Votre premier film remonte à 2018. Pourquoi s'est-il passé autant de temps entre Mon tissu préféré et L'Étrangère ?
Gaya Jiji : Le développement et l'écriture ont demandé beaucoup de temps. Je voulais traiter à la fois de l'exil et d'un drame sentimental. Mais il ne s'agissait pas de traiter simplement l'exil du point de vue géographique mais aussi de travailler les sentiments de l'être humain. Et cela passait par le mélo, par une histoire d'amour... L’écriture a donc été très délicate, car il ne fallait pas tomber dans le pathos et le misérabilisme. La recherche de financements devient aussi de plus en plus difficile.
Comment s'est déroulée cette longue phase d’écriture ?
J'ai travaillé avec trois scénaristes à différents moments de l'écriture. Mehdi Ben Attia (Le Fil, L'Amour des hommes) et Agnès Feuvre (La Fracture) étaient très sollicités ailleurs. Or, même si c'est sans doute un peu égoïste, j'ai besoin de quelqu'un qui se consacre pleinement au projet : la majeure partie de l'écriture s’est donc faite avec Sarah Angelini. Le travail a commencé fin 2019, juste avant la pandémie, qui a forcément ralenti les choses. En comparaison, nous avions mis trois ans à faire Mon tissu préféré. Jérôme, l'avocat joué par Alexis Manenti, a été le plus difficile à écrire : il ne tient qu'à un fil, il n'a pas le même aspect tragique que les autres personnages. En tout, nous avons mis cinq ans à écrire le film.
Dans le film, Jérôme demande à Selma de trouver la « pierre angulaire » de son récit d'exilée. Quelle est la « pierre angulaire » de L'Étrangère ?
Tout se joue avec la rencontre entre ces deux personnages. Leur coup de foudre, leurs solitudes qui vont les rapprocher, mais cette « pierre angulaire », à mon avis, c'est quand Selma ose enfin demander de l'aide à cet avocat : il va refuser au début de l'aider mais va se laisser convaincre. C'est une histoire de courage, au fond. Une autre phrase du film donne cet enjeu : quand il lui dit « C'est ce courage-là que tu dois raconter ». Au début du film, Selma est une femme invisible : elle fait le ménage dans des bureaux très tôt le matin, elle fait la plonge dans un restaurant mais elle n'a pas le droit de se montrer au comptoir, elle se fait culpabiliser par sa mère et son fils malgré son « voyage » dangereux de la Syrie à la France... Et, enfin, elle rencontre un avocat qui mène une vie bourgeoise et qui fait face à une tragédie pour la première fois de sa vie. En lui disant qu'elle est courageuse, ça révèle quelque chose sur elle. Sur lui aussi. Et l'histoire d'amour peut commencer.
Combien de temps a duré le tournage ?
Vingt-neuf jours intenses. C'est une durée assez réduite, et en plus, nous avions beaucoup de scènes de nuit qui sont plus coûteuses : nous avons dès lors dû combiner et tourner des scènes de nuit en pleine journée... Par exemple, pour les scènes dans la chambre de Selma qui se trouve en sous-sol, nous avons fait des scènes de « nuit américaine ».
Pourquoi était-ce important de conserver cette esthétique nocturne ?
Il fallait donner à ces scènes un côté étouffant, notamment lors de la scène de la forêt entre exilés. Sa chambre aussi, qui est un refuge puis une sorte de cellule lorsque son mari vient... À mes yeux, cela apporte aussi un aspect nostalgique, onirique, lorsqu’elle contemple par exemple les photos de sa vie passée.
De quelle séquence êtes-vous particulièrement fière ?
L'avant-dernière scène, où Jérôme, Selma, et son mari Iyad (Amr Waked) sont réunis tous les trois. Il y a une très grande intensité dramatique, et je suis contente du résultat... C'est comme cela que je l'imaginais. Ceci dit, cette scène nous a pris moins d'une journée à tourner. On l'a tournée à la moitié du tournage, au moment où nous tournions toutes les scènes dans la chambre de Selma.

