Quel est ce fait réel qui vous a inspiré ?
Camille Ponsin : Cette histoire s’est déroulée dans une petite vallée des Cévennes où j’ai grandi. Il y a une quinzaine d’années, j’ai assisté à l’isolement d’Anja [pour des questions de respect de la vie privée, le prénom a été changé, NDLR]. Cette jeune fille que je connaissais depuis qu’elle était petite est partie vivre seule dans la forêt, du jour au lendemain. Il m’arrivait parfois de la prendre en auto-stop quand elle errait encore autour des bois, mais elle se montrait déjà très solitaire. La nature dans les Cévennes étant connue pour être rude, j’étais très soucieux de son état et j’éprouvais beaucoup de compassion pour sa mère.
À quel moment avez-vous eu l’idée d’en faire un film ?
Je suis documentariste, je m’intéresse aux histoires marginales qui interrogent notre rapport au monde et à l’altérité. Au bout du deuxième hiver, lorsque j’ai compris que la situation d’Anja durait dans le temps, j’ai eu envie de la documenter. Seulement, tant qu’elle était dans les bois, je ne voulais pas la déranger ou attirer les curieux. Je me suis interdit de raconter son histoire pour les protéger, elle et sa mère. Mais cet équilibre était très fragile.
Qu’est-ce qui a changé ?
Il y a eu un point de bascule. Les premières années, les locaux se faisaient du souci pour Anja. Sa présence était perturbante, parfois dérangeante, mais acceptable malgré tout. Lorsqu’elle a perdu son lieu de vie principal – un refuge au fond de la vallée où elle pouvait retrouver les mots, la nourriture et les vêtements que lui laissait sa mère – la situation s’est détériorée. Sans ce point de ralliement, elle a eu besoin de se nourrir toute seule. Elle marchait beaucoup plus, se retrouvait dans des coins éloignés de la vallée et s’introduisait dans les maisons en cassant les fenêtres. L’enfant de la vallée qui avait un problème était devenue le problème de la vallée. Des tensions entre ceux qui voulaient l’interner et ceux qui souhaitaient la laisser libre ont rapidement vu le jour. Les habitants se sont déchirés et des amitiés se sont brisées. Sa mère a été ostracisée, car elle était tenue pour responsable de ce qui arrivait à sa fille. C’est à ce moment précis que j’ai compris qu’il était temps d’agir. J’ai commencé un travail d’enquête avec la mère, qui a duré plusieurs années. Je voulais raconter cette histoire depuis son point de vue pour que les habitants de la vallée comprennent son quotidien et sa douleur. Elle se battait pour maintenir un lien avec sa fille, alors qu’elle était elle-même dans une grande souffrance de la perte de son enfant. Parfois, elle passait des mois sans la voir, mais elle n’a jamais abandonné.
De quelle manière avez-vous enquêté ?
J’ai organisé plusieurs entretiens avec la mère pour dérouler le fil de son histoire. Elle avait également noté beaucoup de choses de son côté. Après une cinquantaine d’heures d’entretiens filmés, je l’ai accompagnée sur les traces de sa fille dans les bois, pour lui apporter de la nourriture, ramasser ses vêtements abandonnés, les déchets qu’elle laissait et lui laisser des mots. Je lui ai moi-même écrit des lettres en lui expliquant mon projet et en lui rappelant qui j’étais, pour essayer de renouer avec elle. Elle a toujours été très fuyante malgré tout, et avec tout le monde.
Avez-vous réussi à entrer en contact avec Anja ?
Oui, mais une fois qu’elle a été arrêtée par les gendarmes et mise en institution. Je suis allée la voir il y a quelques mois avec sa mère. Elle souffre de graves troubles psychologiques, dans lesquels elle s’est installée depuis quinze ans, donc les interactions se font rares. Je lui ai proposé de lui montrer le film, mais elle n’est pas intéressée pour le moment. Je pense que ça viendra, mais réapprendre à vivre parmi nous lui prend du temps.
À la suite de ce travail d’enquête, pourquoi ne pas avoir choisi le dispositif documentaire ?
L’histoire d’Anja est un sujet très sensible pour les habitants de la vallée. La plupart de ces personnes sont des amis ou des membres de ma famille, et il était difficile pour eux de parler d’elle. Pour tout le monde, et même pour moi, c’était trop personnel. La fiction permettait une mise à distance avec le réel, une manière de ne pas tout raconter et de protéger certaines personnes. Donc j’ai préféré transformer cette histoire en conte. Tout le monde était très rassuré ! Cette forme d’écriture me permettait également de représenter Anja, ce qui aurait été impossible avec le documentaire.
À l’écriture, comment êtes-vous parvenu à mélanger le réel et le fictif, tout en respectant le vécu d’Anja, de sa mère et de vos proches ?
