Mahamat-Saleh Haroun : « J’ai voulu un film d’une grande douceur, en réponse à la violence »

Mahamat-Saleh Haroun : « J’ai voulu un film d’une grande douceur, en réponse à la violence »

21 avril 2026
Cinéma
« Soumsoum, la nuit des astres »
« Soumsoum, la nuit des astres » réalisé par Mahamat-Saleh Haroun Pili Films, Goï-Goï Productions

Celui qui fut un temps ministre de la Culture du Tchad continue à raconter son pays. Ici, à travers ce nouveau long métrage centré sur une jeune femme en lutte contre les diktats ancestraux d’un système patriarcal, qu’elle va tenter de faire voler en éclats. Un film coécrit avec Laurent Gaudé (prix Goncourt 2004), toute première incursion du cinéaste dans un univers fantastique.


Comment est né Soumsoum, la nuit des astres ?

Mahamat-Saleh Haroun : La première étincelle est venue d’un de mes très bons amis, un musulman non pratiquant, qui est mort du sida. Le jour de son décès, dans son quartier où il était pourtant apprécié, on a refusé de lui donner la toilette mortuaire au motif qu’il était un infidèle. Cette violence-là m’a tellement traumatisé que je me suis dit qu’il fallait en réaliser un film. Et puis j’ai découvert le paysage des plateaux de l’Ennedi et les croyances de cette région du nord-est du Tchad où l’on prétend que les rochers sont la réincarnation des morts. J’ai donc peu à peu amalgamé les deux pour donner naissance à cette histoire.

Pourquoi avoir fait appel à Laurent Gaudé pour écrire le scénario ? À quel moment est-il intervenu dans le processus de création ?

J’ai rencontré Laurent par hasard lors d’une émission littéraire. Je connaissais toute son œuvre et je savais qu’il possédait un tropisme africain sans même avoir mis les pieds sur le continent. Alors je lui ai spontanément parlé du projet puis je lui ai fait lire mon traitement. J’écris généralement seul pour arriver à un traitement d’une quarantaine de pages. Laurent a été séduit par le texte, et nous avons commencé à travailler à quatre mains.

De quelle manière ?

Nous avons fonctionné par des allers-retours et de longues discussions. J’ai écrit de mon côté puis il m’a proposé des choses, ou inversement, et j’ai modifié en fonction. Une fois parvenu à un traitement bien abouti, Laurent a dû partir car il a été occupé par d’autres obligations. J’ai donc pris en charge la continuité dialoguée, mais nous avons vraiment posé toute la structure ensemble.

Ce que j’aime et ce que je recherche ici, c’est éviter la fureur, fuir la performance.

Comme souvent dans vos films, ce sont des femmes qui sont au cœur de l’intrigue. En l’occurrence ici Kellou, traversée par des visions qu’elle ne comprend pas et qui, grâce à sa rencontre avec Aya, une exilée aux secrets douloureux, va découvrir une autre façon de regarder son village. Pourquoi ce choix ?

En effet, je suis à chaque fois inspiré par des femmes que j’ai connues et qui ont souvent le même profil : des femmes célibataires et indépendantes dont le simple fait de vivre seules et de se prendre en charge bouscule le patriarcat, l’ordre établi. Mes films reposent toujours sur des personnages à la marge, et les femmes le sont particulièrement. Car c’est à la marge que se trouvent ceux – et celles – qui se battent pour faire évoluer le centre, pour apporter un nouveau regard. Dans beaucoup de pays africains, ce sont les femmes qui font avancer les choses, à bas bruit, sans théoriser, sans forcément manifester dans les rues.

Mais vous n’en faites pas pour autant des héroïnes idéalisées…

Chez moi, ce sont les actes des personnages qui comptent plus que tout. Ce sont eux qui portent l’histoire. Il y a d’abord un refus de faire de ces femmes des victimes, même si ce qui leur arrive est très violent. Elles vont se battre, ne vont pas s’arrêter. Mais il est, à l’inverse, hors de question de les idéaliser. Ce sont simplement des personnes qui essayent de bâtir un autre récit, à côté du récit dominant imposé par les autres. Ce que j’aime et ce que je recherche ici, c’est éviter la fureur, fuir la performance. J’ai voulu que ce film soit d’une grande douceur, et que cette douceur soit une réponse à la violence. Qu’elle oppose de la poésie et de la beauté à la brutalité.

