Autrice, illustratrice, scénariste et réalisatrice, Marjane Satrapi occupait une place singulière dans le paysage artistique contemporain. Elle s'est éteinte ce 4 juin 2026, « morte de tristesse un peu plus d’un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie », d'après un communiqué transmis à l’AFP par ses proches. Elle avait 56 ans.
La naissance d'une dessinatrice
Marjane Satrapi, née en 1969 en Iran, y a vécu la révolution islamique ainsi que la guerre Iran-Irak dans son enfance, ce qui influencera toute son œuvre future. Arrivée en Europe en 1984 dans un lycée français de Vienne (Autriche), elle part en 1994 étudier aux Arts décoratifs de Strasbourg, avant de s'installer en 1995 à Paris, dans un atelier Place des Vosges où elle côtoie notamment Joann Sfar ou Emile Bravo… Des artistes complets qui lui donnent le goût de la bande dessinée.
Le premier tome de son autobiographie dessinée, née de la dépression qu'elle subit après son divorce et son départ de son pays, Persepolis, paraît à L'Association en 2000 avec un grand succès public et critique. C'est véritablement son histoire : celle d'une petite fille qui devient femme, dont le regard perd peu à peu la naïveté de l'enfance face aux horreurs du monde, racontée avec un trait en noir et blanc à la fois fantasmagorique et comique, mêlant le légendaire iranien et l'analyse politique dessinée.
L'album remporte l'Alph-art coup de cœur au Festival d'Angoulême en 2001. Trois tomes suivront, achevant de raconter ses années de formation et de prise de conscience politique. Marjane Satrapi obtient le prix du Meilleur album en 2004 pour ce qui restera son ultime BD, Poulet aux prunes.
Persepolis, nouveau triomphe
En 2007, elle présente au Festival de Cannes son premier film, adapté de Persepolis, écrit et réalisé avec Vincent Paronnaud, également dessinateur de BD. L'adaptation est un succès critique et public : 1,2 million d'entrées en salles, le Prix du Jury à Cannes (ex aequo avec Lumière silencieuse de Carlos Reygadas) et deux César en 2008 (Meilleur Premier film et Meilleure adaptation). Le film est également nommé à l’Oscar du meilleur film d’animation.

« Emouvant militantisme esthétique, que cette humble politique de corps animés », écrit Thierry Méranger dans Les Cahiers du cinéma à propos de Persepolis : la BD devient un véritable film en soi, dont les voix sont assurées par Catherine Deneuve, Danielle Darrieux, Simon Abkarian, et Chiara Mastroianni qui assure celle de la Marjane animée. Marjane Satrapi est devenue cinéaste.
Le destin d'une réalisatrice
Après Persepolis, elle ne tourne plus de film d'animation, comme pour affirmer qu'elle n'est pas « qu'une » autrice de BD ou de films animés. Toujours avec Vincent Paronnaud, elle adapte en 2011 une autre de ses oeuvres, Poulet aux prunes, cette fois sous la forme d'un long métrage en prises de vues réelles avec Mathieu Amalric, Golshifteh Farahani, Maria de Medeiros, Chiara Mastroianni et Isabella Rossellini, entre autres. Un récit où un musicien au cœur brisé attend la mort et repense à sa vie passée.
En 2013, Marjane Satrapi tourne la comédie policière La Bande des jotas (où elle joue le premier rôle, après une apparition dans Les Beaux gosses de Riad Sattouf). Elle travaille aux Etats-Unis en 2014 avec une autre comédie, mais horrifique cette fois, The Voices : l'histoire d'un tueur schizophrène (Ryan Reynolds) qui dialogue avec son chat, son chien et la tête coupée de l’une de ses victimes (Gemma Arterton). Cinq ans plus tard, la réalisatrice dirige Rosamund Pike dans Radioactive, un biopic en langue anglaise consacré à la scientifique Marie Curie : une exilée, comme elle, qui a trouvé en France le pouvoir de s'exprimer en tant que femme.
Un ultime voyage à Paris
Il faut attendre cinq ans pour que Marjane Satrapi livre un nouveau long métrage. Son dernier. Paradis Paris, porté notamment par Monica Bellucci, est un film choral où plusieurs personnages - un cascadeur, une cantatrice, une adolescente suicidaire, un présentateur télé...- se confrontent à l'idée de leur mort. Loin d'être une parade funéraire, l'œuvre est surtout pour la réalisatrice l'occasion de tourner une vraie déclaration d'amour à la Ville Lumière, inspirée par les récits fragmentés 21 grammes d'Alejandro Gonzáles Iñárritu ou Short Cuts de Robert Altman.
« Le film est d’abord né d’une réflexion sur la vie et l’inéluctabilité de la mort. Ce qui nous rassemble tous, nous les êtres vivants, c’est la mort », expliquait la réalisatrice dans un entretien donné au CNC. « Quand on finit par comprendre comment vivre, on doit passer l’arme à gauche ! C’est une catastrophe, c’est tragique et très triste, et Paradis Paris est un film sur l’humour que nous impose cette prise de conscience. » Le film restera ainsi l'ultime œuvre de son autrice, dans laquelle elle se confronte une dernière fois à l'idée de la mort, mais toujours avec humour. Comme elle l'affirmait elle-même : « Quand les choses sont vraiment insupportables, soit on en meurt, soit on en rit. »
Marjane Satrapi a été membre de la Commission de l’avance sur recettes de 2004 à 2007. Elue à l’Académie des beaux-arts en 2024, elle fut également une voix importante de la lutte pour les droits et la dignité des femmes. Cet engagement, qui traversait toute son œuvre, elle l’a prolongé par un geste collectif en dirigeant l’ouvrage Femme, Vie, Liberté après la mort de Mahsa Amini.