Albert Dupontel : "Je commente à ma façon les déviances d’un monde que je traverse"

Albert Dupontel : "Je commente à ma façon les déviances d’un monde que je traverse"

17 mai 2021
Cinéma
Adieu les cons d'Albert Dupontel
"Adieu les cons" d'Albert Dupontel Stadenn Prod - Manchester Films - Gaumont - France 2 Cinéma
Le film d'Albert Dupontel qui reçu sept César, dont ceux de meilleur film et meilleur réalisateur, ressort ce mercredi pour la réouverture des salles. Avec Adieu les cons,  il a mis en scène une coiffeuse atteinte d’une maladie incurable qui part à la recherche de l’enfant dont elle a accouché sous X avec l’aide d’un fonctionnaire dépressif et suicidaire. L’acteur-réalisateur raconte au CNC cette nouvelle plongée dans le quotidien de personnages marginalisés par une société trop cynique pour eux.

Comment est né Adieu les cons ?

J’ai commencé à écrire ce projet avant Au revoir là-haut, juste après 9 mois ferme, avec l’idée de faire se croiser une femme qui veut vivre mais ne peut plus (Suze), et un homme qui peut vivre mais ne veut plus (JB). Avec un objectif au cœur de cette rencontre : retrouver l’enfant de cette jeune femme, un sujet qui constitue – et je l’assume – une thématique récurrente chez moi.

Au revoir là-haut était votre première adaptation. Qu’est-ce qui change le plus quand on revient à un scénario original ?

J’avais écrit Au revoir là-haut en quelques semaines, mais avec le sentiment de copier sur mon voisin. (Rires.) En l’occurrence Pierre Lemaitre, son auteur ! Pierre était mon alibi intellectuel avec son prix Goncourt. Je me réfugiais derrière lui, en me parant contre d’éventuelles attaques. C’est toujours plus angoissant quand vous prenez vous-même la parole. Cette poussée d’ego nécessite plus de temps. J’ai mis dix-huit mois à écrire Adieu les cons et cette histoire a ensuite continué à se transformer, en particulier – sans la révéler – la fin qui n’a cessé d’évoluer par rapport à la version initiale.

À quel moment commencez-vous à penser à vos comédiens principaux ?

Une fois le scénario terminé, de manière générale. Même si, pour Adieu les cons, j’ai su très tôt que je jouerais JB, cet inhibé dépressif, car je le connais bien ! Mais pour le rôle de Suze, le processus a été long. J’ai d’abord rencontré une dizaine de comédiennes avant de faire passer des essais à cinq d’entre elles, avec lesquelles je voyais qu’on pouvait se rapprocher du personnage. Virginie Efira n’était pas forcément une évidence, mais elle s’est imposée tout naturellement. Elle possède ce côté sexy et populaire que je recherchais, car je voulais ce personnage ancré dans la France profonde.

Les personnages féminins prennent de plus en plus de place dans vos récits. C’est une démarche volontaire de votre part ?

Les femmes permettent d’exprimer une virilité mal dite. De manière infiniment plus subtile, plus intelligente et par là même beaucoup plus efficace. Je préfère cacher l’indignation derrière le sourire de Sandrine Kiberlain, d’Émilie Dequenne ou de Virginie Efira. Et c’est une psychologie dont je me sens finalement assez proche dans sa complexité, beaucoup plus que de la psychologie « testostéronesque ».

Dans les seconds rôles, on retrouve des acteurs souvent présents dans vos films (Philippe Uchan, Michel Vuillermoz). Est-ce que vous écrivez pour eux ?

Oui, car je ne raisonne pas de la même manière pour les premiers et les seconds rôles. Pour ceux-là, je m’autorise à penser plus en amont à des comédiens. Je me suis très vite dit que les personnages de M. Kurtzman (clin d’œil à « Brazil »), le patron de JB, et du psy seraient parfaits pour Philippe Uchan et Michel Vuillermoz. Mais il n’y a pas de règle gravée dans le marbre. Nicolas Marié – autre comédien récurrent de mes films – n’était ainsi pas prévu au départ pour jouer l’aveugle qui accompagne le périple de JB et Suze. J’avais imaginé ce personnage plus jeune et j’ai rencontré lors des castings Grégoire Ludig, David Marsais et Kyan Khojandi – qui font des apparitions en guests dans Adieu les cons – pour ce rôle. Ils ont beaucoup de talent, mais ça ne marchait pas. Alors, à un mois du film, j’ai appelé Nicolas pour lui faire, à son tour, passer des essais. Et ça a tout de suite fonctionné. À la fois parce qu’un aveugle d’âge mûr apparaissait immédiatement moins triste qu’un jeune aveugle, et parce qu’il s’y amusait comme un petit fou.

