Bertrand Mandico : "Comme un somnambule qu’il ne faut pas réveiller !"

Bertrand Mandico : "Comme un somnambule qu’il ne faut pas réveiller !"

18 décembre 2018
Cinéma
Mathilde Warnier et Pauline Lorillard Les Garçons sauvages de Bertrand Mandico
Mathilde Warnier et Pauline Lorillard dans "Les Garçons sauvages" de Bertrand Mandico Ecce Films
Le réalisateur vient de recevoir le Prix Louis-Delluc du premier film (ex æquo avec Jusqu’à la garde de Xavier Legrand) pour Les Garçons sauvages, film d’aventure onirique, organique et charnel. Entretien.

Que représente pour vous cette récompense ?
Elle vient couronner un beau chemin parcouru avec le film. Les garçons sauvages a voyagé, a reçu des prix, la critique et le public ont été enthousiastes… Le Prix Louis-Delluc est en quelque sorte l’équivalent d’un prix littéraire. Si dans un festival votre film est en concurrence avec d’autres sur un temps très court, là, il s’agit d’un comité de critiques qui se réunit dans un grand restaurant et décide du palmarès. Très franchement, je n’aurai jamais cru qu’un jour, je serais honoré de la sorte.   

Vous le cinéaste-cinéphile, avez-vous jeté un œil à la longue listes des lauréats depuis la création du Prix avant de le recevoir ?
Bien sûr ! C’est comme si j’entrais dans un temple où l’image du film est désormais figée. Figée à côté de prestigieux fantômes. Tout commence avec Jean Renoir… La liste laisse une impression vertigineuse… Si je ne devais en retenir que quelques-uns, je citerais : La Belle et la bête de Cocteau, Le Roi et l’oiseau de Grimault et plus proche de nous Mauvais sang de Carax qui a été pour beaucoup de cinéastes de ma génération une source inépuisable d’inspiration. Il nous a libérés.

Le Prix Louis-Delluc récompense généralement l’audace, la singularité… Vous sentez-vous un cinéaste marginal ?
Ce qui m’intéresse, c’est d’élargir le cadre ! J’ai foi dans le spectateur et je suis persuadé qu’un cinéma formel, avec des partis pris radicaux, peut l’intéresser. Le scénario de mes films suit une trame assez évidente. Bien sûr, il y a de la fantaisie mais elle entend avant tout séduire, étonner !  Si mes références sont volontiers underground, je ne cherche pas à l’être forcément. J’aime qu’il y ait un public dans la salle ! Avec Les Garçons sauvages, j’ai l’impression d’avoir ouvert une fenêtre de la maison du cinéma français qui était plus ou moins condamnée. Mais on peut l’ouvrir sans pour autant en condamner d’autres. C’était au contraire une manière de montrer qu’il y a différentes façons de raconter des histoires. L’idée ici était de prendre à bras le corps le récit d’aventure, de le faire muter en y injectant une dose d’érotisme, un questionnement transgenre…

De quels cinéastes de votre génération vous sentez-vous le plus proche ?
Le cinéma avance beaucoup par cycles. A chaque époque, il y a des cinéastes singuliers qui marquent leurs empreintes. Ils sont comme des phares. Il y a clairement une lignée qui part de Cocteau, passe par Franju, Resnais, Rivette, Carax…  C’est un cinéma onirique et poétique, que j’essaie à mon tour de suivre. Je ne suis pas isolé aujourd’hui, prenez le travail de gens comme Julia Ducournau, Yann Gonzalez, Antonin Peretjatko, Virgil Vernier ou encore Quentin Dupieux qui a en quelque sorte ouvert la voie ! Nous ne sommes pas un club mais nos films se répondent…

Comment expliquer que ce cinéma-là reste à la marge et ne fasse pas école ?
En France, contrairement aux Etats-Unis par exemple, le cinéma de genre n’est pas vraiment abordé de façon frontale et directe. Comme si les cinéastes, conscients d’un héritage artistique très fort, se trouvaient souvent à la croisée des chemins. Nous faisons en quelque-sorte des tresses avec le genre, en y incluant la littérature, les arts plastiques… Cette singularité-là reste formidable et très stimulante.

Vous assumez un cinéma ultra-référencé. Comment parvenez-vous, au milieu de ce magma, à trouver votre voie ?
Je ne vais pas jouer au cinéaste amnésique ! J’ai vu pas mal de films, je continue à en regarder et ça m’impressionne beaucoup. Bien sûr, j’essaie de digérer tout ça et n’envisage pas mon travail comme un collage de références. Quand on fait un film, on est comme un somnambule qu’il ne faut pas réveiller, guidé par ses intuitions. Lors de la fabrication, je fais du spiritisme et convoque plus ou moins consciemment des impressions que certaines œuvres m’ont laissées.