Baptiste Drapeau : « Le genre n’est pas un but, mais un moyen pour accompagner le récit »

Baptiste Drapeau : « Le genre n’est pas un but, mais un moyen pour accompagner le récit »

10 août 2021
Cinéma
Messe basse
"Messe basse" de Baptiste Drapeau Les Bookmakers- Capricci Films
Diplômé de la Fémis section réalisation, Baptiste Drapeau signe son premier long métrage avec Messe basse. Un quasi-huis clos dans une grande maison bourgeoise où deux femmes – une étudiante et la veuve qui la loge – se disputent l’amour du mari défunt de cette dernière, jusqu’à sombrer dans la folie. Après La Nuée et Teddy, une nouvelle incursion du jeune cinéma français dans le cinéma de genre dont le réalisateur nous livre les coulisses.

Quel rapport entretenez-vous, comme spectateur, avec le cinéma de genre ?

J’adore le cinéma de genre sans être client de l’horreur pure. Mes goûts me portent plutôt vers les cinéastes qui mélangent les genres : Martin Scorsese et plus largement toute la génération du Nouvel Hollywood. Ma porte d’entrée vers ce cinéma-là a été la découverte, adolescent, des films de Tim Burton, à commencer par Edward aux mains d’argent. Sa singularité visuelle m’avait donné envie d’en savoir plus sur son créateur.

Votre premier long métrage s’inscrit dans ce type de cinéma de genre. Mais vous portez à l’écran un scénario écrit par un autre, Olivier Briand. Comment vous en êtes-vous emparé ?

Quelques mois après ma sortie de la Fémis, Thierry Lounas, le patron de Capricci, m’a contacté pour me faire passer le scénario d’Olivier en me proposant de le réaliser dans un délai très court. Nous étions en juin et le tournage était programmé en novembre. J’ai lu le scénario. J’ai adoré les personnages, l’atmosphère, le genre… J’ai donc accepté avec enthousiasme la proposition de Thierry, tout en demandant de réécrire le scénario avec mon complice habituel Mauricio Carrasco pour gommer certains partis pris avec lesquels je ne me sentais pas à l’aise, et développer l’aspect romantique qui m’avait emporté dans cette histoire. Thierry comme Olivier ont accepté.

 

Comment construisez-vous, en parallèle de l’écriture, l’atmosphère visuelle de Messe basse ?

En jouant sur deux éléments majeurs. D’abord le décor. Dans un monde idéal, nous aurions tous souhaité pouvoir construire la maison, personnage essentiel du récit, en studio. Mais pour des questions de budget et de temps, ça n’a pas été possible. Notre travail a donc consisté à transformer par petites touches celle que nous avions trouvée à Arcachon, mais avec une chance énorme : cette maison appartient à une ancienne antiquaire maritime et l’univers marin présent dans le scénario imprégnait déjà ces lieux. Du coup, il s’agissait surtout de jouer avec ce décor, et c’est là que le travail sur les lumières avec le directeur de la photo François Ray est entré en jeu. Afin que, par exemple, les scènes de jour et les scènes de nuit donnent l’impression qu’on ne se situe jamais dans la même pièce et permettent de créer de la confusion.

Je n’ai jamais essayé de faire rentrer le genre de force dans cette histoire. Il naît des situations, des comportements des personnages. Ce sont eux qui guident ma mise en scène et font basculer le récit vers un mélange d’onirisme et d’angoisse. Jamais l’inverse

Le genre n’est pas un but, mais un moyen pour accompagner le récit. Pour ma part, je définirais Messe basse comme un thriller romantique. Un mélange qui peut paraître un peu étrange sur le papier, mais que je revendique pleinement.

Cette ambiance se construit aussi avec la musique signée Agnès Olier. Comment avez-vous travaillé avec elle ?

Je considère Agnès comme l’un des auteurs à part entière de Messe basse. Je travaille avec elle depuis sept ans, car elle a signé la musique de trois de mes courts métrages à la Fémis. On se connaît très bien et notre collaboration débute en amont du tournage : je lui envoie le scénario avec mes idées de références visuelles, puis elle commence à composer des morceaux. Sur le plateau, pendant le tournage, j’ai déjà certains thèmes, comme la bossa-nova qu’on entend quand le mannequin figurant le mari défunt prend vie. Le reste de la BO se construit au montage. Mais je savais dès le départ que la musique tiendrait un rôle essentiel dans Messe basse. Je voulais jouer la carte de la musique des grands thrillers, celle de Bernard Herrmann pour Hitchcock ou de Philippe Sarde pour Le Locataire. Comme spectateur, je suis fan des grands thèmes qui prennent de la place dans un récit et le genre dans lequel évolue Messe basse le permettait totalement.

