Comment est né Chicas Tristes ?
Fernanda Tovar : J'ai commencé à rédiger le scénario il y a huit ans, pendant un cours d'écriture à México. Ça a été le début d'une longue route pour que le film se fasse... La rencontre avec le producteur Daniel Loustaunau au sein du groupe Colectivo Colmena (un collectif de jeunes cinéastes mexicains fondé en 2015, NDLR) a été déterminante pour lancer le projet et lui donner une forme présentable.
Samuel Chauvin : J'ai rencontré Fernanda il y a quatre ans, pendant les rencontres professionnelles du Festival de Guadalajara, dans les forums de coproduction. Daniel Loustaunau me présentait un autre projet qui était intéressant mais pas vraiment pour moi... Quand je lui ai demandé s'il avait autre chose, il m'a présenté Chicas Tristes. Je l'ai tout de suite trouvé formidable. Quelques semaines plus tard, il m'envoyait le scénario et des courts métrages de Fernanda dont Mi edad, la tuya y la edad del mundo, qui avait été présenté à la Semaine de la Critique en 2022.
Comment s'est déroulée la production ?
F.T : Le tournage a eu lieu entre mai et juin 2025. Ça a été très rapide.
S.C : Il y a eu un gros processus de montage, durant le tournage même. Ce qui a permis au montage d'aller plus vite une fois le tournage terminé.
F.T : Oui, normalement, le montage débute à la fin : au sein du Colectivo Colmena, nous passons d'un poste à l'autre et sans forcément avoir le temps de nous consacrer entièrement à un projet. Mais là, je me souviens que le tournage s'est terminé un samedi matin et que le lundi suivant un premier montage était déjà prêt ! ça a été très rapide et très intense. Je ne sais pas si ça pourrait convenir à tout le monde mais j'ai beaucoup aimé travailler comme ça, en adaptant le tournage en fonction des scènes que nous montions. C’est très enrichissant de mener les deux parallèlement.
S.C : Je viens de terminer une coproduction avec le Costa Rica et nous n'avons pas du tout travaillé de cette façon. C'est une question de temps, d'organisation et de matériel.
Le film a t-il beaucoup changé entre le premier montage et le résultat final ?
S.C : Le premier assemblage de Chicas Tristes avait une durée très différente, oui...
F.T : Il durait trois heures !
S.C : Nous avons travaillé à distance, entre la France et le Mexique, grâce à un outil où l'on peut « annoter » le premier montage qui a été mis à disposition en ligne. Personnellement, c'est une expérience que j'ai beaucoup appréciée, c'était très collaboratif. Ce n'est pas si évident d'avoir une relation aussi plaisante, surtout quand peu de producteurs sont impliqués. Mais je crois que c'est dans l'esprit du Colectivo Colmena. Tout tourne autour de l'idée de partage, même quand un producteur étranger rentre dans l'affaire. Même quand nous ne sommes pas d'accord... (rires) Nous prenons le temps de discuter : c'est très important.
Fernanda, avez-vous apprécié de travailler avec la France malgré la distance ?
F.T : Oui ! Même s'il fallait gérer avec le décalage horaire : le temps que Samuel voie le montage et me réponde, j'étais déjà en train de travailler sur la musique. Avec Samuel, nous avons travaillé dans le cadre du programme Next Step de la Semaine de la Critique, qui accompagne les sélectionnés des courts métrages vers le long métrage. Ensuite, je me suis rendue à Paris avec ma directrice de la photographie, Rosa Hadit Hernández, pour travailler l'étalonnage du film, en studio, en compagnie de Samuel. Il a beaucoup d'expérience avec les cinéastes sud-américains, ce qui est appréciable. Il sait aussi prendre des décisions narrativement utiles pour le film. Chicas Tristes est très ancré dans son cadre, la ville de México. Même si vous parlez espagnol, vous vous apercevez que les filles ont un accent très marqué. Sur un tel film, il y a toujours cette question de savoir s'il peut parler à d'autres publics, avec des sensibilités différentes. Quand Samuel a travaillé sur le film, cela m'a rassurée, puisque ses idées étaient en phase avec celles que nous avions depuis le départ. J'ai commencé à me dire que Chicas Tristes pouvait être universel.
