième art, ce qui permet de nous adosser à ce socle commun pour imaginer nos activités. Par ailleurs, les pratiques des jeunes évoluent, ce qui nous oblige à être inventifs. Notre rôle, par exemple, est de leur montrer que les films et les séries qu’ils connaissent et apprécient s’inscrivent dans un patrimoine commun, celui du cinéma. Ainsi, les blockbusters de superhéros offrent l’occasion de leur expliquer comment cette figure, née dans la littérature avec les comic books, a été progressivement adaptée sur grand écran. Nous essayons d'instaurer avec eux un dialogue, qu’importe leur origine, leur âge ou les conditions dans lesquelles ils viennent à nous – en famille ou par l’école. Ne pas être « intimidant » peut aussi passer par le fait de leur raconter l’histoire d’Henri Langlois : celle d’un jeune homme qui adorait le cinéma et ne voulait pas le voir disparaître. Sa passion quasi-fétichiste pour le septième art l’a poussé à vouloir rassembler bobines, scénarios, affiches, costumes ou encore photographies de plateau, le tout dans un même lieu, pour raconter l’histoire et la fabrication des films qu’il a aimés. C’est ainsi qu’est né le projet de la Cinémathèque. Enfin, notre deuxième mission est d’articuler dans nos propositions pédagogiques le fait de « voir et de faire le cinéma ». Une devise plus opérante que jamais.

Un atelier "Objectif cinéma" Cinémathèque française

De quelle manière ?

Toute notre pédagogie repose sur l’alternance entre la pratique et la théorie, entre le geste et la pensée, et vice-versa. C’est ce qu’on propose aux enfants avec nos ateliers et stages, en temps et hors temps scolaire. Mêler les deux aspects permet aux jeunes générations de comprendre comment se fabrique une image de cinéma et de comprendre que le cinéma est un art avec un langage propre. Faire naître des récits et des émotions par l’image n’est pas simple. Où placer la caméra, pour quels effets ? Comment cadrer au plus près des visages et des corps ? Comment prendre le son ? Que signifie une valeur de plan ? Pourquoi a-t-on besoin de s'approcher ou de reculer ? Au-delà de la pratique cinématographique en soi, l’ambition de nos ateliers est aussi de permettre aux jeunes de traverser une expérience qui leur sera utile en tant que spectateurs. On en revient à notre mission de démocratisation culturelle : sensibiliser chacun au cinéma de façon non académique, et toujours dans l'expérimentation.

Comment se décline l’offre d’ateliers en temps scolaire ?

De la grande section de maternelle à la terminale, nous proposons aux groupes scolaires des formats de 2 h 30 consacrés à une thématique différente, telles que la peur au cinéma, les rebelles au cinéma, la rencontre amoureuse… Ces ateliers « Voir du cinéma » sont conçus à partir d’extraits de films qui se font écho. Aux côtés d’un intervenant professionnel, la classe regarde des séquences d’œuvres, les confronte et ensuite en débat. Les enfants et les jeunes gens font l'expérience d'analyser précisément les films et d'aiguiser leur regard sur le cinéma. Ces ateliers peuvent être couplés à leur déclinaison pratique : les ateliers « Faire du cinéma » animés par des intervenants réalisateurs, chefs-opérateurs, bruiteurs... Concrètement, un atelier en studio sur la peur offre aux jeunes la possibilité de s'essayer, le temps d'une journée, à créer des scénettes d'épouvante. Nous proposons aussi des journées Voir et Faire « Écouter les films » et « Monter/rythmer » dans lesquelles la partie analyse de films est indissociée de la partie pratique. En 2022, près de 9 000 élèves ont participé aux 255 ateliers « Voir et Faire du cinéma ».

Et hors temps scolaire ?

Nous avons affaire à des publics différents. En temps scolaire, nous recevons des écoles, des collèges et des lycées venant de banlieue parisienne, de Paris intra-muros et des régions. Hors temps scolaire, nous nous adressons à des enfants franciliens conduits par leurs parents, souvent cinéphiles, jusqu’à la Cinémathèque. Le hors temps scolaire est un temps de loisirs. Nous valorisons donc d’abord la pratique, le « faire ». Nous essayons d’être ludiques dans nos propositions qui visent toutes, là aussi, à faire comprendre et expérimenter ce qu’est le cinéma. À faire découvrir son histoire et à s'exercer à toutes sortes d’expériences pratiques. Nous offrons des activités tous les week-ends. Les enfants peuvent être accueillis dès l’âge de 3 ans dans des formules spectacles et dès 6 ans dans les ateliers. Nous travaillons aussi avec des intervenants professionnels, comme en temps scolaire.

Le cinéma est un art qui nous fait réfléchir, penser, aimer, qui nous apprend, nous ouvre sur le monde et nous émeut. Nous savons combien sa rencontre dans l'enfance peut être décisive.

En décembre 2023, la Cinémathèque a ouvert cinq nouveaux studios de tournage, de son et de post-production… Combien d’équipements pratiques proposez-vous désormais ?