Avec Jean-Baptiste Delafon, le coscénariste du film, nous avons resserré la narration sur les points de vue des protagonistes de cette histoire : celui des habitants dérangés par Anja, celui des gendarmes et des élus, celui des chasseurs. C’était une manière d’apporter de la nuance, de donner aux spectateurs l’opportunité de se mettre à la place des différents partis. Dans mon film, il n’y a pas les méchants d’un côté et les gentils de l’autre. En revanche, j’ai voulu défendre la position de la mère. Mais ça ne m’a pas empêché de montrer ses contradictions, ses faiblesses et l’idéologie dont elle était prisonnière.
C’est-à-dire ?
Mes discussions avec des psychiatres m’ont appris que certains parents accompagnent parfois leur enfant dans la folie par peur de l’internement. Il peut se passer plusieurs années avant qu’ils choisissent de l’emmener à l’hôpital. Ici, lorsque la mère a pris la décision de le faire, elle n’avait malheureusement plus aucune prise sur sa fille.
Comment avez-vous choisi vos actrices ?
Jean-Baptiste et moi avons écrit le scénario avec Céline Sallette en tête. Elle se présentait comme l’actrice idéale pour incarner cette forme de « stabat mater ». Comme la mère, elle porte en elle un mystère inaccessible. J’ai été chanceux qu’elle accepte le rôle sans hésiter ! Pour celui d’Anja, c’était différent. Nous avons organisé un casting, car il nous fallait trouver une jeune actrice qui puisse être capable de livrer une interprétation mutique. C’est un rôle très corporel qui demande d’habiter l’espace. J’ai donc d’abord cherché parmi les circassiennes. Malheureusement, je n’ai pas été convaincu par leur jeu. La directrice de casting m’a alors proposé de rencontrer des comédiennes, dont Lou Lampros. Son regard m’a percuté et j’ai tout de suite été interpellé par la façon dont elle imprimait la pellicule. Elle me rappelait la véritable Anja. Cette authenticité s’explique par le fait que ce rôle fait écho à sa propre histoire : elle a longtemps fugué petite et a quitté le domicile familial à 15 ans. Elle a croisé beaucoup de marginaux lors de ses déambulations dans la ville, dont certains avec la même pathologie qu’Anja. Cette expérience l’a aidée à puiser du côté des troubles psychologiques plutôt que de l’ensauvagement.
Les décors du film sont-ils les véritables lieux qu’Anja a fréquentés ?
Oui, car elle n’était plus dans les bois à ce moment-là, mais en institution. C’est une décision que j’ai prise avec sa mère. Lors de notre discussion, elle a déclaré : « Quitte à raconter cette histoire, autant le faire sur les rochers où elle se posait, dans les maisons qu’elle a visitées, et aux abords des rivières où elle se baignait. » Cette vallée est très enclavée et uniquement accessible via des petites routes vertigineuses. Il était donc compliqué d’amener tous les techniciens sur place mais ma productrice Isabelle Madelaine m’a soutenu dans ce choix. Je ne voulais pas d’un paysage de carte postale. Je voulais filmer cette nature grandiose et inquiétante où chaque falaise, chaque arbre, chaque crête a sa poésie. Je parle souvent de la « tentation Anja » : une fois sur une crête, cette vue magistrale peut nous donner envie de ne jamais redescendre parmi les hommes. A contrario, passer trop de temps dans la vallée peut provoquer l’effet inverse : elle nous enferme et nous pousse à vouloir nous en échapper.
Sauvage a-t-il évolué au montage ?
Oui, beaucoup. Initialement, il y avait un prologue avec cette idée de paradis perdu rythmé de fêtes, de pièces de théâtre et de baignades. Mais je m’en suis débarrassé et j’ai pris la décision d’assumer le fait que je racontais un drame, avec des personnages sous tension dès les premières minutes.
Quel aspect de la fiction vous a le plus surpris, vous qui êtes habitué au documentaire ?
J’appréhendais beaucoup la direction d’acteur. Curieusement, je n’ai eu aucun problème et une grande complicité s’est installée avec les comédiens. En vérité, la plus grande découverte a été la différence d’échelle économique, humaine, et de moyens. Quand je réalise un documentaire, je tourne souvent uniquement avec un ingénieur du son à mes côtés. Ici, quarante personnes m’entouraient. Au-delà de la création artistique, j’avais les responsabilités d’un chef de chantier. Gérer des techniciens, des producteurs ou des autorités locales avec qui il faut négocier en permanence, c’est énormément de travail. Il faut que je m’aiguise pour être mieux préparé pour mon prochain film !
SAUVAGE
Réalisation : Camille Ponsin
Scénario : Camille Ponsin, Jean-Baptiste Delafon
Avec Céline Sallette, Bertrand Belin, Lou Lampros
Production : Dharamsala
Distribution : Memento
Ventes internationales : Elle Driver
Sortie le 8 avril 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Avance sur recettes avant réalisation, Aide à la création de musiques originales