S.C : Avec Fernanda, nous avions vu ensemble Ciudad sin sueño de Guillermo Galoe au Festival de San Sebastián 2025 : c’est un film dont l'image est très forte, très travaillée, et Fernanda voulait un traitement de la photo similaire. Nous avons travaillé l'étalonnage du film dans le studio Color, qui fait partie de Digital District, en janvier dernier.

En se situant à México, dans le quotidien de deux adolescentes entre natation et révisions, est-ce que Chicas Tristes veut montrer un aspect inhabituel du Mexique ?
F.T : Oui, j'y ai vécu toute ma vie, et j’ai l’impression que les films situés à México montrent souvent les extrêmes : soit des quartiers très tranquilles remplis de gens gentils, soit la pauvreté extrême et la violence. Mais rarement la classe moyenne, qui est tout de même celle de la grande majorité des habitants. C'est celle dans laquelle j'ai grandi. Un México sans cafés chics ni restaurants étoilés. Dans mon imagination, quand je repense à mon adolescence, c'est le México de Chicas Tristes qui apparaît.
S.C : C'est mon premier film mexicain, je ne peux pas vraiment comparer Chicas Tristes à d'autres visions du Mexique, même si j'ai travaillé avec des producteurs mexicains. Mais je ne crois pas que ce soit une question de pays... Ça a été très intéressant de travailler avec Fernanda, nous avions la place de discuter. Même quand nous parlions d'argent, tout était très clair, très transparent. Il me semble que c'est vraiment lié à la façon de travailler de Colectivo Colmena. Je ne pense pas que ça aurait été la même chose avec une société de production mexicaine « classique ».
F.T : A l'école de cinéma, on m'a appris à être « dure », à tout savoir, à ne pas avoir le droit d'être effrayée et de douter. Au sein du Colectivo, c'est permis ! Nous avons la même vision des choses. Faire des films est un art collectif, autant faire ça dans le respect et le dialogue.
Avez-vous un moment favori dans le film ?
F.T : Au moins trois ! D'abord, ce moment où les filles dessinent à la craie sur le sol. C'était un passage improvisé, mais nous avions beaucoup travaillé en amont : les actrices connaissaient très bien leurs personnages et pouvaient vraiment agir selon leurs rôles. Les séquences sous-marines, qui se déroulent dans la piscine où elles s'entraînent, ont été un vrai défi parce que je ne pouvais pas vraiment diriger la directrice de la photographie ni les actrices... J'ai dû me laisser aller, devenir une simple spectatrice. Et enfin la séquence de l'éclipse, parce que tout le monde pensait que nous allions devoir la couper puisqu'elle ne fait pas avancer l'intrigue. Mais j’aime beaucoup ce qu'elle symbolise, sa musique... La discussion pour garder cette scène ou non a été très enrichissante.
S.C : J'ai aimé cette scène depuis le début. Pour moi, elle fait vraiment décoller Chicas Tristes.
F.T : La discussion tournait beaucoup autour du moment où il fallait la placer en termes de structure. Plus tôt ? Plus tard ? Cela changeait beaucoup de choses.
S.C : L'éclipse connecte tous les personnages ensemble. Tout le monde regarde la même chose, les planètes sont alignées... C'est très beau.

Chicas Tristes a bénéficié de l'Aide aux Cinémas du monde après réalisation du CNC. Fernanda, avez-vous été impliquée dans le processus ?
F.T : J'ai travaillé le dossier à déposer et le texte à rédiger, pour faire en sorte que le projet soit suffisamment fort pour être présenté à l'Aide aux cinémas du monde et que Chicas Tristes parvienne à se démarquer.
S.C : Nous avons travaillé ensemble tout au long du processus, avec Fernanda et Daniel. Cela demande un bon timing, pour pouvoir présenter à la commission un montage le plus proche du « final cut » possible. Nous avions aussi anticipé le fait que l'aide était nécessaire afin de pouvoir utiliser les services d'étalonnage du studio Color. Sans l'Aide, je ne suis pas sûr que nous aurions pu utiliser Color. Elle a également permis de sécuriser le compositeur Wissam Hojeij à la musique.
CHICAS TRISTES
Réalisation et scénario : Fernanda Tovar
Production : Colectivo Colmena
Coproduction : Potenza Producciones, Montgó Films, Promenades Films, Shot Films, CTT Exp & Rentals
Distribution : Wild Bunch Distribution
Ventes internationales : Alpha Violet
Sortie le 12 août 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Aide aux cinémas du monde