Avant Salvation, vous aviez déjà produit Burning Days, le précédent film d'Emin Alper.
Laurent Lavolé : Je connaissais ses films, mais c'est le producteur Nadir Öperli qui nous a mis en contact. J'avais produit avec lui le premier long métrage de Gaya Jiji, Mon tissu préféré (2018), qui se déroulait à Damas dans les années 2000 : pour des raisons de sécurité, nous ne pouvions pas tourner en Syrie, nous avons alors choisi de tourner à Istanbul et Nadir Öperli est devenu coproducteur et producteur exécutif du film. Nous faisons aussi partie du même réseau de producteurs européens, les Ateliers du Cinéma Européen (ACE). C’est un lieu de rencontre essentiel entre producteurs, qui organise aussi des ateliers. J'ai donc été amené assez naturellement à travailler sur Burning Days. Une relation de confiance s'est vite instaurée avec Emin Alper, déjà en travaillant à distance sur le scénario, mais aussi à toutes les étapes de travail.
Quand le travail a t-il débuté sur Salvation ?
Ce fut un processus assez rapide. Emin Alper avait déjà le projet en tête : il s'est mis très vite à l'écriture, dès la fin de la post-production de Burning Days, en fait. Nous avons eu une première version du scénario à l'automne 2023. Au printemps 2024, une première version du projet n'a pas été retenue pour l'Aide aux cinémas du monde (ACM), mais le travail a tout de même continué. Après l'été 2024, une nouvelle version a obtenu l'Aide. Le script était alors prêt à tourner. Le tournage de Salvation a duré six semaines de six jours, donc trente-six jours, à cheval sur l'été et l'automne 2024. La post-production a duré un an. Nous avons montré une version quasi-définitive avec un pré-mixage sonore à la fin 2025, pour être sélectionné à la Berlinale.
En quoi l'Aide aux cinémas du monde (ACM) représente-t-elle un enjeu sur une telle production ?
Sans ce soutien, le montage financier aurait été beaucoup plus compliqué... Celui d'Eurimages a aussi été essentiel. Les aides du CNC sont vitales. Il est très important de les sanctuariser. C'est un trésor à défendre. Elles permettent à des partenaires techniques, des sociétés de production et des acteurs de travailler sur des films étrangers. C'est une chance en France que ces aides permettent de participer à des aventures internationales, avec les soutiens des régions, des chaînes de télévision... L'Aide aux cinémas du monde est l’un des marqueurs les plus puissants que l'on possède. C'est l’une des pierres angulaires de notre production.
Avez-vous pu tourner en Turquie ?
Oui, les films d'Emin Alper sont tournés là-bas, même si Salvation n'a pas pu obtenir d'aide du ministère de la Culture, comme Burning Days, alors que ses films précédents avaient été aidés. C'est une coproduction internationale : la Turquie est majoritaire, à peu près à 50%, mais la France est deuxième avec 25%, suivie par les Pays-Bas et la Grèce. La France est un pivot essentiel de cette production. Si les premières étapes de financement de Salvation n'ont pas été évidentes, c'est parce que le scénario était assez long et difficile, très écrit, avec beaucoup de dialogues... Mais le film était déjà là. En fin de compte nous l'avons un peu resserré au montage, mais rien n'a disparu.
Vous développez beaucoup de films en coproduction internationale, en Europe ou ailleurs : pourquoi cet intérêt ?