C’est aussi un film où vous distillez énormément de clins d’œil cinéphiles, d’Hitchcock à Polanski, que vous évoquiez, en passant par L’Aventure de Madame Muir de Mankiewicz. Ce jeu était important pour vous ?

En amoureux du cinéma, je ne peux pas m’empêcher de penser à d’autres films quand j’en réalise un, ni de parsemer celui-ci de clins d’œil à d’autres. Pour autant, j’essaie de ne jamais être dans la citation. Je m’efforce de digérer au mieux ces influences pour les faire exister à ma manière. J’assume pleinement le fait que Messe basse soit vu comme le film de quelqu’un qui aime le cinéma. En sachant évidemment que ces clins d’œil ne doivent jamais prendre le pas sur le récit. Ils sont simplement un plus. J’aime aussi que les références que les spectateurs y voient ne soient pas du tout celles que j’ai pu y mettre.

On me parle souvent de La Cérémonie de Chabrol pour l’atmosphère qui règne dans la maison de Messe basse. Or il se trouve que je n’ai vu ce film qu’après la fin du tournage ! Je trouve génial que les spectateurs s’emparent d’un film pour l’emmener ailleurs.

Messe basse est aussi un film d’actrices, avec Jacqueline Bisset et Alice Isaaz qui déploient à l’écran un jeu naturaliste affirmé contrastant avec le surréalisme et l’onirisme des situations rencontrées par leurs personnages.

À mes yeux, l’essentiel de la direction d’acteurs se joue au casting et lors des premiers échanges avec mes comédiennes pour voir si on parle bien du même film. Ensuite, pendant la phase de préparation, j’essaie de les rendre responsables de leurs rôles, à travers des lectures où je leur demande de m’indiquer tous les moments où elles ne comprennent pas ce que disent ou font leurs personnages. Et je corrige le scénario en fonction de leurs remarques pour qu’une fois sur le plateau, je n’ai plus qu’à apporter des nuances ici ou là et me laisser surprendre par ce qu’elles proposent. Mais dès le départ, je tenais à ce qu’elles jouent toujours au premier degré, qu’elles ne surplombent pas leurs personnages, sans quoi l’onirisme que je recherchais n’aurait jamais pu se développer. Et j’ai été écouté au-delà de mes espérances. Ainsi quand, sur le plateau, j’échangeais avec Jacqueline, elle avait vraiment une lecture du film à travers les yeux de son personnage. Elle ne se sentait jamais méchante, ou flippante. Elle était juste une femme amoureuse.

S’aventurer dans le cinéma de genre, c’est aussi se confronter à des scènes charnières qui, si elles ne fonctionnent pas, font s’effondrer le récit tout entier. À l’image de celle que vous évoquiez plus tôt, lorsque le mannequin prend vie. Quand avez-vous été rassuré sur ce point ? Au montage ?

J’avoue que le mannequin a constitué une grosse angoisse. Car jamais je n’aurais osé mettre cette situation dans un scénario. Je m’inquiétais car je me demandais si j’allais réussir à faire vivre à l’écran quelque chose a priori loin de moi. Voilà pourquoi j’ai pris un soin particulier à travailler sur le « physique » du mannequin : je suis allé chercher un modèle qui avait un côté Ken de Barbie sur lequel j’ai fait dessiner une moustache. J’avais conscience du possible ridicule de ce choix, mais je savais que le lien avec l’acteur qui joue ce marin et arbore cette moustache serait immédiat. Et c’est sur le plateau que j’ai été rassuré. Dans la scène où Jacqueline découvre le mannequin. Avant même que la caméra tourne, elle s’est mise à lui parler. J’ai vu qu’elle y croyait vraiment et quand Alice est arrivée, elle a joué le jeu de la même manière. Si elles deux y croyaient, le spectateur allait pouvoir y croire. Ça m’a totalement détendu, bien avant le moment du montage.

Messe basse s’est beaucoup réécrit au montage, d’ailleurs ?

On a profité du confinement pour s’offrir des temps de pauses, gagner en recul. Avec mon monteur Thomas Robineau, on a ainsi réorganisé les scènes de rêve en les déplaçant dans le récit. Mais surtout, on s’est rendu compte qu’il se passait tellement de choses dans les face-à-face entre Jacqueline et Alice qu’on n’avait qu’une envie dès qu’on sortait de cette maison : y retourner. On a donc supprimé énormément de scènes hors les murs de la maison pour se concentrer sur le huis clos et les échanges entre les deux femmes.

Messe Basse

Réalisation : Baptiste Drapeau
Scénario : Olivier Briand avec la collaboration de Mauricio Carrasco et Baptiste Drapeau
Image : François Rays
Musique : Agnès Olier
Montage : Thomas Robineau
Production : Capricci, Mon Ballon Productions, Bordeaux Digital. Distribution : Capricci/ Les Bookmakers. Ventes internationales : WTFilms