 

Tout ceci passe aussi par le merveilleux. Or c’est la première fois que vous vous aventurez sur le terrain du fantastique. Ce désir a-t-il été présent dès l’écriture ?

Oui, en me nourrissant des légendes de l’Ennedi et de ses paysages, ces rochers aux formes humaines… J’ai voulu que ces femmes soient, d’une certaine manière, les dépositaires d’une histoire que les hommes ne veulent plus entendre. Elles ne sont pas réactionnaires mais portent un socle, une mémoire des origines du lieu.

Ce fantastique surgit à l’écran comme quelque chose de très artisanal, à mille lieues d’effets spéciaux spectaculaires…

J’ai voulu retrouver une forme de pureté du cinéma des débuts, sans les moyens techniques d’aujourd’hui. Que le fantastique apparaisse comme un émerveillement, un enchantement. Retrouver le regard d’enfant que j’avais en découvrant les premiers films muets…

Comment avez-vous travaillé ce fantastique avec votre chef opérateur Mathieu Giombini ?

Nous sommes partis de repérages sur place. Les paysages sont tellement beaux que l’enjeu et le défi ont été de ne pas tomber dans la carte postale. Il a fallu avant tout chercher comment intégrer les personnages dans ces paysages. Nous avons donc travaillé sur la connexion entre cette nature et ces femmes. Par exemple, nous avons tourné une séquence dans le désert uniquement avec la lumière de la pleine lune, sans aucun effet ni éclairage artificiel. Mathieu a trouvé une caméra suffisamment sensible pour capter cette lumière naturelle, sans avoir besoin d’autre chose.

Je prends un risque en dirigeant des non-professionnels […] Mais à un moment, il faut croire en ce que l’on voit.

Et puis ce film, ce sont aussi des actrices, à commencer par Maïmouna Miawama qui tient le rôle central. Comment l’avez-vous trouvée ?

Grâce à un petit réseau de personnes avec qui je travaille, car au Tchad, nous n’avons pas de comédiens professionnels. C’est un de mes assistants qui a trouvé Maïmouna. Au final, je n’avais que deux candidates pour le rôle de Kellou. Mais quand Maïmouna a fait l’essai, elle possédait ce côté flottant, presque aérien, comme hors-sol, qui correspondait au personnage et que j’ai voulu qu’elle conserve. J’ai aimé sa grande fragilité, presque une dimension de femme-enfant, avec une intelligence instinctive. Son corps parle pour elle. Forcément je prends un risque en dirigeant des non-professionnels, on ne peut jamais anticiper la manière dont ils vont vivre un tournage. Mais à un moment, il faut croire en ce que l’on voit. Puis il faut simplement mettre la personne dans de bonnes conditions, ne pas la brusquer, l’accompagner. Quand les comédiens se sentent rassurés et en confiance, ils donnent ce qu’on attend d’eux. Moi j’essaie, très simplement, de leur donner beaucoup d’amour. Quand ils le ressentent, j’ai la sensation qu’ils essaient de me le rendre.

Comment avez-vous travaillé avec elle concrètement ?

Ce sont surtout des discussions mais très peu de répétitions. Car je voulais garder cette fraîcheur, qu’elle me donne quelque chose de spontané. Nous avons échangé autour de références, de films que je lui faisais découvrir, mais jamais sur le texte à proprement parler.

Le film est nourri de nombreuses sous-intrigues. A-t-il beaucoup évolué au montage ?

Non et pour une raison assez simple. Comme mon budget est limité, je fais presque du « tourné-monté » et je n’ai pas beaucoup de semaines de montage, dix ou douze au maximum. Mais je ne le vis pas comme une contrainte. Au contraire : j’aime ça.
 

SOUMSOUM, LA NUIT DES ASTRES

Affiche de « SOUMSOUM, LA NUIT DES ASTRES »
Soumsoum, la nuit des astres KMBO

Réalisation : Mahamat-Saleh Haroun
Scénario : Mahamat-Saleh Haroun et Laurent Gaudé
Production : Pili Films, Goï-Goï Productions
Distribution : KMBO
Ventes internationales : Films Boutique
Sortie le 22 avril 2026

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