J'ai eu la chance d'avoir une mère cinéphile, qui m'a beaucoup emmené au cinéma quand j'étais jeune, et qui m'a fait découvrir le cinéma iranien comme celui d'Abbas Kiarostami. Dans mes premiers courts métrages, j'ai travaillé avec l'Inde, par exemple... J'ai aussi produit les documentaires Nothingwood de Sonia Kronlund, une cinéaste française qui filmait un producteur en Afghanistan et Sept hivers à Téhéran de l'Allemande Steffi Niederzoll, ou encore les premiers films du cinéaste marocain Faouzi Bensaïdi... J'ai aussi travaillé avec la Corée du Sud, l'Éthiopie, l'Argentine, le Brésil. Je me suis toujours partagé entre films français et films de cinéastes étrangers. Ce qui m'intéresse, c'est de sortir des frontières, de travailler avec des cinématographies différentes. Nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur des dispositifs très ouverts aux cinémas d'autres pays. De faire des films dans des logiques artistiques et économiques différentes. J'ai toujours eu une volonté d'élargir mon regard sur le monde. Et la France a beaucoup de choses à apporter aux autres films, que ce soit en termes de techniciens, de producteurs et de distributeurs. Pour moi, le plaisir de produire des films, c'est l'ouverture au monde.

Salvation propose des incursions vers le fantastique, avec des visions cauchemardesques qui hantent le personnage principal. Comment avez-vous abordé cela ?
Partir vers le fantastique est très intéressant, même si cela a été compliqué pour Salvation avec un très gros travail en post-production, notamment au montage pour faire cohabiter les cauchemars du héros et le monde réel. Il fallait établir une confusion entre les deux univers, et je crois que cette confusion est habilement menée. Les rêves deviennent des cauchemars collectifs qui font éclater la violence collective. C'était un défi difficile mais passionnant. Ce qui est admirable dans le cinéma d'Emin Alper, c'est que la portée politique se conjugue avec une vraie vision esthétique. Et le propos de Salvation ne se limite pas à la Turquie : la paranoïa, la peur de l'autre conduisent à l'irréparable, à la violence.
Salvation a obtenu l'Ours d'argent au dernier Festival de Berlin : quel est l'impact d'une telle récompense ?
C'est un élément très fort : cela consolide le statut d'Emin Alper en tant que réalisateur, alors que ses films sont assez fragiles en Turquie, comme je l'ai évoqué précédemment. Et par rapport à la distribution internationale, c'est évidemment un atout. Mais côté français, ce qui a été déterminant, c'est le succès de Burning Days, sélectionné à Un Certain Regard à Cannes et qui a rencontré un vrai succès public en salles avec plus de 134 000 entrées. Emin Alper est un véritable cinéaste international à suivre. Qu'il soit distingué permet aussi de le singulariser : il y a beaucoup d'excellents cinéastes internationaux, et la compétition reste très dure.

En turc, le film s'intitule Kurtuluş (« libération »). Comment s'est opéré le choix du titre français ?
Le film s'est appelé Salvation pour l'international dès le départ. Le titre Burning Days, lui, avait été trouvé en post-production, lors de discussions entre Emin Alper, Nadir Öperli et moi. Salvation est une traduction quasiment littérale : il y a ainsi l'idée de libération et une dimension religieuse. Mais cette question de traduction est une question qui se pose toujours lors de la sortie d'un film étranger. Ici, avec le distributeur, Dulac Distribution, garder ce titre a été une évidence.
Allez-vous de nouveau travailler avec Emin Alper ?
Il a deux projets en cours : dans les deux mois qui viennent, nous allons recevoir un premier scénario de l’un des deux. C’est un cinéaste très productif, il travaille vite et beaucoup. Dès la fin de la post-production de Salvation, juste avant la Berlinale, il prenait déjà des notes, et il a même tourné une série en Turquie, entre le printemps et l'été 2026 ! Ce n'est pas qu'une question de vouloir coller l'actualité de notre monde : les thèmes de Salvation sont toujours d'actualité. La manipulation des esprits, la rumeur, la peur de l'autre et de l'étranger... C'est vieux comme le monde.
SALVATION
Réalisation et scénario : Emin Alper
Production française : Meltem Films, TS Productions
Distribution : Dulac Distribution
Ventes internationales : Lucky Number
Sortie le 2 septembre 2026
Soutien sélectif du CNC : Aide aux cinémas du monde avant réalisation, Aide sélective à la distribution (aide au programme 2026)