Comment s'est passé le tournage à Bordeaux ?
Nous avons tout tourné dans la ville et aux alentours. Même la scène de mer, celle de forêt et celle du gymnase des réfugiés, censées se dérouler en Hongrie. D'ailleurs, nous avons dû tourner la première et la dernière scène du film la même journée : lorsque Selma tombe à l'eau la nuit lors de son trajet hors de la Syrie et quand elle marche le long de la plage ensoleillée avec son mari et son fils... Nous n'avions pas le choix, compte tenu de notre économie.
L'Étrangère est un film « historique » puisqu'il se déroule en 2016...
C'était nécessaire puisque c'est en 2016 que s'est déroulé un grand « pic migratoire » syrien où des habitants ont fui par la mer et les Balkans. Nous ne pouvons plus raconter cette histoire aujourd'hui, puisque toute la politique migratoire a changé et s'est durcie. Mais cela reste un film actuel, puisque mon but était de raconter des sentiments intemporels et universels.
Avez-vous nourri votre film d'histoires vraies ?
Oui, il y a eu un important travail de documentation. Évidemment, je suis syrienne mais je n'ai pas fait le même « voyage » que Selma, y compris administrativement : il fallait donc que je me renseigne sur les procédures montrées dans le film, et il fallait des témoignages d'hommes et de femmes qui ont vécu tout cela.
Pourquoi avez-vous choisi Zar Amir ?
Quand j'ai écrit le film, j'ai fait une liste mentale de toutes les actrices syriennes ou arabes que je connaissais mais je ne voyais aucune d'entre elles qui correspondait à mon « fantasme » du personnage de Selma. Et quand j'ai vu Zar Amir dans Les Nuits de Mashhad d'Ali Abbasi (2022), j'ai vu Selma : le visage, les yeux, la gestuelle... Quant à Amr Waked, c'est une star dans le monde arabe : il a quitté son pays pour des raisons politiques et il vit à Paris. Je l'ai choisi parce que j'ai beaucoup aimé son travail en Egypte.

Amr Waked est égyptien, Zar Amir est iranienne, et ils interprètent des Syriens : comment s'est passée leur préparation ?
Ils ont dû s'entraîner différemment : la langue maternelle de Zar Amir est le farsi, mais celle d'Amr Waked est l'arabe égyptien dont l’accent est différent de l'arabe syrien. C'était plus facile pour lui, alors que Zar Amir a dû s'entraîner en profondeur puisqu'elle a appris les bases de l'arabe littéraire à l'école, qui est très différent à la fois de l'arabe syrien et de sa propre langue maternelle. C'est une actrice libanaise qui s'est chargée de leur faire travailler la langue. Lorsque nous parlons une langue différente, cela change les gestes du corps aussi. Le but n'est pas simplement de bien prononcer, mais aussi de parler avec une autre langue, et de « bien jouer ». Zar devait jouer en français aussi... Pour moi, parler français a changé quelque chose au quotidien : je parle désormais beaucoup en français dans mon « dialogue mental », je réfléchis en français et en arabe, cela fait partie de mon identité.
Quel sera votre prochain projet ?
J’écris de nouveau avec Sarah Angelini sur mon troisième film, qui sera la conclusion de ma « trilogie syrienne » : Mon tissu préféré se passait en Syrie, L'Étrangère se passe « de l'autre côté du monde », en France, et mon troisième sera un film nostalgique sur mon enfance dans les années 80 et le règne de Hafez el-Assad. Ce sera donc l'histoire d'une petite fille qui veut devenir artiste pendant une dictature. A mes yeux, seul le cinéma permet de raconter ce genre d'histoires.
L’ÉTRANGÈRE
Réalisation : Gaya Jiji
Scénario : Gaya Jiji et Sarah Angelini
Production : TS Productions et Gloria Films
Distribution : Tandem
Ventes internationales : France TV Distribution
Sortie le 24 juin 2026
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