Nous disposons désormais d’un équipement éducatif complet, du tournage à la post-production, dédié à tous aux ateliers et formations. Ces nouveaux studios sont installés au niveau -1 de la Cinémathèque et comprennent des studios de prise de son, de montage, de bruitage et de mixage son, des studios de montage argentique et numérique, ainsi qu’un laboratoire photographique. Ils s’ajoutent à nos deux plateaux de prise de vue réelle et deux plateaux de cinéma d’animation ouverts en 2020. Là aussi, nous pouvons parler de tournant pour l’action éducative. C’est un aboutissement de notre savoir-faire.

 

Ma Petite Cinémathèque compte parmi les nouveautés lancées récemment pour le hors temps scolaire. En quoi consiste-elle ?

Tout est parti d’une question en sortie de pandémie : comment faire revenir les enfants en salles ? Ces mêmes jeunes pour qui regarder des films et des séries sur les écrans mobiles était devenu une habitude. Nous nous sommes alors demandé : quelles œuvres n’avaient-ils pas encore vues à la maison ? Et surtout qu’est-ce qu’ils ne regretteront pas de venir voir ? Ma Petite Cinémathèque, c’est la Cinémathèque des petits, une programmation de grands classiques du cinéma destinée aux enfants, tous les mercredis et dimanches après-midi ainsi que pendant les vacances scolaires. Ces séances sont précédées d’une présentation. Nous nous amusons souvent à venir avec un objet qui est un clin d’œil au film que les enfants vont voir. Cette clé de compréhension de l’histoire permet d’instaurer un débat en fin de séance. À la Cinémathèque française, nous parlons de jeune public jusqu’à l’âge de 18 ans et de public jeune à partir de 18 ans. Jusqu’à ce jour, la part des moins de 18 ans aux séances Ma Petite Cinémathèque s’élève à 40 %. Un résultat positif. Il faut préciser que les enfants viennent accompagnés d’au moins un parent. Concernant les adolescents, un public plus difficile à atteindre, nous avons imaginé deux rendez-vous spécifiques : « l’autre ciné-club », un cycle annuel de projections de films, de rencontres et de discussions, ouvert aux jeunes à partir de 15 ans, et « Objectif cinéma », un atelier de réalisation d'un film collectif, proposé aux jeunes de 15 à 18 ans, d’octobre à février. Par ailleurs, certaines de nos expositions temporaires grand public ont particulièrement bien fonctionné auprès des adolescents. Je pense évidemment à celles que nous avons consacrées à Tim Burton, Martin Scorsese ou Jacques Demy, et plus récemment à l'exposition Top secret : espionnage et cinéma. Enfin, nous recevons aussi des publics sur le temps périscolaire comme les centres de loisirs et le champ social.

Notre rôle est de continuer à faire de la Cinémathèque française un lieu vivant de projections et de réflexions sur le cinéma, sur tous les cinémas, des origines à nos jours, et pour tous les publics.

Des ateliers sont aussi proposés aux enseignants pour accompagner les élèves dans l’appréhension du cinéma. Ce volet a-t-il été pensé dès le lancement de l’offre éducative de la Cinémathèque française ?

Oui. Les options cinéma en milieu scolaire se sont développées en France au milieu des années 1980, puis se sont multipliées. La Cinémathèque française a été rapidement identifiée comme l'un des principaux lieux de formation continue des enseignants en la matière. En collaboration avec les trois rectorats d'île-de-France, nous proposons, chaque année, aux enseignants de cinéma comme à ceux d'autres disciplines, des journées de découverte et d’approfondissement autour de thématiques variées. Nous pouvons, par exemple, leur faire étudier l’œuvre d’Agnès Varda comme leur proposer de découvrir le cinéma iranien. À chaque fois, nous privilégions la salle de cinéma comme lieu d'apprentissage, afin qu'ils voient les films dont on leur parle dans de bonnes conditions. Dans nos stages, que nous avons élargis par ailleurs aux adultes individuels, l'objectif est, là aussi, d’allier théorie et pratique. Nous investissons en effet les volets « voir » et « faire » avec tous nos publics. En parallèle, nous proposons également des formations pour les bibliothécaires et les médiateurs culturels, en partenariat avec des structures comme Images en bibliothèques.

Quels défis attendent la Cinémathèque dans les années à venir ?

Notre rôle est de continuer à faire de la Cinémathèque française un lieu vivant de projections et de réflexions sur le cinéma, sur tous les cinémas, des origines à nos jours, et pour tous les publics. À notre échelle, nous poursuivons le travail de transmission d’un art qui nous fait réfléchir, penser, aimer, qui nous apprend, nous ouvre sur le monde et nous émeut. Nous essayons de continuer à créer du commun, à faire du cinéma un objet d’amour et de connaissances partagés entre les générations. Nous savons combien la rencontre avec le cinéma dans l'enfance peut être décisive. La pandémie de covid-19 nous a poussés à repenser certaines de nos activités. L’un des objectifs est de réussir à faire perdurer ces changements. Je pense à l’offre Ma Petite Cinémathèque, mais aussi à la dynamique de fréquentation de nos studios, les anciens comme les nouveaux. L’année 2024 va nous permettre de mesurer les effets du travail accompli depuis la crise sanitaire. Par ailleurs, nous mettons un point d’honneur à proposer davantage de films et de références inclusifs dans nos projections et ateliers. Un enjeu important pour nous. Enfin, faire venir le public à la Cinémathèque française, c'est continuer à être toujours plus inventifs et innovants dans nos propositions entre les œuvres du passé, du présent et du futur.