Comment votre société Kazak Productions a-t-elle rejoint le projet ?
Jean-Christophe Reymond : Le projet m'est arrivé par Jonas Dornbach, de Komplizen Film, avec qui nous travaillons régulièrement depuis une dizaine d'années. C'est notre cinquième coproduction ensemble. Il m'a parlé du nouveau film de Valeska Grisebach après Western, que j'avais beaucoup aimé. Ce qui était particulier, c'est qu'il n'y avait pas de scénario classique. Le projet reposait sur un document d'une trentaine de pages qui décrivait l'univers du film et sa trajectoire. Jonas Dornbach m'a tout de suite prévenu : « Il n'y aura pas de scénario au sens traditionnel du terme. » Il fallait donc convaincre les partenaires financiers à partir de cette matière. C’était un pari, mais aussi une manière très cohérente de travailler avec une cinéaste comme Valeska Grisebach.
Dans ce contexte, quel sens avait la coproduction ?
Pour moi, une coproduction ne doit jamais être uniquement financière. J’ai demandé très tôt à Valeska Grisebach si elle avait envie d'échanger avec un partenaire français, si elle voyait un intérêt à ce dialogue. Sa réponse a été immédiate : elle avait envie de discussions, de retours, de propositions. À partir de là, la coproduction prenait tout son sens. Je ne crois pas aux montages où chacun apporte simplement une part du budget. Ce qui m'intéresse, c'est lorsque chaque partenaire participe réellement au développement du projet.
Comment les rôles se sont-ils répartis entre les quatre pays ?
L’Allemagne était naturellement le partenaire majoritaire,puisque Valeska Grisebach et Komplizen Film portent le projet depuis l’origine. La Bulgarie est devenue essentielle parce que le film est né de ce territoire ; le travail de terrain y a duré près de trois ans avant même le tournage accompagné par le partenaire bulgare, et le tournage s'y est déroulé intégralement. La France est intervenue davantage sur le développement, le financement et certaines étapes de la post-production. Nous avons aussi pu proposer des collaborateurs. Par exemple, une cheffe décoratrice bulgare vivant en France a rejoint le projet et y a travaillé pendant près de deux ans. L'Autriche est arrivée plus tard grâce à un fonds qui venait d'ouvrir ses critères à des projets internationaux. Cette participation a représenté entre 150 000 et 200 000 euros supplémentaires : elle a notamment permis de financer une nouvelle session de tournage de sept jours.
Quels ont été les principaux leviers de financement de cette coproduction ?
L’Allemagne constituait naturellement la base du financement du film. Côté français, nous avons bénéficié notamment de l'Aide aux cinémas du monde avant réalisation du CNC, du « Mini-traité » Aide au développement et à la coproduction de projets cinématographiques franco-allemands et du soutien de ARTE France Cinéma via le Grand Accord ARTE.

Vous avez fait le choix de ne pas avoir de distributeur français pendant la fabrication du film. Pourquoi ?
Nous avons fait le pari d'attendre que le film soit terminé. Avec une cinéaste comme Valeska Grisebach, dont le travail se construit beaucoup au tournage et au montage, il me semblait plus pertinent que les distributeurs découvrent l'œuvre telle qu'elle était réellement, plutôt qu'une promesse de film. Une fois la sélection à Cannes acquise, nous avons organisé une seule projection pour les distributeurs français. Le film était alors le seul titre en Compétition encore sans distributeur en France. Plusieurs sociétés se sont montrées très enthousiastes et cela nous a permis de choisir un partenaire sur la base du film lui-même. C'était plus risqué, mais aussi plus cohérent avec la manière dont ce projet s'est construit. Nous avons choisi Haut et Court, dont l'enthousiasme pour le film était particulièrement fort.
L’architecture de la coproduction a-t-elle évolué au fil du temps ?
Oui, parce que le film lui-même évoluait. Le développement a duré plusieurs années. Les repérages, les rencontres et les recherches ont continué très longtemps avant le tournage. Ensuite, il y a eu plusieurs sessions de tournage - 47 jours au total - ainsi qu'un retour sur le terrain pour tourner de nouvelles séquences. Ce que je trouve intéressant, c'est que tous les coproducteurs ont accepté de réajuster leurs équilibres pour permettre au film de poursuivre son développement. Personne n'a défendu son intérêt propre contre celui du projet. Le film s'est construit sur près de huit ans. Quand Kazak rejoint le projet, Valeska Grisebach me prévient déjà que le développement prendra du temps. Finalement, il s’est écoulé environ sept ans entre notre arrivée et la version achevée du film.

Cette temporalité très longue a-t-elle représenté un défi pour les coproducteurs ?
Oui, mais c'était aussi la condition même du film. Valeska Grisebach travaille dans une logique d'immersion. Pendant ses repérages, elle a accumulé plusieurs centaines d'heures d'entretiens et de documentation. Au total, près de 300 heures ont été enregistrées. Cette matière n'apparaît pas directement à l'écran, mais elle nourrit tout le film. La question pour les coproducteurs n'était donc pas d'accélérer le processus mais de créer les conditions qui lui permettent d’exister.
Comment accompagner au mieux un projet aussi atypique ?
D’abord en faisant confiance à la cinéaste. Lorsque Valeska présente une première version de montage de plusieurs heures, notre rôle consiste à dialoguer avec elle pour identifier ce qui est essentiel au film. Nous sommes là pour défendre le projet, pas pour le normaliser. La coproduction joue aussi un rôle important à ce stade parce qu'elle multiplie les regards : les échanges entre producteurs permettent de prendre du recul tout en restant fidèles à l'intention initiale.
Vous insistez beaucoup sur la notion de confiance. Est-ce le fondement d’une coproduction européenne réussie ?
Absolument. Avec Jonas Dornbach, cela fait des années que nous travaillons ensemble. Cette confiance permet d'avancer rapidement et sereinement. Quand une décision doit être prise pour le bien du film, chacun sait que l'autre agit dans cet intérêt-là. Cette confiance existe aussi avec les partenaires autrichiens et bulgares. Bien sûr, chaque pays a ses habitudes et sa culture de production, mais l'essentiel est ailleurs : respecter le rôle de chacun et accepter que celui qui est le plus proche du film à un moment donné puisse guider certaines décisions.
Que vous apprend aujourd’hui L’Aventure rêvée sur la coproduction européenne ?
Que la coproduction est particulièrement précieuse lorsqu'elle accompagne des projets qui ne pourraient pas exister autrement. Dans le cas de L'Aventure rêvée, chaque partenaire avait une raison d'être là : l'Allemagne parce que c'est le pays de la réalisatrice et du producteur principal, la Bulgarie parce que le film est né de ce territoire, la France parce qu'elle a accompagné le projet dans la durée et l'Autriche parce qu'elle a permis de consolider le financement à un moment décisif. Pour moi, une coproduction réussie est celle où chacun apporte quelque chose au film, et pas seulement une ligne de financement supplémentaire.
L’AVENTURE RÊVÉE
Réalisation : Valeska Grisebach
Scénario : Valeska Grisebach et Lisa Bierwirth
Production : Komplizen Film
Coproduction : Valeska Grisebach, Kazak Productions, Miramar Film, Panama Film, New Matter Films, Arte France Cinéma, ZDF/Arte, en collaboration avec Arte France
Distribution : Haut et Court
Ventes internationales : The Match Factory
Sortie le 15 juillet 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Aide aux cinémas du monde avant réalisation, Le « Mini-traité » Aide au développement et à la coproduction de projets cinématographiques franco-allemands