Braquer Poitiers : récit d’un tournage hors normes

Braquer Poitiers : récit d’un tournage hors normes

23 octobre 2019
Cinéma
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Braquer Poitiers
Braquer Poitiers Les Films de l'autre cougar
Récompensé du prix Jean-Vigo du meilleur court métrage en juin 2019, Braquer Poitiers sort en salles ce 23 octobre après être devenu un long métrage. Comment est-ce que le film, récit d’une séquestration estivale sans violence et avec beaucoup d’humour, a changé de forme sans perdre son ton unique de comédie improvisée ? Son réalisateur, le Bruxellois Claude Schmitz, venu du théâtre, détaille sa méthode de travail.

Un tournage au jour le jour

Le sujet de Braquer Poitiers : Thomas et Francis, deux copains belges, tatoués et bons vivants, kidnappent un beau jour d’été dans sa propre maison Wilfrid, un vieux garçon fantasque gérant de stations de lavage de voitures. Très vite, Wilfrid va adopter Thomas, Francis et leurs copines marseillaises Hélène et Lucie… La particularité du film est de mettre en lumière des acteurs non professionnels, à l’exception d’Hélène Bressiant et Lucie Guien. Quant au tournage, il a été constamment improvisé, au jour le jour.

« Le déclic a été la rencontre avec Wilfrid, c’est cela qui a déterminé le projet », insiste Claude Schmitz, qui a croisé le chemin de son futur héros sur le tournage de son précédent film. A partir de là, le point de départ de Braquer Poitiers s’est mis en place. « C’est un projet sans aucun financement, avec une équipe ultra légère de documentaire : un chef opérateur avec sa caméra, un ingénieur du son et un perchman, et puis moi. Pas d’éclairages artificiels. On posait les câbles et hop ! Je me vois moins comme un réalisateur que comme un organisateur : c’est un film de dispositif. J’organise une rencontre entre des gens particuliers, dans des lieux particuliers, à des moments particuliers. Je me contente de suivre les relations qui se nouent. Les deux premiers jours de tournage, je vois si les éléments sont bien réunis… Avec ce dispositif simple, il y a une vraie intimité et la parole se libère. »

A la fin de chaque journée de tournage, les acteurs et le réalisateur regardaient les rushes de la journée et décidaient de la direction de l’intrigue du lendemain. « Les discussions ont été très libres, et les choix finalement très pragmatiques. Par exemple on avait l’idée d’aller au Futuroscope de Poitiers -parce que dans l’imaginaire des gens c’est là où tu vas quand tu es à Poitiers- mais le prix d’entrée était trop élevé pour notre budget inexistant. Donc on a préféré la Planète des crocodiles, plus près et moins cher ! » C’est grâce à son expérience au théâtre, de la souplesse qu’il y a développé que Claude Schmitz a pu mener à bien son projet.

Une communauté d’acteurs

« Tout le monde était dans le même bain, on logeait tous au même endroit, il y avait une logique commune, une même atmosphère », se rappelle Claude Schmitz. « On logeait, vivait et tournait chez Wilfrid. On était une communauté. Et donc la dramaturgie du film suit la dramaturgie de notre séjour. Forcément, il y a beaucoup de moments qui ne sont pas dans le film parce que les prises étaient très longues, entre 7-8 minutes, et que parfois il y avait un bon moment dans une scène moins bonne. Comme le film fonctionnait par blocs, on ne pouvait pas garder ce bout et jeter le reste… Mais à l’arrivée, j’étais tout le temps surpris de l’alchimie qui s’est créée avec les acteurs. »

Le réalisateur a fait entièrement confiance à ses acteurs. Ce sont ainsi Hélène Bressiant et Lucie Guien elles-mêmes qui sont allées à Marseille, juste avant le tournage, avec pour mission de trouver les vêtements et l’accent de leurs personnages. « Quand elles sont arrivées du train à Poitiers dans le film, c’était la première fois que je les voyais dans leurs personnages ! Je ne savais pas du tout à quoi elles allaient ressembler. Je leur avais seulement dit qu’on allait les filmer dès la descente du train… »

Continuer sur sa lancée

Si le tournage de Braquer Poitiers n’a duré que neuf petits jours de juin 2017, le destin du film ne s’est pas arrêté là. Claude Schmitz et son équipe sont repartis chez Wilfrid pendant l’hiver 2018, plus d’un an plus tard, pour tourner un épilogue au film. C’était à la fois une nécessité et une envie : « Nous avions un distributeur, Capricci, qui aimait Braquer Poitiers et voulait le sortir mais il était trop court. Ils voulaient faire un double programme avec un autre film à moi, et ça ne m’intéressait pas. Donc, j’ai dit que la seule chose à faire était de faire la suite, de raconter comment Wilfrid était tout seul après. »

Car pendant le montage de Braquer Poitiers, Wilfrid a maintenu le contact avec Claude Schmitz, l’appelant souvent pour lui dire que l’aventure n’était pas terminée. « Quand on est partis, Wilfrid s’est senti abandonné. Sa maison était vide. Il a vécu le tournage comme quelque chose de très fort. Pendant le montage, il m’appelait régulièrement pour me dire « ce n’est pas fini, vous m’avez laissé là »… Il n’avait pas tort. J’ai senti qu’il y avait quelque chose à faire, mais quoi ? On est revenus en hiver avec la même équipe technique, on a fait revenir les acteurs… Et on a tourné cet épilogue, qui est une vraie rupture de ton. C’est plus mélancolique, beaucoup moins drôle. »

Depuis la fin du tournage, Claude Schmitz s’est lancé dans la préparation de son prochain film, qui bénéficie d’une aide au développement du CNC. Mais il ne s’agira pas d’un film aussi « improvisé » que Braquer Poitiers : « Ce sera un film de détectives situé dans le sud, sur la frontière franco-espagnole, même si je n’y suis jamais allé. Le film est très écrit, pour le coup », détaille le réalisateur. « Mais il y a la même envie de cinéma que dans Braquer Poitiers : comment créer une structure suffisamment souple pour que les acteurs puissent la pirater, la dynamiter ? »

Braquer Poitiers, en salles le 23 octobre, a bénéficié de l’aide après réalisation aux films de court métrage, l’aide complémentaire à la musique, et l’aide sélective à la distribution du CNC.