Leyla Bouzid : « Ce qui m’intéresse, c’est l’ambiguïté, car elle apporte de la nuance »

Leyla Bouzid : « Ce qui m’intéresse, c’est l’ambiguïté, car elle apporte de la nuance »

21 avril 2026
Cinéma
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« A voix basse » réalisé par Leyla Bouzid
« A voix basse » réalisé par Leyla Bouzid UNITÉ

Après À peine j’ouvre les yeux et Une histoire d’amour et de désir, la réalisatrice tunisienne poursuit son exploration des liens entre le politique et l’intime. Dans À voix basse, elle met en scène une famille abîmée par les non-dits liés au tabou de l’homosexualité, toujours criminalisée en Tunisie. 


Après la sortie d’Une histoire d’amour et de désir, étiez-vous sujette à l’angoisse de la page blanche pour le film d’après ? Ou aviez-vous déjà les bases d’À voix basse en tête ?

Leyla Bouzid : Il se trouve qu’À voix basse a été tourné dans la maison de ma grand-mère maternelle qui est décédée en 2017. J’ai toujours voulu filmer cette maison. Or, un jour, après la disparition de ma grand-mère, ma famille m’a fait part de son intention de vendre. Une urgence s’est alors imposée à moi. Je leur ai demandé d’attendre que j’y tourne un film. Et j’ai commencé à me lancer dans l’écriture d’un scénario, avant de tourner Une histoire d’amour et de désir – qui était, lui, assez avancé. Ce film a pris plusieurs formes et est passé par différentes phases, avant de devenir À voix basse.

On y retrouve une constante de votre cinéma : la façon dont le politique et le social agissent sur l’intime…

Oui, dans chacun de mes films, j’essaie de montrer comment le fait politique résonne dans l’intime le plus profond : dans les relations à ses parents, à son travail, mais aussi à son corps et à sa sexualité. Ce sont des thèmes qui me passionnent. Je ne vais pas forcément les chercher, mais je me retrouve toujours confrontés à eux.

Montrer l’humanité dans toutes ses nuances – les qualités comme les défauts – sans perdre le spectateur n’est pas simple à écrire.

Comment s’est construit le scénario ?

Mon premier personnage a été cette maison en clair-obscur, entourée de végétation, avec des lumières fortes qui pénètrent sans tout éclairer. Puis sont arrivées les figures d’une grand-mère et de son fils qui a, toute sa vie, tenté de garder secrète son homosexualité. J’ai aussi eu l’envie d’introduire une autre temporalité avec Lilia – la petite-fille et nièce – une jeune femme qui va peu à peu découvrir, à la mort de son oncle, ces secrets enfouis. Avec cette idée de filiation, qui empêche la répétition de l’histoire et permet à Lilia de trouver une force par rapport à ce qu’elle traverse et son propre secret : son histoire d’amour avec une femme. J’ai voulu que le passé résonne dans le présent et que l’héritage – en l’occurrence un traumatisme – devienne une énergie qui permet d’avancer.

 

Ces personnages, malgré ce qu’ils traversent, ne suscitent pas spontanément de l’empathie…

En effet, on ne comprend pas toujours spontanément les réactions de Lilia ou de sa mère Wahida. Montrer l’humanité dans toutes ses nuances – les qualités comme les défauts – sans perdre le spectateur n’est pas simple à écrire. C’est la première fois qu’il y a dans un de mes films des personnages qui ne sont pas forcément sympathiques : Lilia, parce qu’elle est dans le contrôle et cache une partie d’elle-même, notamment au début du film ; Wahida parce qu’elle est dans une position inconfortable, ce qui la rend parfois très âpre. Mon ambition est que ces personnages puissent être compris dans leur complexité, sans être jugés. Ce qui m’intéresse, c’est l’ambiguïté. Car l’ambiguïté apporte de la nuance.

Comment s’est déroulé le tournage ?

Les gens savaient qu’un film se tournait, mais ils ignoraient de quoi il parlait. Nous avons été assez discrets. Comme nous avons filmé dans la maison de ma grand-mère, beaucoup ont pensé qu’il s’agissait simplement d’un film sur ma famille.

Le film est resté assez proche du scénario, mais le montage a été décisif (…) dans l’équilibre global.

Vous retrouvez Sébastien Goepfert, le chef opérateur de vos films précédents. Comment avez-vous travaillé ensemble pour faire de cette maison familiale un personnage à part entière ?

Sébastien partage aussi ma vie. Il connaît donc cette maison depuis longtemps. L’enjeu a été de recréer une atmosphère très spécifique : ces clairs-obscurs qui donnent à la maison son âme. Mais aussi la rendre vivante, vibrante, angoissante à certains moments, protectrice à d’autres. Pour cela nous avons travaillé sur des détails : des recoins ou la végétation… Sébastien a passé beaucoup de temps à observer la lumière dans la maison, comment elle évolue au fil de la journée. Puis il a dû tout recréer car la lumière naturelle ne tient évidemment pas sur une scène tournée pendant plusieurs heures. Il a donc transformé la maison en quasi-studio. Il y a aussi eu une réflexion sur la continuité entre la maison et la ville. L’idée n’a pas été de créer une rupture mais plutôt une extension en ouvrant l’espace : filmer davantage le ciel, donner de l’air, tout en gardant une certaine tension, presque une sensation d’enfermement. Le choix des lieux extérieurs a été à ce titre essentiel. Nous avons beaucoup cherché et exploré Sousse dans tous les sens. Chaque lieu a été pensé pour s’inscrire dans cette continuité.

À voix basse s’est-il beaucoup modifié au montage ?

J’ai rencontré mon monteur Lilian Corbeille à la Fémis et j’ai travaillé avec lui sur tous mes films. Une relation de confiance s’est construite au fil des ans. Sébastien et lui sont des collaborateurs essentiels, avec qui je grandis film après film. Le montage d’À voix basse a été particulier car le récit s’appuie sur une structure forte, rythmée par les moments de deuil et les rituels. Ça a rendu impossible de modifier l’ordre des séquences. En revanche, à l’intérieur des scènes, tout s’est joué dans le rythme. Comment passer d’une enquête quasi policière autour de la mort de cet oncle à une quête intime ? Le film est resté assez proche du scénario, mais le montage a été décisif dans la durée des plans, leur importance, et dans l’équilibre global. Il y a beaucoup de personnages, beaucoup de points d’entrée. Il n’y a pas eu de transformation radicale, mais plutôt des ajustements : certaines choses disparaissent, d’autres prennent plus de place. Tout l’enjeu a été de parvenir à trouver une harmonie.

À VOIX BASSE

Affiche de « À VOIX BASSE »
À voix basse Memento

Réalisation et scénario : Leyla Bouzid
Production : UNITÉ
Distribution : Memento
Ventes internationales : Playtime
Sortie le 22 avril 2026

Soutien sélectif du CNC : Avance sur recettes avant réalisation

Leyla Bouzid a par ailleurs reçu l’Aide au parcours d'auteur en 2025.