« Abou Leila » : comment raconter la guerre civile algérienne

« Abou Leila » : comment raconter la guerre civile algérienne

15 juillet 2020
Cinéma
Abou Leila
Abou Leila In Vivo Films - Thala Films - UFO Distribution
Algérie, 1994. Deux hommes traversent le désert à la recherche d’un dangereux terroriste… Le réalisateur Amin Sidi-Boumédiène raconte la décennie noire de son pays via un road-movie abstrait et hypnotique. Rencontre.

Pourquoi ce choix de raconter la guerre civile algérienne à travers une fiction allégorique, au lieu d’une chronique historique plus classique ?

C’est un sujet qui me touche particulièrement et que je ne pouvais donc pas traiter à la légère. J’avais beaucoup de mal avec la notion de chronique sociale ou politique, qui est pourtant en effet généralement la forme adoptée pour ces sujets-là. Rien n’annonçait cette décennie noire, rien ne laissait penser que l’Algérie allait sombrer dans une telle violence. Beaucoup d’écrivains, de penseurs, ont voulu comprendre ce basculement. D’une certaine façon, c’est aussi ce que j’essaye de faire dans mon film, mais de manière différente, indirecte. Les faits sont si complexes que j’avais vraiment du mal avec l’idée de reconstitution. Si j’avais cherché à reconstituer des faits précis, je prenais le risque d’omettre des détails, de me perdre… Comment raconter tout ça avec les contraintes de durée d’un film ? Comment faire rentrer la grande histoire dans la petite histoire ? Je me suis dit qu’il s’agissait en réalité avant tout d’exprimer des sentiments liés à cette époque. Ce qui, déjà, est plus propice au cinéma. Je raconte finalement autant les événements, la réalité de la période, qu’avec une approche plus conventionnelle. Plus je prenais les choses de manière indirecte, plus j’avais l’impression de creuser mon sujet en profondeur. Et, en même temps, de toucher à quelque chose d’universel. Abou Leila est une réflexion sur la violence au sens général. Le cinéma doit prendre garde de ne pas être trop dans l’actualité, dans la superficialité. Il faut essayer de rester dans le pur cinéma, de faire en sorte qu’on voie de plus en plus les cinéastes venant du Maghreb ou d’Afrique comme des gens qui peuvent apporter des propositions nouvelles, qui ne sont pas uniquement dans le folklore ou dans l’exotisme.
 

Le film procède donc d’une réflexion sur la manière dont sont considérés les cinéastes du Maghreb ?

Complètement. Ce n’est pas la réflexion principale, ce n’est pas mon projet, mais je suis obligé de constater qu’on est parfois réduit à ça, à ce rôle de débatteurs, de témoins, qui parlent de la condition de la femme, du terrorisme, de la violence, de la guerre… Bien sûr qu’il faut parler de tout ça ! Mais il est important de le faire de manière artistique.
 

Même si le film se refuse à être une chronique historique stricto sensu, le réel s’infiltre à travers des événements, des faits, le choix de situer l’action en 1994…

Oui, il faut des balises, un contexte, sinon tout ce que je viens de vous exposer ne vaudrait rien. Abou Leila se déroule dans le désert, c’est à dire loin du théâtre des événements, mais le contexte s’infiltre dans des conversations, des images qui passent à la télé…  Les images de l’aéroport, par exemple, sont celles du premier attentat revendiqué de la période. C’est celui qui nous a le plus marqués. Il y avait vraiment des images horribles à la télé, mes parents essayaient de m’empêcher de les voir. Je pense qu’on nous les montrait justement pour que l’opinion publique soit choquée, qu’elle prenne conscience de la réalité du terrorisme. Quant à la date, 1994, c’est une année charnière. On est deux ans après le début des événements, il y avait déjà eu beaucoup d’assassinats, de policiers d’abord, puis d’intellectuels. Quand on s’est rendu compte que les gens de la société civile se faisaient descendre devant chez eux, l’opinion publique a commencé à basculer. Le film commence sur un assassinat de ce type-là.
 

Cette scène fonctionne comme un manifeste, puisque vous y épousez plusieurs points de vue avec cette caméra très mobile, mais c’est aussi un trompe-l’œil : on pourrait presque se croire dans un thriller politique classique…

Absolument. Puis il y a cette transition inopinée, et on se retrouve dans le désert. C’est une manière de dire au spectateur : ce n’est pas un film qui donne des explications. Et c’est aussi pour le forcer à rester concentré, une qualité qu’il perd de plus en plus aujourd’hui.
 

Le terroriste que poursuivent les personnages a une dimension irréelle, quasi mythique…

Oui, et très cliché aussi ! C’est un personnage insaisissable, qui reste dans l’ombre. Il est une obsession pour le personnage qui le traque et qui en fait le symbole de son traumatisme. J’ai utilisé la figure très convenue de l’islamiste radical avec une grosse barbe, en m’inspirant d’un véritable chef du GIA, pour en faire un symbole, un personnage qui n’existe pas. Cependant, il était important de le montrer tuer au début du film, parce que je ne pouvais laisser penser que cette violence n’avait pas existé. Mais après ça, il devient un MacGuffin. Et je montre que cette figure du terroriste est un cliché qui nous empêche parfois d’analyser les vraies causes de la violence – qui, selon moi, sont avant tout sociales, humaines, politiques, et non pas religieuses. Je ne crois pas au lien qu’on établit entre Islam et violence. Mais je montre aussi, bien sûr, que des gens ont utilisé l’Islam pour tuer. Je voulais faire un film sur cette période en étant le plus complet et le plus sincère possible.  

Abou Leila, qui sort ce mercredi 15 juillet, a reçu l’Aide aux cinémas du monde du CNC.