David Marsais, Albert Dupontel, Virginie Efira et Grégoire Ludig dans Adieu les cons Stadenn Prod/Manchester Films/Gaumont/France 2 Cinéma/DR


Vous prenez du plaisir, vous, à jouer dans vos films ?

Disons que c’est un peu de la mégalomanie pas vraiment assumée. J’ai pris le pli avec Bernie. Dans Au revoir là-haut, j’ai repris un rôle que Bouli Lanners devait tenir et auquel il a dû renoncer au dernier moment. Jouer me rapproche des acteurs. Je participe à leurs efforts. On se plante ensemble, on rate ensemble, on bafouille ensemble. Je deviens leur copain de lose et de dépression.

On parlait plus tôt d’une troupe d’acteurs que vous retrouvez de film en film, mais cette logique prévaut aussi pour vos techniciens. Avoir cette bande vous est indispensable ?

Oui, car la machinerie est hyper importante dans mon travail. D’ailleurs, s’ils ne sont pas libres, je préfère les attendre. Le seul nouveau venu sur Adieu les cons est le directeur de la photo Alexis Kavyrchine (« La Douleur » d’Emmanuel Finkiel). L’idée de départ était de travailler dans les basses lumières, l’essentiel du récit se déroulant de nuit. On a récupéré des éclairages typiques du mobilier urbain qui ont créé des graphismes sur les visages que j’aime beaucoup. J’ai fait un casting de chefs opérateurs. Et Alexis s’est imposé par son talent bien sûr, mais aussi par son enthousiasme.

Chaplin disait que l’enthousiasme pouvait tout. Je souscris pleinement à cette idée.

Quand je propose une aventure, je trouve dommage d’avoir en face de moi des réticences, car c’est moi qui porte l’entière responsabilité du projet. J’ai donc envie de gens qui se lâchent et appuient sur l’accélérateur sans se soucier du frein.

Est-ce que, comme Gustave Kervern et Benoît Delépine, vous faites des films pour mettre en lumière des antihéros, des personnages abîmés par la vie, peu à leur aise dans la société actuelle ?

Non, je n’ai aucune mission militante, aucun altruisme excessif. J’aime bien parler des petites gens parce que j’en viens. Mes grands-parents étaient des agriculteurs très modestes et je n’ai dû qu’à l’énergie et l’intelligence de mon père d’avoir une petite vie de bourgeois tranquille. J’ai parfaitement conscience de ce qu’est une société divisée entre dominants et dominés. Je vois bien que les dominés se débattent avec de plus en plus de difficultés, faute d’éducation cohérente. Je n’ai de cesse de le raconter. Mais ça n’a rien d’un acte altruiste. Je ne parle finalement que de moi, de ma famille et de l’indignation citoyenne qui est la mienne depuis longtemps.

Une indignation que l’on retrouve quand vous filmez les actes de violence commis par la police. Ces scènes étaient présentes dès le scénario original ou celui-ci s’est modifié avec les récentes actualités ?

Tout était présent dans le script bien avant que ces faits se produisent. J’ai été, au contraire, un peu dépassé par la réalité. Je commente à ma façon, tout à fait discutable, les déviances d’un monde que je traverse. Et il se trouve que, de temps en temps, il y a des actes commis par les policiers dans ces déviances. Alors qu’à d’autres moments, ces mêmes policiers font des choses extraordinaires. D’ailleurs, quand je vois des manifestants qui affrontent des CRS, je vois des pauvres qui se battent avec d’autres pauvres pour protéger un système bien plus puissant, égoïste, cupide et suicidaire puisqu’il est en train de faire fondre la planète. Donc ça me désole, mais je ne pointe personne du doigt. Il n’y aucun geste antiflic dans Adieu les cons. Cela me rappelle Anthony Burgess allant voir Stanley Kubrick, effaré et affolé devant la récupération dévoyée de son héros d’Orange mécanique. Kubrick lui avait répondu : « Je fais des films pour des gens intelligents, je ne peux pas empêcher les imbéciles d’y aller. » Je fais volontiers mienne cette phrase.

ADIEU LES CONS sortie le 21 octobre. Ce film a bénéficié de l’Aide à la création visuelle ou sonore : aide sélective et allocation directe.